Turquie : Géographie officielle et géographie réelle (conseils aux voyageurs)

Siverek

Quand on voyage en Anatolie en s’écartant des grandes routes ou des itinéraires touristiques, il vaut mieux avoir toujours à l’esprit qu’il y existe deux cartes : la carte officielle, que ceux qui y vivent ne connaissent pas forcément  et la carte réelle.

L’été dernier, j’ai rejoint une amie qui  passait quelques jours au village de ses parents, un hameau kurde alévi niché dans la montagne d’Adiyaman. Je l’y avais déjà accompagnée l’été précédent, sans avoir eu alors besoin de me préoccuper de la façon de s’y rendre.

Siverek (photo anne guezengar)

C’est dans ce genre de situation que le téléphone portable peut montrer son utilité. J’ai contacté mon amie alors que j’étais dans le  minibus qui m’amenait de Siverek et elle m’a expliqué le trajet  à suivre.  » Tu vas jusqu’à la gare routière d’Adiyaman, d’où tu dois prendre un  minibus jusqu’à Bulam, la kasaba (bourg). De là téléphone. Nous trouverons quelqu’un pour te conduire au village « . En m’entendant répéter le nom de Bulam au téléphone, un passager qui allait à Adiyaman s’est improvisé mon guide. Se rendre au village était donc à priori un jeu d’enfant, quoique l’éditorial d’Ahmet Altan publié ce jour là dans le quotidien  Taraf, que ce dernier lisait, aurait pu me mettre la puce à l’oreille. Il s’intitulait « Berfin » , un nom kurde de fleur et un prénom toujours interdit.

près de Bulam (photo anne guezengar)

Une crevaison à l’entrée d’Adiyaman, et le minibus qui desservait Bulam venait de partir. J’ai du me résoudre à attendre celui qui conduisait à Celikhan, la kasaba voisine où je trouverais un « servis » qui s’y rendrait. A un moment, en chemin, il me semble reconnaître la route menant au village et le carrefour où l’été précédent nous avions attendu avec mon amie, nos sacs pour le WE et toutes les provisions que nous apportions à ses parents, qu’un  « servis » ou un voisin motorisé s’arrête. Ce qui n’avait pas tardé à se produire. Pour quelques TL le conducteur d’un side-car coloré nous avaient amenées jusqu’au seuil de la maison, un peu à l’étroit avec tout notre chargement (j’avais refusé la proposition de grimper dernière le chauffeur, préférant éviter une première arrivée au village agrippée à un villageois, fût-il un cousin éloigné de mon amie) mais en ayant tout le loisir d’admirer le paysage. La piste qui monte au village était un peu raide, mais la vue panoramique sur la vallée et les plantations de tabac était superbe. Et puis de notre véhicule, on pouvait profiter du début de fraîcheur que l’altitude apportait.

Bulan, Tasliköy (photo anne)

Mais en lisant le nom de Pinarbasi  inscrit sur le panneau indicatif, j’ai renoncé à demander au chauffeur de me laisser descendre à ce croisement. Ma mémoire des lieux devait me trahir. J’ai donc fait le détour par Celikhan, d’où quelques heures plus tard je reviendrais sur mes pas… pour finalement emprunter la route que j’avais en fait bien reconnue ! Pinarbasi était le nom officiel de Bulam, héritage de la volonté de turquifier le pays en lui faisant perdre sa mémoire kurde, chrétienne et plus généralement  » non turque « . Mais il n’existe que pour quelques bureaucrates qui n’y ont pour la plupart jamais mis les pieds. Ni ses habitants ni tous ceux que j’avais croisés en chemin, ne l’ont adopté.  Avoir oublié qu’en Anatolie il faut avoir deux cartes dans la tête, la carte officielle à laquelle il vaut mieux éviter de trop se fier et la carte réelle, celle de ceux qui y vivent, m’avait coûté une petite errance avant d’atteindre le village de mon amie.

