Cet infernal ÖSS – Pinar.

oss turquie

Dimanche 14 juin prochain, toute la Turquie vivra au rythme des 1,3 million d’étudiants qui plancheront sur l’ÖSS. En France, la réussite au baccalauréat – que tout élève moyennement doué et raisonnablement bûcheur peut obtenir sans trop de difficultés – suffit à  accéder à des études supérieures. Pour les filières d’excellence, un  bon dossier scolaire permet d’entrer dans une école préparatoire, ensuite avec un travail  soutenu et régulier, on est certain d’ intégrer une grande école, ou à défaut une bonne université.

 

Il en va tout autrement en Turquie. Pour accéder à des études supérieures il faut d’abord franchir l’épreuve de l’ÖSS, concours d’entrée à l’université qui consiste à  répondre à des séries de QCM, exercices faisant essentiellement appel à des capacités de mémoire, de concentration et de rapidité. Seuls ceux qui ont le mieux réussi à cette série de tests choisissent l’université et le département de leur choix. Les moins bons restent sur la touche, ou doivent se contenter de suivre un enseignement universitaire par correspondance (sans assister aux cours). Sa préparation est un véritable marathon, auxquels les futurs étudiants et leur famille se préparent durant des années, mais qui transforme l’année de l’ÖSS –  pour beaucoup les années- en épreuve de force.  

 

Pinar, la fille d’amis d’Izmir, a toujours été  très brillante. Elle avait 10 ans lorsque j’ai fait leur connaissance à elle et à ses parents, pendant des vacances à Kas.  Nous y partagions la même pension et  pour attirer mon attention, elle était venue faire quelques pas de danse imitant la gestuelle du chat, devant ma fenêtre sur le balcon qui courait le long de l’étage. Elle suivait des cours de danse classique à l’époque, auxquels elle a dû renoncer ensuite à cause du coût de sa scolarité.

A l’époque, elle raflait déjà régulièrement  les premiers  prix  de concours d’écriture auxquels elle s’adonnait.  Elle y a gagné ainsi une bicyclette, un ordinateur, et surtout la publication de plusieurs recueils de nouvelles. L’un d’eux s’intitule « Pisi’ce düsler », Pisi étant le nom de son chat. Un autre est consacré à Dosti, leur chien, qu’elle et ses parents adoraient, mais qui était le plus mal éduqué que je n’aie jamais rencontré. Quand ils avaient des visiteurs, ils devaient l’attacher.  

 

Comme je voulais partager les débuts du nouveau millénaire avec mes amis préférés, j’avais d’abord passé la nuit du réveillon à Berlin, d’où j’avais pris un vol pour Izmir, le premier jour de l’an, avant d’embarquer pour un bien plus long vol qui me ramènerait  dans une île du  Pacifique Sud où je vivais à l’époque.  C’était pour Pinar l’année de préparation à l’ÖSS. Très douée en langues étrangères – la vitesse avec laquelle elle répondait à ses exercices d’anglais quand elle était au collège, m’impressionnait – elle souhaitait  faire des études d’interprétariat simultané. Il est vrai qu’elle choisissait une voie particulièrement difficile.

 

Depuis le collège ses parents avaient veillé à ce qu’elle étudie dans un excellent établissement scolaire. Ils avaient songé au lycée francophone St Joseph d’Izmir, puis avait opté pour une école privée anglophone. Comme elle y était la meilleure élève, elle a accompli une partie de sa scolarité comme boursière de l’établissement, ce qui a allégé la part conséquente du budget familial consacré à ses études. Ses parents, fonctionnaires,  appartiennent à la petite bourgeoisie lettrée et ce genre d’établissement est plutôt réservé aux rejetons de familles aisées. Une année passée dans un lycée au Canada, grâce à une bourse du Rotary Club, avait achevé de faire d’elle une parfaite anglophone.

Pourtant le week-end (samedi et dimanche), elle fréquentait aussi une des meilleures dershane de la ville, un de ses multiples instituts privés dédiés au « bachotage » intensif. Comme elle en était là aussi une des meilleures étudiantes, les cours normalement très onéreux, étaient gratuits pour elle. C’est la meilleure façon de s’attacher les étudiants dont la réussite fera la notoriété de ces instituts. Avec le début de l’été, toutes les villes de Turquie se couvrent d’immenses affiches publicitaires, avec le portrait d’étudiants que leur dershane félicite (tebrik ediyoruz) pour leur succès et leur classement  à l’ÖSS.  

 

Pendant les quelques jours que j’avais passés à Izmir en ce début du millénaire, j’ai très peu vu Pinar. Elle se contentait de faire une brève apparition lors des dîners et remontait étudier dans sa chambre jusqu’à 1h ou 2 h du matin. Comme je m’inquiétais de ce rythme adopté déjà 6 mois avant les épreuves du concours, un professeur de lycée, amie et invitée ce soir là de ses parents, m’a expliquée qu’elle n’avait pas d’autres choix. « Notre système éducatif est si exécrable que même si Pinar est une excellente élève, elle doit travailler ainsi si elle veut réussir« .

bogazici

 

Pour elle, cet entraînement intensif n’a pas été vain. Elle a obtenu un classement extrêmement honorable à l’ÖSS, qui lui a ouvert la porte du département d’anglais de  Bogazici , une université très renommée d’Istanbul, où elle aura une vie étudiante plus détendue que sa dernière année de lycéenne. Quelques années plus tard elle me ferait visiter son campus à l’américaine, avec son parc magnifique  dominant le Bosphore. Elle me ferait aussi présent d’un CD d’illustres « anciens » de cette université, le groupe Kardes Türküler, dans lequel elle avait ajouté une dédicace « A toi, qui m’a ouvert le monde ». Je n’avais jamais soupçonné jusqu’alors à quel point mes photos de piroguiers polynésiens, de volcans néo zélandais ou des mystérieux mohai de l’île de Pâques, l’avaient fait rêver quand elle était adolescente.    

2 commentaires sur “Cet infernal ÖSS – Pinar.

  1. j’ai vu à Stanboul la vie sociale et l’apparence de la cité confiner à l’excellence. A lire ce récit, je m’inquiète un peu de ce stakhanovisme de la réussite sociale via un féroce cursus universitaire. La Turquie adopterait-elle un système élitiste à la japonaise, par ailleurs assez décalé ? Souci…

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  2. Effectivement.
    Et ce système est profondément anxiogène pour les candidats et pour leur famille. Il est de plus très inégalitaire avec le système des dershane, dont les plus perfomantes coûtent très très cher.
    Dans les familles modestes, seuls des candidats très brillants ont des chances de bien s’en tirer
    Mais la saga continue sur le blog

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