La Kybele approche des rivages français.

kybele

La Kybele, du nom de la déesse Cybele en français, approche des rivages français. Parti de Foça sur la mer Egée le 8 juin, le navire, reproduction a l’identique d’une antique bireme, renouvelle l’odyssée des Phocéens qui allaient fonder Marseille, il y a 2600 ans. A quelques détails pres – évidemment Kybele est la premiere bireme a avoir emprunté le canal de Corinthe. Et l’équipe des 20 rameurs qui se relaient pour la faire avancer est mixte.

Son arrivée est prévue le 28 juillet dans le port de Cassis et le 1 aout dans celui de Marseille. Hier soir, jeudi 16 juillet, elle ancrait pour la nuit dans le port d’Ostie pres de Rome. Il est possible de suivre son trajet sur le site d’Arvento. Pour cela, il faut compléter les 3 cases avec le nom Kybele  puis ouvrir l’onglet Harita – carte en turc.)

Partie avec quelques semaines de retard – ce beau projet de la Saison de la Turquie a connu quelques péripéties – la bireme n’aura pu etre a Marseille le jour de l’ouverture de la Saison, comme l’espérait l’équipe de l’association 360 degrés a l’initiative du projet et ceux qui les ont soutenus. Mais l’accueil y sera certainement aussi chaleureux qu’a Naples ou le consulat français a bien fait les choses. Qui sait peut-etre que quelques pirogues tahitiennes du club de Va’a de Toulon rameront a la rencontre de la bireme.

On peut voir en images la construction de la bireme et différentes étapes du périple sur le site du voyage İzmir-Foça-Marseille créé pour l’occasion par l’association 360 degrés.

Les enfants de l’autre quartier (baska semtin çocuklari)

lles enfants de l'autre quartier

J’adore les cinémas de Beyoglu. On y trouve de vraies salles de cinéma, qui ont encore une âme et dans lesquelles on ne se sent pas réduit à entrer consommer un film.  En plus on a conservé en Turquie l’habitude de couper le film par un entracte, ce qui ferait sans doute hurler un cinéphile, mais que j’aime bien. J’essaie à chaque fois que je viens à Istanbul d’y voir quelques films turcs. Je fais mon choix un peu au hasard, au titre et à l’affiche, quand je ne connais pas le réalisateur.

Lors de mon dernier séjour, je n’avais que l’embarras du choix. C’était le festival du film d’Istanbul. Des films que j’ai pus voir, et dont aucun ne m’a déçue, « Baska Semtin çocuklari » (Les enfants de l’autre quartier), du réalisateur Aydin Bulut, est  celui que j’ai préféré. Le titre m’avait tout de suite plu, mais j’ai bien cru que je devrais m’en passer. La séance affichait complet depuis plusieurs jours. J’ai quand même tenté ma chance et des places se sont libérées au dernier moment.

baska semtin cocuklari (les amoureux)

L’autre quartier de la ville, est celui de Gazi, un quartier populaire, encore presque au  coeur d’Istanbul, mais où les gens « de l’autre côté » ne viennent jamais. Semih revient du service militaire, qu’il a accompli dans les komandos. Ses cauchemards de combats dans les montagnes de l’Est le hantent. Mais un autre cauchemard l’attend à son retour : le corps de son jeune frère vient d’être retrouvé dans une décharge. Il doit retrouver son assassin. Il y a plusieurs suspects, le frère de la petite amie du garçon, qui venait de découvrir leur liaison et s’y opposait ou un autre ancien komando, que la guerre a rendu psychopathe et raciste. Dans un accès de démence jalouse, il a frappé son ex petite amie avec une telle rage qu’il l’a laissée pour morte. Elle était serveuse dans un bar  türkü (kurde alévi). « Qu’est-ce que tu fais avec ces PKK? ». On est loin du spectacle offert par les chaînes de télévision et des images de soldats, beaux comme des mannequins, partant en opération dans les montagnes enneigées de la frontière irakienne, en février 2008.