Un malentendu à mettre sur le compte de mon manque de présence d’esprit ce jour là. Quelque temps plus tôt en effet, j’avais passé quelques jours dans un village du district de  Yüksekova (Gever) près de la frontière turco irano irakienne . Comme j’envisageais de me rendre en ville pour y faire quelques courses, l’ami dans la famille duquel j’étais reçue m’avait mise en garde  »  Pour revenir, ne cherche surtout pas un minibus conduisant au village de Karli (le nom inscrit sur le panneau communal). A Yüksekova, personne ne saura de quel village il s’agit !  » C’est celui de Befircan, connu de tous, qui m’avait permis de trouver sans difficultés le minibus qui m’y avait ramenée.

J’aurais donc du me souvenir que dans cette région il valait mieux se méfier des panneaux sensés vous indiquer où vous êtes.

Quelle que soit l’origine de l’ancien nom du village, il est fréquent que ceux hérités de la turquisation n’aient aucun sens  pour ses habitants. Lors d’un réveillon de premier de l’an avec la communauté alévie Askale de ma ville  – et leurs cousins de Francfort –  où les albums photos de leurs villages de la vallée de la Karasu d’où je revenais, avaient crée l’attraction, personne ne parlait de Sazliköy mais toujours de Liç dont les images sous les premières neiges que je rapportais avaient été vues et revues par certains convives. Au cours  de cette soirée, les vieilles plaisanteries fusaient, qui qualifiaient les Liç (de la vallée) de « sauvages » et les Pinargaban (ancienne étape sur la route de la soie) de  « prétentieux » et s’étaient transmises jusqu’aux jeunes de la troisième génération.

Mais c’est sans doute à Izmir, sur la mer Egée, que la bureaucratie a donné la plus belle preuve de sa créativité. Les anciens noms de rue ont été remplacés par des numéros. Un ami m’apprend que les habitants originaires de Karsiyaka , l’ancien quartier levantin de la ville, s’obstinent toujours à parler de la Kilise sokak (rue de l’église), de l’Arabacilar sokagi (rue des cochers) ou de la Rayegan hanim sokagi.

karsiyaka

Une décision administrative peut changer de façon autoritaire le nom d’un village, d’un cours d’eau ou d’une rue, elle  n’a  pas le pouvoir de le faire disparaître, si ceux qui sont ooncernés n’en ont pas décidé eux-mêmes. Réussir à rendre tout un village amnésique est une opération assez improbable.

A la fin des années 80, j’avais rencontré dans un camp de  réfugiés d’Edirne, près de la frontière turco bulgare, quelques uns de ces milliers de Turcs de Bulgarie qui  fuyaient leur pays pour échapper à la politique de bulgarisation qu’il menait à l’époque. Une femme nommée Fatma, m’avait montré sa carte d’identité et le nouveau nom, Anna, qui lui avait été attribué et que bien sûr, elle ne pouvait pas reconnaître comme le sien. Pour elle, comme pour tous ceux qui la connaissaient, et même pour moi qui venais de faire sa connaissance, elle restait évidemment Fatma. J’étais plutôt embêtée que ce soit mon prénom qu’on lui ait été ainsi refilé d’office.

Les lieux aussi sont vivants et leurs noms porteurs d’une identité, d’une mémoire et de mille histoires pour ceux qui y  vivent, y ont vécu ou y sont passés, voire même ne les connaissent qu’à travers les récits familiaux, comme la plupart des jeunes Liç avec lesquels j’avais réveillonné. La décision de changer le nom de leur village, de leurs cours d’eau ou de leur rue n’a pu être vécue que comme une brutalité, inhérente à toute volonté de dépossession, par ceux qui y vivaient.

On évoque ces derniers temps en Turquie la possibilité de redonner leur ancien nom aux villages qui en feraient la demande. Une telle mesure constituerait un pas important vers l’apaisement avec la région kurde, même si ses villages ne sont pas les seuls concernés. Surtout elle permettrait au pays de faire surgir au grand jour un pan de l’incroyable richesse qu’il avait cru devoir et pouvoir oublier. Par la même occasion c’est sa poésie qu’il se réapprorierait – les bureaucrates manquant cruellement de fantaisie.

