Le gecekondu, Ayse et l’université.

gecekonduQuand Ayse a entamé sa dernière année de lycée, sa famille venait de quitter le gecekondu (habitat semi rural, à l’origine illégal) d’Alibeyköy à Gaziosmanpasa, un arrondissement  populaire d’Istanbul, pour aménager dans un confortable appartement dans le même quartier. Depuis, sa mère qui jusqu’alors allait tête nue, cachait la moindre mèche de cheveux sous un strict foulard  – une promesse faite à l’intercession du divin dans l’achat de l’appartement. C’est le rêve de toute ménagère de quitter le gecekondu pour un appartement « tout confort ». Son achat nécessite des années d’économies et souvent le soutien désintéressé de quelques membres plus fortunés de la famille. Mais ça ne lui serait pas venu à l’idée de suggérer ce foulard à sa fille, pour laquelle elle avait de bien plus grandes espérances : intégrer une bonne université. Pour cela il lui fallait obtenir un excellent résultat à l’ÖSS, ce concours très sélectif dont le nombre de points obtenus par les candidats conditionne le choix de la filière et de l’université. Ayse souhaitait étudier dans une filière scientifique.

Ayse n’avait pas encore 4 ans, quand ses tantes me l’avaient présentée, un jour qu’avec ses parents elle rendait visite à sa  grand-mère, dans le gecekondu de Pazarici qui surplombe le quartier d’Eyüp et la Corne d’Or. Elle avait saisi ma main d’un geste gracieux, l’avait baisée puis portée à son front en me souhaitant « Hos geldiniz, teze » (bonjour ma tante) d’une voix étonnamment sérieuse et cristalline pour son âge. Dès ses premières années d’école primaire, toute la famille vantait les excellents résultats scolaires de la petite nièce qui lui permettraient plus tard d’entrer dans un bon lycée public, un Anadolu lisesi

L’année de l’ÖSS, comme Pinar et Erkin quelque temps avant elle, elle avait adopté un rythme de travail très intensif. Entraînement au concours le week-end dans une dershane correctement côtée, qui en égard à ses bons résultats accordait une sérieuse réduction à ses parents, et une partie de la nuit consacrée à bûcher ses exercices de mathématiques. Son père, électricien à la compagnie nationale d’électricité venait alors d’atteindre l’âge de la retraite. Malgré les réductions accordées par la dershane, la famille a du se serrer la ceinture jusqu’à ce qu’il touche le pécule versé à cette occasion. La viande, le lait et les  fruits, chers à Istanbul, s’étaient faits rares sur leur table.

J’avais passé quelques jours dans sa famille au début de la période de Ramadan, en novembre cette année là. Bien que, comme sa famille, elle suivait le jeûne, elle n’avait pas ralenti son rythme de travail. Elle était juste  la dernière levée, pour  prendre avant l’aube le copieux petit déjeuner de période de Ramadan. Ensuite, au  roulement du tavur annonçant le début de jeûne, tout le monde retournait se coucher. Les deux enfants de la famille et le père pour un bref moment de repos avant de quitter la maison; la mère et sa copine, une dévote qui lui servait de « guide en affaires religieuses » en visite ces jours là, jusqu’en début d’après-midi. Elles se lèveraient pour préparer le plantureux repas d’Iftar (fin du jeûne).

Ayse obtiendra suffisamment de points à l’ÖSS pour intégrer une université d’Istanbul où elle a entamé des études de chimie. Mais tous ne peuvent être aussi brillants et bûcheurs. La fille d’une amie d’İzzet pacha, autre quartier populaire de l’arrondissement de Sisli, une jeune fille pourtant intelligente et curieuse d’esprit, sur laquelle sa mère fondait beaucoup d’espoirs, fera partie des nombreux recalés de l’épreuve. Elle s’y collera à nouveau l’année suivante, y obtiendra de meilleurs résultats qui lui permettront de suivre les cours de l’université de Manisa, une petite ville près d’Izmir. Elle souhaitait étudier la sociologie. Elle y fera des études de commerce pendant deux ans puis rentrera à Istanbul où elle trouvera un emploi mal rémunéré dans une banque. Echec, admission dans une filière non désirée ou une université éloignée et de seconde catégorie, ce sera aussi le sort de l’écrasante majorité des 1,3 million de candidats ayant planché, certains pour la troisième ou quatrième fois, aux épreuves de juin 2009.