La vérité, affligeante, ne sera dévoilée qu’à la fin, quand il sera trop tard.

baska semtin cocuklari ( vétéran)

Ce thriller est surtout un plongeon au coeur de ce quartier resté en marge du mouvement qui a transformé la ville en une métropole bouillonnante. Le réalisateur le raconte avec le réalisme du documentariste et de celui qui éprouve une véritable affection pour ses personnages. Les ruelles pentues du gecekondu.  La petite entreprise textile où les deux jeunes gens s’étaient rencontrés. La jolie coiffeuse de quartier qui rêvait d’une autre vie et souffre de se sentir délaissée par son mari ; sa manicure délurée qui échappe au quartier grâce à un « riche fiancé » qui lui trouve un emploi dans un salon chic de Levent. Les soirées au bar türkü et l’ambiance du gazino où le beau-frère de la coiffeuse, meilleur ami du garçon assassiné, travaille comme videur. Sa  petite taille, il est nain, ne l’empêche pas d’être un teigneux.baska_semtin_cocuklari-lami.1247280036.jpg

Malgré toute l’énergie qui les anime – la fraicheur du jeune frère assassiné irradie tout le film – les personnages sont happés par les déchirures du pays, celles du quartier et par leurs propres passions cachées.

YASAK (interdit)

C’était au cours de l’été durant lequel j’avais suivi un cours d’été à l’université d’Istanbul. Nous prenions un thé dans un café de plein air à Beyazit, près du vieux marché aux livres. Charly nous avait rejoint avec un ami, un Kurde d’une trentaine d’années qui venait de sortir des prisons où l’avait jeté le coup d’État du 12 Septembre 1980. Il avait les traits  marqués et ce raidissement dans le corps que conservent souvent ceux qui ont subi la torture.

marché aux livres Beyazit

Au cours de la conversation, Charly soudainement inspiré a sorti un bout de papier sur lequel il a écrit le mot « Kurdistan », qu’il lui a tendu avec un air de complicité un peu fanfaronne. L’ancien prisonnier s’est décomposé. Il a eu réellement peur : « Yasak ! » J’ai appris en même temps le mot « interdit » en turc et que ce qui pour moi n’était que le nom d’une région géographique, en était un qui pouvait coûter cher à celui qui l’outrepassait en Turquie.

Charly ne prenait sans doute pas de grands risques en écrivant  le mot Kurdistan – quoiqu’il y a quelques années, un professeur d’un lycée étranger d’Istanbul a été remercié illico pour l’avoir prononcé devant des élèves dont certains se sont empressés d’aller dénoncer la chose. Il n’en allait  pas de même pour son copain kurde si un éventuel mouchard avait vu ce manège. La première fois que j’étais venue en Turquie, des étudiants d’Ankara  nous avaient confié être très inquiets. Un de leurs amis venait de se faire arrêter et il était kurde. Nul besoin de l’être pour subir la torture, très répandue dans les prisons au début de ces années 80. Mais selon eux, si en plus on l’était, elle devenait quasi systématique.

En février dernier j’étais à Erbil, au Kurdistan irakien. Nous avons échangé quelques mots avec un journaliste turc qui y couvrait la conférence « En quête de la paix et d’un avenir commun » (Searching for Peace and a Future Together). Toutes les chaînes de télévision turques avaient relayé les images de cette conférence et  celles des trois drapeaux : l’irakien, le kurde et le turc, côte à côte – de quoi déclencher une attaque cardiaque chez le général Evren lorsqu’il était à la tête du pays. Ce journaliste n’était sûrement pas un nostalgique du général, mais quand la conversation en est venue à la conférence et au rapprochement turco-kurde,  voilà qu’il était question d’Irak Nord (kuzey Irak). Nous lui avons fait malicieusement remarquer que la région s’appelait tout à fait officiellement Kurdistan d’Irak sans que ça ne dérange grand monde dans le pays (les contentieux sont ailleurs). Ce qu’il pouvait difficilement ignorer, c’est même tamponné sur son passeport. Mais ce nom avait décidément du mal à passer, comme si le prononcer risquait de déclencher une série de cataclysmes. Un tabou dans le sens que les Maoris auxquels nous avons emprunté ce mot (tapu) lui donnent : l’outrepasser est un sacrilège annonciateur des pires malheurs sur soi et ses proches.

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« Hiii, Kurdistan ! » C’était le diable qu’une copine turque, pourtant « ouverte » à la question kurde elle aussi, avait  cru voir en  jetant un œil à des feuillets (refermés illico!) que j’avais ce jour là avec moi, des récits de mes séjours au Kurdistan irakien. Évidemment on y lisait le mot Kurdistan. Du coup elle n’en a pas lu une ligne.