Et en faisant correspondre sa géographie officielle avec sa géographie réelle, elle arrangerait bien les géographes. Il faut dire que les mêmes géniaux inventeurs du concept les Kurdes sont en fait des Turc des montagnes devaient être un peu fâchés avec la géographie pour avoir cru, qu’entre le Tigre et l’Euphrate, la plaine mésopotamienne était un relief de montagne.


7 commentaires sur “Turquie : Géographie officielle et géographie réelle (conseils aux voyageurs)

  1. Bonjour, votre article est interessant mais je souhaiterai avoir plus d’infos sur Askale si possible puisque vous connaissez des gens de là bas. Merci. Bonne soirée. Riad.

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  2. Merci pour votre réponse, je ne ‘attendais vraiment pas à une réponse aussi rapide. A vrai, d’après les dires des anciens de ma famille, nous serions originaires de ce village et disons que je commence à peine mon enquête. Comme ça remonte à l’époque Othomane, disons que la tâche s’annonce laborieuse je crois. Je ne savais pas trop par quoi commencer et puis j’ai trouvé votre article. serait-il possible d’être mis en relatin avec quelqu’un pour en savoir plus et voir si des documents anciens genre fiches d’état civil sont disponibles et accessibles? Merci encore. Riad

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  3. En fait j’étais en train de rédiger un nouveau billet.
    Je pense que ça doit être faisable (mais pas forcément facile)  de retrouver la trace de votre famille, surtout si vous connaissez le nom du village d’origine de vos aïeux, le cas échéant. Les archives doivent exister, mais je suppose qu’elles sont en osmanli..Par contre  les noms de famille contemporains ont été attribués plus tard, par les réformes d’Ataturk.

    Pinargaban, (district d’Askale) était une étape de la route de la soie, c’est peut-être une piste. Mais il faudrait en savoir plus sur vos aieux – membres de la bureaucratie ottomane, commerçants, soldats.. Evidemment ce sera plus facile de retrouver la trace d’un notable.

    Le mieux c’est que vous me contactiez directement en utilisant la fonction « écrivez moi » sur la colonne de gauche en haut. Je verrai comment je peux vous aider

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  4. Bonjour,

    je cherche à savoir comment les communautés alévie kurde et alévie turque cohabitent ? Avez-vous rencontré des villages dans lesquels les deux sont présentes ?
    Merci de votre aide.

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  5. Il me semble qu’il n’y a pas de problèmes entre les communautés alévie kurde et alévie turque car géographiquement ces deux communautés ne vivent pas dans les mêmes espaces.

    Les alévis « kurdes » vivent dans la région de Dersim et de Maras. Et encore ceux qui vivent à Dersim se revendiquent parfois « zazas ». Le Kurdistan est très majoritairement peuplé de kurdes sunnites.

    Je constate depuis quelques années que les turcs alévis insistent sur le fait qu’alévis et turcs ne forment qu’une seule entitée. On ne voyait pas les choses comme ca avant. Je pense que cela est du à l’avénement du nationalisme kurde. J’espère qu’une solution pacifique réglera ce problème avant qu’on atteigne un point de non retour.

    Presque dans tous les « cem » alévis turcs vous avez le portrait d’Atatürk à côté de l’imam Ali et de Bektas Veli.

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    1. bonjour Bayram.
      A Malatya, Turcs et Kurdes (originaires de la région d’Adiyaman) alévis vivent dans les mêmes quartiers et s’entendent bien. Ils fréquentent peu les Sunnites (sauf au travail) qui fréquentent très peu leurs épiceries par exemple. Il faut dire que la population sunnites est souvent conservatrice – ça picole sec chez les Alévis – et que dans les années 80 il ne faisait pas bon y être Alévi.
      Un copain me disait cet été, « on est Kurdes et Alévis, alors les Sunnites nous détestent. » Il exagérait peut-être un peu.

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