Etudiants turcs à Sofia

metro-bulgarie.1244286188.jpg L’été dernier, profitant d’un billet qui m’avait été offert, je suis partie en Turquie en prenant d’abord  un vol pour Sofia. Ensuite Istanbul n’est qu’à une nuit en autobus. Arrivée en début d’après midi dans la capitale bulgare, j’ai trouvé sans difficultés un  bus partant pour Istanbul le soir même. Il y avait d’ailleurs le choix, plusieurs compagnies turques desservent la Turquie plusieurs fois par jour.

Dans ce bus, et c’était le cas vraisemblablement de la plupart des autres départs, de ce que j’ai pu observer de la clientèle qui venait acheter des billets, la plupart des sièges étaient occupés par des étudiants turcs, qui rentraient passer les vacances d’été dans leur famille. Nous n’étions que quelques extra-terrestres à avoir dépassé l’âge de 22 ans, dont un muhacir (réfugié d’origine turque), Turc originaire de Bulgarie qui rentrait à Chypre nord  où il travaillait dans un des nombreux casinos de la partie turcophone de l’île. Il n’y était certainement qu’un simple employé, mais se donnait d’un l’importance d’un patron de boîte.

Ce qui frappait immédiatement en arrivant d’un pays un peu morose, c’était  la joie de vivre de ces étudiants. Jusqu’à la frontière turque, où ensuite tout le monde s’est assoupi pour quelques heures, les éclats de rire n’ont pas cessé de fuser. Certes, la perspective de rentrer chez soi, l’année universitaire terminée, y était pour beaucoup dans cette gaîté, mais le plaisir d’être ensemble y participait aussi. Malgré la fatigue qui commençait à peser – j’étais partie à l’aube de ma ville de province pour prendre mon vol à Paris – je constatais une nouvelle fois, à quel point le groupe en Turquie est moins bruyant qu’un groupe de Français, d’Allemands ou originaire de n’importe quelle autre société ayant moins le sens du collectif. Un dimanche dans un des ces appartements minuscules de gecekondu, (habitat à l’origine illégal) où 3 générations se retrouvent , plus les voisins en visite, que les bébés sont chatouillés, » bisoutés », secoués de bras en bras, n’est pas étouffant. Même lorsqu’on y rit beaucoup, la parole y est ainsi ordonnée que personne ne monte le ton pour se faire entendre et l’assemblée ne vire pas au chahut. Plus la famille est nombreuse – celle de mes copines maintenant mères d’adolescents dans les quartiers populaires d’Istanbul, les petits frères et sœurs de mes amis dans l’Est – plus cela me paraît vrai. Dans les familles à un ou deux enfants, de la Turquie contemporaine, les garçons surtout, s’ils sont l’unique fils, ont davantage tendance à rester, en grandissant, les enfants rois que sont tous les enfants en bas âge en Turquie.

Dans le bus qui nous conduisait à Istanbul, chaque groupe constitué était mené par un ou deux boutes-en-train, garçon ou fille, lançant les plaisanteries qu’un autre prenait au vol, relançait, étaient rattrapées par un suivant, chaque bon mot  provoquant à chaque fois les éclats rires. Toute cette effervescence conservant une certaine harmonie.

Mon voisin, un étudiant, m’a expliqué qu’ils étudiaient pour la plupart dans des institutions privées dont les cours sont dispensés en anglais. En Turquie, la porte de l’université est étroite et la réussite à l’ÖSS, cet infernal concours qui fait la douleur des étudiants et l’angoisse de leurs parents, ne suffit pas à garantir l’entrée dans l’université ni même le département de son choix. Ce privilège est réservé aux meilleurs d’entre les meilleurs. Pour les étudiants auxquels les familles ont les moyens d’offrir des études assez onéreuses, Sofia, à la porte de la Turquie, est un moyen d’étudier la matière de son choix. Peut-être pour certains d’étudier tout court, sans avoir à tenter sa chance au concours deux ou trois années consécutives voire davantage.

Quelques semaines plus tard, je partagerais le taxi collectif qui nous conduisait à Erbil, la capitale du Kurdistan irakien, avec des jeunes Kurdes de Turquie venant de Cizre, une ville proche de la frontière irakienne. Ils y étaient étudiants et leurs premiers mois d’études étaient consacrés à maîtriser le sorani – différent des kurmanci parlés en Turquie – et l’écriture arabe. Des dizaines d’étudiants de la région d’Hakkari, province où le taux de réussite à l’ÖSS est un des plus faibles du pays, étudieraient à Suleymaniye. Mais dans ce bus, quelque chose me disait qu’il devait bien se trouver aussi quelques jeunes d’Hakkari  au sein de la communauté étudiante de Sofia.

Le choix d’envoyer ses enfants étudier à Sofia s’explique aussi, et même surtout, du fait que la Bulgarie est maintenant intégrée à l’UE. Y étudier constitue un premier pas dans l’espace européen. Pour une partie de ces étudiants, qui y sont nés et dont les familles s’étaient réfugiées en Turquie pour fuir la bulgarisation de la minorité turque , il y a 20 ans, c’est aussi un retour dans « son autre chez soi ».

A côté d’Istanbul la trépidante et des autres grandes villes turques, Sofia fait figure de préfecture provinciale un peu assoupie. Impression qui perdure jusqu’à ce qu’on ait franchi la frontière bulgare, quand on quitte la route nationale pour emprunter l’autoroute qui conduit à Istanbul. Un ami, ancien étudiant à l’université de Galatasaray, qui y a étudié durant une année, son université ayant un partenariat avec celle de Sofia (et de Nantes, en France) y avait cependant apprécié son séjour. Si les hommes bulgares seraient un peu rustauds selon lui, ce n’était pas le cas des filles, qui y seraient de plus assez délurées. La vie étudiante y était donc animée et plutôt agréable. Ce qui explique peut-être aussi en partie, la bonne humeur qui régnait dans le bus du retour.

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