Il serait étonnant par contre que prononcer son nom pose de graves problèmes de conscience aux représentants des grosses sociétés de BTP ou aux compagnies pétrolières turques qui depuis des années font des affaires fructueuses avec la région. Et même si les médias s’entêtent le plus souvent à parler d’Irak Nord, on rencontre le nom Kurdistan irakien sous la plume de certains éditorialistes ou on l’entend de la bouche d’intervenants à l’occasion de débats sur des grandes chaînes de télévision, sans que cela ne fasse de remous. Les tabous peuvent aussi vite tomber dans un pays pragmatique comme la Turquie.

Le président Abdullah Gül, lui-même l’avait-il ou non prononcé devant des journalistes à l’occasion d’un récent séjour en Irak? Cette question a fait un peu de tapage dernièrement  Il s’est bien gardé d’y répondre. Mais sans nier l’avoir dit. Il y a quand même des choses plus importantes concernant les relations avec les autorités kurdes  que de savoir si on a ou non prononcé le nom de leur région.

Ces derniers jours les Turcs s’émeuvent à juste titre du sort qui est fait à leurs lointains cousins Ouïgours dont l’identité est menacée. Le Turkestan oriental aussi a perdu son nom pour devenir le Xinjiang chinois.

femmes ouïgours

Un été à l’université d’Istanbul.

Suleymaniye Cami Istanbul

A la fin des années 80, j’avais suivi des cours de turc pour étudiants étrangers à l’Université d’Istanbul (Istanbul Universitesi) Evidemment notre département n’était pas dans le superbe bâtiment planté au milieu des jardins qui dominent le Bosphore, mais dans une rue bien plus modeste, à proximité de la mosquée Soliman le Magnifique dont nous pouvions profiter aussi du jardin  les cours terminés.

rue près de l'université

Par manque d’effectifs cette année là, les vrais et les faux débutants, dont je faisais partie – j’avais déjà suivi une initiation à la langue turque – avions été regroupés. A part un étudiant japonais qui ne connaissait toujours que quelques mots dont « Evet » à la fin  de la session, les vrais débutants étaient si doués qu’ils n’ont pas tardé à nous dépasser, Charly, un Anglais qui vivait depuis quelques mois à Istanbul, Miranda, qui avait entamé des études de turcologie, une Ecossaise, la plus jeune du groupe, elle avait 19 ans  ou moi qui n’ai jamais été très brillante en langues étrangères. Au lycée, je détestais l’anglais.

Parmi ces sur doués, il y avait un Brésilien, qui étudiait alors en Allemagne et parlait couramment huit langues et surtout Bob, un Anglais qui venait de séjourner un an en France où il avait acquis un excellent français qu’il parlait presque sans accent. Parmi ses bouquins de vacances, il avait un Que Sais-je sur les mathématiques, qu’il lisait parce qu’il trouvait ça amusant. Ce qui avait épaté ma petite sœur, venue passer 3 semaines de vacances avec moi cet été là. Il avait d’abord songé à consacrer le sien à apprendre le grec, mais en découvrant la possibilité de s’initier au turc, il s’était dit pourquoi pas. En tout cas, il avait des prédispositions pour cette langue. A l’examen final il avait frôlé les 100 points (dans le pire des cas, il  avait  du obtenir 98 ou 97 sur 100). La dernière fois que j’ai eu de ses nouvelles, il partait travailler à Hong-Kong. Je suis sûre qu’il maîtrise parfaitement le chinois.

 

Notre groupe comptaient aussi quelques étudiants allemands et une Américaine. Les étudiants originaires des anciennes républiques soviétiques et les jolies étudiantes russes, très souvent des conjointes de Turcs, ne viendront que quelques années plus tard remplir les salles de cours de langue turque pour étrangers. Il était surtout très sympa. Le boute en train était Charly, qui pimentait les cours de ses plaisanteries dans un turc à l’accent anglais à couper au couteau. Il connaissait un monde fou à Istanbul.

 

pêcheur sur le Bosphore Un jour ma sœur est sortie chercher du pain avec lui. Il était 2 heures de l’après midi. Quand ils sont revenus, il était plus de 20 heure. Je commençais même à m’inquiéter un peu. Entre-temps ils avaient fait la connaissance de pêcheurs qui les avaient emmenés pêcher sur le Bosphore.Charly était ainsi capable de vous transformer une banale course chez le bakkal en partie de pêche sur le Bosphore.

