L’ÖSS, le berger de Yüksekova et les autres

irfan-toreci.1244935187.jpg L’ÖSS a aussi ses héros. L’été dernier, toute la presse turque a relaté l’histoire d’un jeune berger de 19 ans, à Yüksekova, dans la province d’Hakkari, qui avait obtenu de si bons résultats aux tests qu’il venait d’être admis dans la prestigieuse université de médecine d’Hacettepe, à Ankara. Faute d’avoir été correctement soigné, il avait perdu son bras lorsqu’il était enfant, à la suite d’une blessure à l’épaule causée par la chute d’un poteau électrique (On avait peut-être d’abord conduit l’enfant chez un rebouteux – le chirurgien du pauvre –  qui vous remet ça en place. Je l’ai vu faire pour une fracture. L’opération se passait dans la pièce à côté, heureusement !).

Les médias (video ) le présentaient dans sa grande cape de berger en peau de mouton retournée. Qu’il doit bien retirer de temps à autre, surtout à cette époque là de l’année. Et lorsqu’il se rendait en ville suivre les cours dispensés par la dershane où il retrouvait d’autres étudiants dont certains ont eux aussi brillamment réussi l’épreuve. L’histoire du petit garçon trop pauvre pour se faire soigner qui réalisait son rêve en intégrant la meilleure université de médecine du pays a ému (Est-ce que  le « romanesque » de la cape y a contribué un peu aussi ?). Des bienfaiteurs se sont rapidement manifestés et l’étudiant  bénéficie d’une bourse privée confortable; qui lui sera dispensée jusqu’à la fin de son cursus universitaire.

irfan K, berger

Mais à Yüksekova,  l’heure n’est pas au romanesque ces jours qui précèdent les heures si décisives pour l’avenir des candidats.  Ils stressent, comme les 1,3 million d’étudiants qui plancheront dimanche 14 juin sur l’ÖSS en Turquie. Comme il est difficile d’envoyer tout le monde se décontracter quelque temps dans les alpages (la mode n’est plus à l’esprit mao, et pas encore au new âge) les dershane ont préféré les faire danser quelques jours avant les épreuves. A Siirt , c’est la nouvelle municipalité DTP qui leur a offert un concert pour leur donner le moral.

halay ÖSS halay ÖSS

Rien de tel que des halay pour décompresser et cultiver le sentiment de collectif. Les imbéciles qui dans certaines classes préparatoires ne prêteraient pour rien au monde leurs notes du cours qu’un de leur camarade aurait manqué, ne savent pas ce qu’ils manquent. J’ai des amis à Yüksekova qui avaient décidé d’intégrer de bonnes universités. C’est une bande de « vieux » copains de classe, issus de milieu « modeste » et dont les parents avaient pour leur part très peu de temps fréquentés l’école, voire pas du tout pour leurs mères qui ne parlent que le kurde, ce qui a fait d’eux de parfaits bilingues. Ces mères analphabètes n’étant pas en reste pour les soutenir dans leur objectif. Certains sont devenus journalistes, d’autres assistants à l’université. D’autres encore dirigent une dershane où à Yüksekova;  comme ailleurs dans le pays, elles se sont multipliées ces dernières années.

J’y ai rencontré, parfois avec leurs étudiants, plusieurs professeurs qui y enseignaient. A peine plus âgés qu’eux, issus des mêmes milieux, ces hoca (maîtres) peuvent être très proches de leurs étudiants : ils connaissent leurs vies, leurs espoirs, leurs révoltes. Ce ne sont pas que des pédagogues, ou en l’occurrence des répétiteurs, mais aussi des abi (frères aînés) ou des ablas (sœurs aînées), dont la  réussite sert de modèle. J’ignore s’il s’agit d’exceptions à Yüksekova et ailleurs en Turquie, mais si certains lisent le turc, ces interviews de candidats et de leurs professeurs vont dans le sens de ce que j’ai observé.

Mais pour s’y préparer à l’ÖSS, il faut de l’argent. Et le prix des cours est trop élevé pour les familles où  personne ne dispose d’emploi fixe. Beaucoup de lycéens doivent s »en passer, d’autres abandonnent en cours d’année. Et difficile d’acquérir seul les techniques de mémorisation et de rapidité indispensables pour avoir une chance de réussir, surtout quand de nombreuses personnes vivent dans un logement exigu. Déjà réduites pour ceux qui fréquentent une bonne dershane, tant la sélection est sévère, les chances de réussite des plus défavorisés sont infimes.

Quelques uns de leurs camarades étaient absents des festivités, et ne participeront pas aux épreuves du concours. Ils dorment en prison – en turc on ne va pas en prison, on s’y couche (yatmak). Y « coucher » n’a rien d’exceptionnel dans la trajectoire d’un individu en Turquie. L’actuel chef de gouvernement y a séjourné, le précédent de même, un ancien président de la République aussi. Depuis le début du procès Ergenekon, certains plus habitués à y envoyer les autres, voire à les faire disparaître, y goûtent à leur tour. Mais les Kurdes y goûtent beaucoup. Ils ne doivent pas être très nombreux qui n’aient eu au moins un proche – père, mère, grand-père ou grand-mère, frère ou cousin qui n’y soit passé. Quand ce n’est pas eux-mêmes.

Les arrestations de jeunes se sont multipliées ces 15 derniers mois.  De quoi radicaliser cette jeunesse qui rappelle à bien des égards les milieux étudiants de la Turquie des années 80, au sein desquels malgré les interdits et la répression qui s’était abattue avec le coup d’Etat,  « l’esprit de gauche » restait fort.

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