La culture du tabac et 3 générations à Bulam (Adiyaman)

Séchage du tabac , Bulam (photo anne guezengar)

En été, les parents de mon amie se lèvent très tôt, avant que l’aube soit levée, pour aller récolter le tabac. Ils remonteront des champs pour prendre le petit déjeuner, à 10 heures passées.

Quand le soleil de l’après-midi commence à décliner et que l’air se rafraichit un peu, ils s’installent au pied de la maison pour lier le tabac, feuille par feuille, sur une ficelle. Ensuite, ces longues guirlandes vertes sont suspendues pour le séchage à l’arrière de la maison.

Pendant les mois d’été, beaucoup de villageois reviennent de la ville où dorénavant ils vivent (Adiyaman, Adana et Mersin surtout) pour la récolte du tabac dans les champs qu’ils ont conservés. C’est assez fréquent que seules les femmes viennent s’en charger avec leurs grands enfants ou des frères, les maris restant travailler à la ville.

Séchage du tabac , Bulan (photo anne guezengar)

Tous les villageois fument des cigarettes roulées avec leur propre tabac au goût parfumé, sans ajout de goudron et de produits conservateurs. La mère et la grand mère de mon amie roulent aussi les leurs.

Comme dans chaque foyer, même aussi modeste que celui des parents de ma copine : l’antenne parabolique. Une bloggeuse qui rapportait le bref séjour touristique qu’elle venait de faire dans la région kurde, s’horrifiait sur son blog de toutes ces antennes qui, selon elle, « polluaient le paysage » de la vieille ville de Mardin et dont elle « aurait largement pu se passer ». Peut-être aurait-il suffit qu’elle franchisse le seuil de quelques maisons pour qu’elle comprenne qu’une ville est faite d’abord pour ses habitants. La première fois qu’il m’avait reçue, le père de mon amie avait allumé pour moi DEM-TV , une chaîne alévie accessible uniquement par satellite, qui diffusait un clip en kurde. « bak, Kürtçe söylüyor » (regarde, ça chante en kurde) m’avait-il dit, les yeux brillants de plaisir.

Ca m’étonne un peu, cependant, qu’on puisse vivre en Turquie sans avoir remarqué que même de simples chansons en kurde ne sont pas très fréquentes sur les chaïnes herziennes,même si c’est de moins en moins vrai, et en ignorant qu’il n’y a pas si longtemps, c’était une interdiction qui pouvait jeter en prison ceux qui l’outrepassaient. J’ai des mères d’amis, ne parlant que kurde, qui depuis des années ne regardent que Roj-TV et ses clips à la gloire des « héros » et « martyrs »  de la montagne kurde (PKK). Ce sont leurs enfants, qui zappent aussi sur les chaînes turques. Cela n’a pas empêché certaines de ces femmes de voter pour le parti de Tayip Erdogan, parce que c’est un bon musulman, aux élections législatives de 2007 (et pas forcément tous leurs enfants). Au village alévi personne n’a voté AKP par contre. Seules des familles sunnites de Bulam, la kasaba, dans la vallée l’ont fait. Les votes des alévis de Bulam se sont partagés entre DTP (le parti pro kurde) et CHP (le parti kémaliste). L’été dernier, la municipalité était DSP (sociale démocrate) et le maire alévi. J’ignore encore s’il a été reconduit en mars dernier.

Quant au père de mon amie, qui parle bien mieux le kurde que le turc, même s’il est sincèrement heureux d’entendre sa langue à la télévision, sa chaine préférée reste Dugun tv . Il peut regarder pendant des heures les films de mariage diffusés à longueur de journée par cette chaîne, accessible, elle aussi, par satellite.

Séchage du tabac , Bulan (photo anne guezengar)

Mon amie m’avait souvent dit que son père était très gentil. Mais à ce point, s’en est émouvant. A l’instant même où on le rencontre, on sait que « quand il vous regarde, il n’a rien derrière la tête« , pour reprendre l’expression d’une copine turque, quand elle évoque ceux qui ne recherchent jamais un intérêt personnel dans leurs rapports humains. C’est sa femme, Beyaz teze (tante la Blanche), comme tous les villageois l’appellent, qui décide dans le foyer. Lui, je crois que c’est un rêveur. Il parle peu, sans être du tout un taciturne. Il aime aller faire les courses chez le bakkal (épicier). Pour cela il faut descendre au bourg, à plusieurs kilomètres, puis remonter. Trajet qu’il accomplit seul, à pied et très vite.

Beyaz teze porte la coiffe traditionnelle des femmes de Bulam depuis son mariage. Les jeunes filles (kiz) ne la portaient pas. Cette coiffe est fabriquée à Urfa. C’est dans son vieux marché couvert qu’on se la procure. Elle se compose d’un socle en cuivre, qu’on orne de foulards tressés.

Elle fait partie des dernières femmes à la porter. Même au village, les femmes de la génération suivante l’ont abandonnée. Et presque toutes celles qui vivent dans les villes y ont renoncé. L’été précédent, sa soeur, installée à Adiyaman, était cependant ravie de la remettre le temps de quelques photos.

Tasliköy - Bulan- (Adiyaman) (photo anne guezengar)

Mon amie, quant à elle, ne porte le foulard villageois que lorsqu’elle se rend au village de ses parents ou de ses beaux-parents. Dans le quartier alévi de Malatya où elle vit, quasiment toutes les femmes vont tête nue. A Malatya, ville très conservatrice, c’est à l’importance des femmes non « couvertes » qu’on peut repérer les quartiers alévis (et chrétiens, mais ces deux communautés vivent dans les mêmes quartiers).

C’est une des rares femmes que je connaisse en Turquie qui ne regarde jamais la télévision. Quand les enfants sont absents de la maison, elle met de la musique. Des chansons kurdes ou des türkü surtout. Lors de mon premier séjour chez eux, elle et son mari avaient même téléphoné à une radio alévie de Malatya et j’ai eu ma chanson , avec une dédicace à mon intention, sur les ondes. « La glacière arrivera jeudi sur le Taporo, dites à tatie d’aller la chercher » en moins, ça m’a un peu rappelé l’émission « allo, les îles » que j’adorais écouter sur radio Tahiti. Mais je n’y avais jamais eu de dédicace à mon intention.

Tasliköy - Bulan- (Adiyaman) (photo anne guezengar)

Elle était déjà mariée et bientôt mère de famile quand elle avait l’âge de sa fille. Celle-ci fréquente le lycée, comme son frère ainé. Mais elle préfère de beaucoup le football où elle excelle. Repérée par la fédération, elle se rend régulièrement à Istanbul, que sa grand-mère n’a jamais vue, reçue dans des familles de footballeuses qui aimeraient bien qu’elle intégre leur club et proposent de se charger de sa scolarité. Mais son père trouve qu’elle est encore trop jeune pour vivre loin de sa famille. Elle venait d’être suspendue pour deux matchs pour s’être emportée contre un arbitre. Avec l’âne de son grand-père, elle sait que ça ne sert à rien, là non plus, de s’énerver. Il n’a pas tardé à repartir et dans la direction désirée cette fois.

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