Les cours de notre premier prof, étaient sans grande originalité mais solides. Il connaissait son affaire. Mais au bout de trois semaines, qui consistaient surtout pour moi en révisions, il est parti en vacances et celle qui l’a remplacé la connaissait beaucoup moins. J’avais même confondu, un premier temps, la forme turque de « sans avoir » avec « après avoir ». Il faut dire qu’une mère qui se vante d’envoyer son « fils à l’école sans avoir pris son petit déjeuner » ou un père « qui achète une maison sans l’avoir vue », ce n’était pas terrible comme exemples type, quand on n’a pas l’imagination suffisante pour ajouter « et le toit lui est tombé sur la tête ».

Un jour, je ne sais plus à quel propos, elle nous a  tenu un couplet sur la traîtrise des pays européens, qui protégeaient de « dangereux » opposants politiques (les exilés politiques de Turquie). Nous étions sidérés. Même mes amis de Pazarici, plutôt soulagés que l’armée ait remis « de l’ordre » dans le pays en Septembre 1980 – ne m’avaient jamais tenu de discours pareils. Il faut dire qu’ils n’aimaient pas beaucoup les fascistes, à la façon dont Sevim, une des tantes d’Ayse , avait déchiré un tract électoral rapporté par sa fille de 7 ans, avec un –  » Bunlar fasist!« – (eux, ce sont des fachistes !) – rageur.

Ce matin là, je me suis moins ennuyée que d’habitude. Nous n’avions pas payé notre inscription pour écouter sagement une telle remise en cause de la politique de droit d’asile de nos pays respectifs et ça a réagi. Quelques années plus tard, en 1991 je crois, une loi d’amnistie permettra à une partie de ceux qu’elle qualifiait de « dangereux terroristes » de rentrer chez eux. Pour le plus grand bien de la nation. Combien de chefs d’entreprises aujourd’hui florissantes rêvaient d’une société sans patrons et de confier l’outil de production au prolétariat, quand ils étaient étudiants à la fin des années 70 ? L’université non plus ne s’en portera pas plus mal : plus de 15000 enseignants en avaient été exclus à la suite du coup d’État du 12 Septembre et dans le domaine des Sciences Humaines notamment, l’Université turque s’était retrouvée à la traîne. Ces retours ne l’ont sans doute pas traumatisée outre mesure. Ça m’étonnerait qu’elle ait changé de trottoir si d’aventure elle a croisé Nedim Gürsel ou un de ses copains d’exil dans une rue d’Istanbul.

 

Ses cours étaient tellement rasants que nous en avons profité pour fuir l’été étouffant d’Istanbul en Cappadoce avec ma sœur. C’était encore sympa à l’époque – maintenant c’est un endroit trop aménagé pour le tourisme pour me plaire encore. On y était le 31 Juillet, pour l’anniversaire de ses 17 ans. De là nous avons continué sur Nigde.

 

Nigde Quelques jours avant mon départ, un copain turc (qui avait le statut de réfugié politique !) m’avait demandé si je ne voulais pas visiter cette ville. Il y avait une amie, qui travaillait à l’hôpital de la ville et qui pourrait m’y accueillir. Ça semblait lui faire vraiment plaisir et je suis facilement partante pour de nouvelles découvertes. J’ai accepté la proposition. Il a téléphoné à son amie pour l’avertir de notre passage. Et comme elle a voulu savoir ce qui lui ferait plaisir comme cadeau de Turquie, elle a eu pour réponse  : « Seni istiyorum  » (c’est toi que je veux). Si bien que ce n’est plus à une copine, mais à une fiancée à qui  nous rendions visite en lui apportant les cadeaux que le fiancé m’avait chargée d’acheter. Outre que c’était plutôt sympa comme mission, je garde un bon souvenir de ces quelques jours à Nigde.

Le mariage a eu lieu en France quelques mois plus tard. Aujourd’hui un tel épilogue serait sans doute impossible. Difficile pour une simple fiancée « par correspondance » d’obtenir un visa. Ce serait vite suspecté de mariage blanc.