oss-1.1245104751.jpg La scolarité des enfants est sans doute la préoccupation principale des familles en Turquie. Elle est  théoriquement gratuite, mais en réalité ces dernières y consacrent un budget très important (quand elles le peuvent) voire considérable pour les familles les plus fortunées.

Un tel enjeu est aussi l’occasion où se manifestent les multiples solidarités : des bourses sont versées à des jeunes de milieu déshérités par des associations caritatives laïques ou confessionnelles, pas toujours complètement désintéressées ; à des élèves méritants par de riches bienfaiteurs, par l’entremise d’une fondation ou à titre personnel à des enfants de leurs employés, de hemsehri (originaires du même lieu) ou à des petis cousins moins fortunés.

Bien sûr, la solidarité familiale, encore si importante en Turquie (même si « elle n’est plus ce qu’elle a été« ) est mise à contribution. Nimet, la plus jeune tante d’Ayse était la seule de ses cinq sœurs à avoir fait des études supérieures : deux années dans un institut technique à Ordu, sur la mer Noire. Les aînées étaient couturières à domicile, les deux autres, encore célibataires, secrétaires. A son retour, elle avait trouvé un emploi dans les bureaux d’un grand magasin du quartier d’affaires de Mediciyeköy où elle est toujours employée.  La petite pension de veuve de sa mère – son père était un ouvrier, venu de Rize dans les années 60 – n’aurait jamais suffit à les faire vivre avec les deux filles qu’elle avait encore à charge quand j’ai fait leur connaissance. Le frère aîné de la mère, « gastarbeiter » en Allemagne, leur versait une aide. Une part de ces deutchmarks était spécialement destinée à la scolarité de Nimet, la meilleure élève de la famille.

C’est aussi un enjeu politique. Je n’ai jamais trop crû que les sacs de charbon estampillés « présent du Premier Ministre » distribués aux familles déshéritées aient beaucoup influé sur le vote AKP. Au mieux ils ont consolidé un électorat déjà acquis. J’étais à Hakkari le jour des dernières élections législatives, en juillet 2007. L’AKP venait d’y faire une percée. Dans cette ville au taux de pauvreté très élevé, la mesure gouvernementale ayant institué la gratuité des manuels scolaires pour les élèves du primaire y avait été bien plus populaire.

oss_basvuru-1.1245105634.jpgMais si tout le monde reconnaît que le système de l’ÖSS, instauré en 1974, est devenu infernal, personne ne propose d’alternative. Les places dans l’enseignement supérieur sont limitées alors que pour une série de facteurs (urbanisation du pays, amélioration du niveau de vie etc..) les jeunes sont de plus en plus à nombreux à sortir des lycées de Turquie. Or cette échelle a été complètement délaissée ces dernières décennies. Des milliers de jeunes professeurs, ayant pourtant été reçus au KPSS, le concours de fin d’études, attendent une nomination. Par contre les sommes (plus de 2 milliards d’euros) versées par les familles aux dershane explosent. La préparation à l’université est abandonnée au secteur privé, les modalités du concours rendant la fréquentation d’une de ces dershane quasiment obligatoire. La sélection des futurs étudiants se fait de plus en plus par l’argent.

La société turque n’a jamais beaucoup prôné les valeurs égalitaires, mais l’école y a été un important facteur d’élévation sociale. Or, même pendant les années de forte croissance économique, le taux de chomage est resté élevé chez les jeunes. Depuis le début de la crise mondiale, il explose (28.5% des moins de 25 ans)  et même les jeunes diplomés peinent à trouver un emploi. Leur malaise conjugé à la frustration de générations de jeunes lycéens restant au milieu du chemin pourrait finir par avoir un coût élevé.

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