A mon retour, excellente surprise, nous avions changé de prof. La nouvelle était gaie, vive et adaptait spontanément son cours à notre demande – sans se contenter de suivre le manuel page par page. Avec Charly, c’était la grande complicité. Les cours étaient devenus vivants et j’ai commencé à faire de sérieux progrès.

Ma petite sœur quant à elle a profité de son séjour pour améliorer son anglais. Elle a aussi appris quelques mots de turc comme « çay istiyorum » (je voudrais du thé) ; Türkçe bilmiyorum » (je ne parle pas turc)  ou  « Atatürk geldi » (Atatürk est arrivé) !  Qui lui avait appris cette expression? Elle lui valait en tout cas un succès assuré. Elle les prononçait presque parfaitement, le « R » turc ne lui posant aucun problème. Alors que quand je réponds que je viens de France (Fransa) on me prend régulièrement pour une Iranienne (Farsi).

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« Les Turcs aiment se mettre du poivre sur le cœur« , s’était marré notre prof, joignant la mimique à la parole,  à une de mes remarques sur le sentimentalisme de la musique turque. Je pouvais parler, ma chanson préférée à l’époque était Ayrilik (Séparation). J’en possédais toute une série de cassettes audio. Bob, les cours terminés était parti dans l’Est avec des amis. Ils ont fait un bon bout de route dans la remorque d’un camion avec des  gars – peut-être des Azéris de la région d’Agri – qui avaient chanté « ma chanson » pendant des heures. J’aurais aimé être du voyage, mais mon premier voyage à l’Est ce sera quelques années plus tard.

 

 

Routes et chiens sauvages vers Maras.

fals à Tasliköy (photo anne guezengar)

Après l’interprétation des signes laissés par le marc de café, on reverse le marc, qui était tombé dans la soucoupe, dans la tasse et on observe la route tracée par le sillon du liquide restant. Son tracé indique si votre souhait se réalisera.

Si les hommes ne dédaignent pas se faire lire les fal, c’est surtout une affaire de femmes. Chez ma copine à Malatya le rituel est quotidien. Il accompagne chaque visite de voisines. Certaines lectrices le font par jeu et concluent par un  « Tamam, çok yalan söyledim » (j’ai raconté tous mes mensonges). D’autres peuvent être douées et leur lecture étonnante.

Je me fie volontiers à l’intuition. Quand j’étais petite et que nous n’avions pas encore le téléphone, il m’est arrivé d’annoncer à ma mère l’arrivée de cousines qui vivaient à 200 km de là. Tu rêves, elles sont chez elles. 10 mn plus tard elles sonnaient à la porte. Avec ma meilleure amie, on a partagé pas mal d’équipées en auto-stop. Lorsque la tête d’un automobiliste qui s’arrêtait  ne lui revenait pas, elle avait l’habitude de me demander  » qu’est-ce que tu sens ? ». Si je répondais, on y va, c’était bon. C’est ce que j’avais répondu pour un conducteur à la mine plutôt patibulaire et dont le berger allemand dans le coffre n’était pas très rassurant non plus. Nous sommes montées dans sa voiture. C’était un flic très sympa.

A chaque fois que j’ai fait des rencontres déplaisantes, quelque chose m’avait dit de me méfier et j’étais sur mes gardes. Cette vigilance qui s’allume instantanément a évité que certaines de ces rencontres tournent mal. Sinon je suis d’un naturel confiant, et je ne supporterais pas de voyager avec des gens de tempérament méfiant. Non seulement ça doit être très lourd mais en plus ce sont des as pour attirer les tuiles.

Si ce sont surtout les femmes qui lisent les fal, certains hommes possèdent aussi de l’intuition. Un copain me les avait lues avant que je parte pour le village d’amies. Un très joli village tchéchène de la région de Maras, dont les aieux des habitants étaient, si j’ai bien compris, des cavaliers du Tsar qui avaient du fuir lors de retournements d’alliances au temps de l’avancée russe dans le Caucase. Cet ami et son frère s’étaient un peu interrogés sur les chiens sauvages qu’ils voyaient dans les formes laissées par le marc du café. Comme ils dormaient, ils m’avaient conseillée d’être prudente et de ne pas les réveiller.

Effectivement, c’est à l’occasion du trajet depuis le bourg, Göksun je crois, jusqu’au village tchéchène que j’ai connu la seule mésaventure que j’ai eue dans les transports collectifs en Turquie. Sinon, je n’y ai jamais eu de désagréments, si ce n’est, une fois, des paroles déplacées d’un passager qui insistait pour que je soies Russe, ce qui de toute évidence signifiait pour lui une « Natacha« , qui officient dans la moindre bourgade du pays, avec discrétion si l’environnement l’exige. Le chauffeur l’a vite remis à sa place. Je n’ai jamais été témoin, ni eu vent, de passagers importunés non plus.

Mais ce jour là des chiens sauvages se trouvaient sur ma route. L’autobus n’allant pas jusqu’au village, il m’avait déposée à l’otogar des dolmus. Un des chauffeurs a proposé de m’y conduire, « rien que nous deux », ce que j’ai évidemment refusé. Au bout d’une heure d’attente, sans que je n’aie réussi de plus à contacter le village  – à l’époque les communications n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui – il m’annonce qu’il partait pour le village en emmenant d’autres passagers cette fois. Ca faisait près de 40 heures que j’étais en route. Je suis montée dans le minibus, rassurée par la présence d’autres voyageurs, même si ce chauffeur ne me plaisait pas beaucoup.

Je n’ai pas compris sur le moment qu’il prévenait ses passagers d’un changement d’itinéraire. Et horreur, au bout de quelques kilomètres, ils étaient tous descendus. Je restais seule passagère de ce dolmus dont le chauffeur insistait pour faire une halte dans la vallée où on trouvait de « l’eau fraîche comme de la glace ». Il prétendait que ma jupe était courte. Elle me cachait les genoux. Il ne s’attendait pas, quand-même, à ce que je me déguise pour ressembler aux villageoises qu’il me montrait en exemple dans les champs, sous prétexte que je me rendais au village. Les filles d’Ankara  qui viennent l’été rendre visite à leurs grands parents ne le font pas non plus.

Je ne pense pas qu’il était vraiment dangereux. C’était sans doute un idiot persuadé qu’une Européenne libre comme l’air ne pouvait que rêver tomber dans ses bras de gros abruti, et qui voulait tenter sa chance. Pour le calmer, je lui ai sorti le jeu, habituel à l’époque, du fiancé turc que j’allais épouser en octobre prochain. Pour être encore plus persuasive, je l’avais assorti d’une photo du fiancé – j’avais choisi celle d’un copain karateka de haut niveau – mes amis du gecekondu de Pazarici devenant pour l’occasion mes belles- soeurs et mes beaux-frères. Ca a suffit pour qu’il cesse de m’embêter avec son eau « buz gibi« . Il m’a déposée où village où il a même eu le culot  de me faire payer le manque à gagner causé par ses singeries. Décidemment c’était le pompon celui-là. Comme la somme n’était pas exhorbitante (l’équivalent de 2 euros, soit au moins dix fois le prix normal du trajet à l’époque), je lui ai presque balancé le billet à la figure et débarrasse le plancher. Ce qu’il s’est empressé de faire avant que mes amies et leur mère ne repèrent son manège.

Evidemment, je leur ai raconté cette charmante aventure. Et au village on n’a pas du tout décidé d’en rester là. Dès le lendemain, 4 garçons descendaient lui régler son compte. On a l’honneur chatouilleux chez les Tchéchènes et embêter une « misafir » (invitée) ça ne se fait vraiment pas. Ils ne sont pas venus ensuite se vanter près de moi de leur exploit, mais si ces garçons étaient du même gabarit que les cousins  de mes amies, il a du passer un sale quart d’heure.

Le retour je l’ai fait avec une de mes copines qui rentrait elle aussi à Istanbul. Et, vraiment pas de chance pour lui, notre bus a crevé un pneu en arrivant au bourg où il officiait avec son dolmus. Parmi les policiers venus voir ce qui se passait, un Tchéchène, ancien voisin de ma copine qui en a profité pour lui raconter mes déboires lors de mon arrivée. Le lendemain le chauffeur indélicat allait être convoqué au poste pour recevoir « une petite leçon de savoir-vivre ». Ce qui signifiait probablement prendre une nouvelle raclée.

Voilà comment ça se termine quand personne ne se mêle de réveiller les chiens sauvages qui  dorment. Et quand un imbécile oublie, parce qu’il croise la route d’une étrangère au pays, qu’on est toujours chez lui.

Jeunes Gitanes démarchant à Bulam (Adiyaman)

petites gitanes Bulan (photo anne guezengar)

Ces deux jeunes gitanes venaient de grimper à pied la piste qui conduit au village. La plus grande porte sur l’épaule un ballot rempli de linge de maison (draps, nappes etc..) qu’elle propose aux femmes des villages traversés.  Beyaz teze est trop pauvre pour pouvoir se laisser tenter. Elle leur offre quelques feuilles de thé dans un morceau de papier plié que la petite glisse dans sa jupe. Elle est aussi chargée d’un bidon de plastique dans lequel elle dépose les morceaux de sucre qu’on leur a donnés dans d’autres maisons où elles sont passées.

Quelques heures plus tôt, près de la source et du turbe, des garçons de la kasaba auraient manqué de respect à la plus grande. Une voisine, qui était aussi là bas, pour un pique nique en famille, leur apprend qu’elle les avait remis à leur place. Elle est chaleureusement remerciée.

petites gitanes Bulan (photo anne guezengar)

Evidemment, une vraie étrangère au village, j’étais un objet de curiosité. La petite surtout m’observait de ses grands yeux noirs que je trouvais magnifiques.

« Ne kadar güzelsin! » (que tu es belle !).

Les blondes aux yeux clairs sont plutôt une rareté dans ces montagnes. Mais un tel cri du cœur fait plaisir.

La culture du tabac et 3 générations à Bulam (Adiyaman)

Séchage du tabac , Bulam (photo anne guezengar)

En été, les parents de mon amie se lèvent très tôt, avant que l’aube soit levée, pour aller récolter le tabac. Ils remonteront des champs pour prendre le petit déjeuner, à 10 heures passées.

Quand le soleil de l’après-midi commence à décliner et que l’air se rafraichit un peu, ils s’installent au pied de la maison pour lier le tabac, feuille par feuille, sur une ficelle. Ensuite, ces longues guirlandes vertes sont suspendues pour le séchage à l’arrière de la maison.

Pendant les mois d’été, beaucoup de villageois reviennent de la ville où dorénavant ils vivent (Adiyaman, Adana et Mersin surtout) pour la récolte du tabac dans les champs qu’ils ont conservés. C’est assez fréquent que seules les femmes viennent s’en charger avec leurs grands enfants ou des frères, les maris restant travailler à la ville.

Séchage du tabac , Bulan (photo anne guezengar)

Tous les villageois fument des cigarettes roulées avec leur propre tabac au goût parfumé, sans ajout de goudron et de produits conservateurs. La mère et la grand mère de mon amie roulent aussi les leurs.

Comme dans chaque foyer, même aussi modeste que celui des parents de ma copine : l’antenne parabolique. Une bloggeuse qui rapportait le bref séjour touristique qu’elle venait de faire dans la région kurde, s’horrifiait sur son blog de toutes ces antennes qui, selon elle, « polluaient le paysage » de la vieille ville de Mardin et dont elle « aurait largement pu se passer ». Peut-être aurait-il suffit qu’elle franchisse le seuil de quelques maisons pour qu’elle comprenne qu’une ville est faite d’abord pour ses habitants. La première fois qu’il m’avait reçue, le père de mon amie avait allumé pour moi DEM-TV , une chaîne alévie accessible uniquement par satellite, qui diffusait un clip en kurde. « bak, Kürtçe söylüyor » (regarde, ça chante en kurde) m’avait-il dit, les yeux brillants de plaisir.

Ca m’étonne un peu, cependant, qu’on puisse vivre en Turquie sans avoir remarqué que même de simples chansons en kurde ne sont pas très fréquentes sur les chaïnes herziennes,même si c’est de moins en moins vrai, et en ignorant qu’il n’y a pas si longtemps, c’était une interdiction qui pouvait jeter en prison ceux qui l’outrepassaient. J’ai des mères d’amis, ne parlant que kurde, qui depuis des années ne regardent que Roj-TV et ses clips à la gloire des « héros » et « martyrs »  de la montagne kurde (PKK). Ce sont leurs enfants, qui zappent aussi sur les chaînes turques. Cela n’a pas empêché certaines de ces femmes de voter pour le parti de Tayip Erdogan, parce que c’est un bon musulman, aux élections législatives de 2007 (et pas forcément tous leurs enfants). Au village alévi personne n’a voté AKP par contre. Seules des familles sunnites de Bulam, la kasaba, dans la vallée l’ont fait. Les votes des alévis de Bulam se sont partagés entre DTP (le parti pro kurde) et CHP (le parti kémaliste). L’été dernier, la municipalité était DSP (sociale démocrate) et le maire alévi. J’ignore encore s’il a été reconduit en mars dernier.

Quant au père de mon amie, qui parle bien mieux le kurde que le turc, même s’il est sincèrement heureux d’entendre sa langue à la télévision, sa chaine préférée reste Dugun tv . Il peut regarder pendant des heures les films de mariage diffusés à longueur de journée par cette chaîne, accessible, elle aussi, par satellite.

Séchage du tabac , Bulan (photo anne guezengar)

Mon amie m’avait souvent dit que son père était très gentil. Mais à ce point, s’en est émouvant. A l’instant même où on le rencontre, on sait que « quand il vous regarde, il n’a rien derrière la tête« , pour reprendre l’expression d’une copine turque, quand elle évoque ceux qui ne recherchent jamais un intérêt personnel dans leurs rapports humains. C’est sa femme, Beyaz teze (tante la Blanche), comme tous les villageois l’appellent, qui décide dans le foyer. Lui, je crois que c’est un rêveur. Il parle peu, sans être du tout un taciturne. Il aime aller faire les courses chez le bakkal (épicier). Pour cela il faut descendre au bourg, à plusieurs kilomètres, puis remonter. Trajet qu’il accomplit seul, à pied et très vite.

Beyaz teze porte la coiffe traditionnelle des femmes de Bulam depuis son mariage. Les jeunes filles (kiz) ne la portaient pas. Cette coiffe est fabriquée à Urfa. C’est dans son vieux marché couvert qu’on se la procure. Elle se compose d’un socle en cuivre, qu’on orne de foulards tressés.

Elle fait partie des dernières femmes à la porter. Même au village, les femmes de la génération suivante l’ont abandonnée. Et presque toutes celles qui vivent dans les villes y ont renoncé. L’été précédent, sa soeur, installée à Adiyaman, était cependant ravie de la remettre le temps de quelques photos.

Tasliköy - Bulan- (Adiyaman) (photo anne guezengar)

Mon amie, quant à elle, ne porte le foulard villageois que lorsqu’elle se rend au village de ses parents ou de ses beaux-parents. Dans le quartier alévi de Malatya où elle vit, quasiment toutes les femmes vont tête nue. A Malatya, ville très conservatrice, c’est à l’importance des femmes non « couvertes » qu’on peut repérer les quartiers alévis (et chrétiens, mais ces deux communautés vivent dans les mêmes quartiers).

C’est une des rares femmes que je connaisse en Turquie qui ne regarde jamais la télévision. Quand les enfants sont absents de la maison, elle met de la musique. Des chansons kurdes ou des türkü surtout. Lors de mon premier séjour chez eux, elle et son mari avaient même téléphoné à une radio alévie de Malatya et j’ai eu ma chanson , avec une dédicace à mon intention, sur les ondes. « La glacière arrivera jeudi sur le Taporo, dites à tatie d’aller la chercher » en moins, ça m’a un peu rappelé l’émission « allo, les îles » que j’adorais écouter sur radio Tahiti. Mais je n’y avais jamais eu de dédicace à mon intention.

Tasliköy - Bulan- (Adiyaman) (photo anne guezengar)

Elle était déjà mariée et bientôt mère de famile quand elle avait l’âge de sa fille. Celle-ci fréquente le lycée, comme son frère ainé. Mais elle préfère de beaucoup le football où elle excelle. Repérée par la fédération, elle se rend régulièrement à Istanbul, que sa grand-mère n’a jamais vue, reçue dans des familles de footballeuses qui aimeraient bien qu’elle intégre leur club et proposent de se charger de sa scolarité. Mais son père trouve qu’elle est encore trop jeune pour vivre loin de sa famille. Elle venait d’être suspendue pour deux matchs pour s’être emportée contre un arbitre. Avec l’âne de son grand-père, elle sait que ça ne sert à rien, là non plus, de s’énerver. Il n’a pas tardé à repartir et dans la direction désirée cette fois.