Routes et chiens sauvages vers Maras.

fals à Tasliköy (photo anne guezengar)

Après l’interprétation des signes laissés par le marc de café, on reverse le marc, qui était tombé dans la soucoupe, dans la tasse et on observe la route tracée par le sillon du liquide restant. Son tracé indique si votre souhait se réalisera.

Si les hommes ne dédaignent pas se faire lire les fal, c’est surtout une affaire de femmes. Chez ma copine à Malatya le rituel est quotidien. Il accompagne chaque visite de voisines. Certaines lectrices le font par jeu et concluent par un  « Tamam, çok yalan söyledim » (j’ai raconté tous mes mensonges). D’autres peuvent être douées et leur lecture étonnante.

Je me fie volontiers à l’intuition. Quand j’étais petite et que nous n’avions pas encore le téléphone, il m’est arrivé d’annoncer à ma mère l’arrivée de cousines qui vivaient à 200 km de là. Tu rêves, elles sont chez elles. 10 mn plus tard elles sonnaient à la porte. Avec ma meilleure amie, on a partagé pas mal d’équipées en auto-stop. Lorsque la tête d’un automobiliste qui s’arrêtait  ne lui revenait pas, elle avait l’habitude de me demander  » qu’est-ce que tu sens ? ». Si je répondais, on y va, c’était bon. C’est ce que j’avais répondu pour un conducteur à la mine plutôt patibulaire et dont le berger allemand dans le coffre n’était pas très rassurant non plus. Nous sommes montées dans sa voiture. C’était un flic très sympa.

A chaque fois que j’ai fait des rencontres déplaisantes, quelque chose m’avait dit de me méfier et j’étais sur mes gardes. Cette vigilance qui s’allume instantanément a évité que certaines de ces rencontres tournent mal. Sinon je suis d’un naturel confiant, et je ne supporterais pas de voyager avec des gens de tempérament méfiant. Non seulement ça doit être très lourd mais en plus ce sont des as pour attirer les tuiles.

Si ce sont surtout les femmes qui lisent les fal, certains hommes possèdent aussi de l’intuition. Un copain me les avait lues avant que je parte pour le village d’amies. Un très joli village tchéchène de la région de Maras, dont les aieux des habitants étaient, si j’ai bien compris, des cavaliers du Tsar qui avaient du fuir lors de retournements d’alliances au temps de l’avancée russe dans le Caucase. Cet ami et son frère s’étaient un peu interrogés sur les chiens sauvages qu’ils voyaient dans les formes laissées par le marc du café. Comme ils dormaient, ils m’avaient conseillée d’être prudente et de ne pas les réveiller.

Effectivement, c’est à l’occasion du trajet depuis le bourg, Göksun je crois, jusqu’au village tchéchène que j’ai connu la seule mésaventure que j’ai eue dans les transports collectifs en Turquie. Sinon, je n’y ai jamais eu de désagréments, si ce n’est, une fois, des paroles déplacées d’un passager qui insistait pour que je soies Russe, ce qui de toute évidence signifiait pour lui une « Natacha« , qui officient dans la moindre bourgade du pays, avec discrétion si l’environnement l’exige. Le chauffeur l’a vite remis à sa place. Je n’ai jamais été témoin, ni eu vent, de passagers importunés non plus.

Mais ce jour là des chiens sauvages se trouvaient sur ma route. L’autobus n’allant pas jusqu’au village, il m’avait déposée à l’otogar des dolmus. Un des chauffeurs a proposé de m’y conduire, « rien que nous deux », ce que j’ai évidemment refusé. Au bout d’une heure d’attente, sans que je n’aie réussi de plus à contacter le village  – à l’époque les communications n’étaient pas ce qu’elles sont aujourd’hui – il m’annonce qu’il partait pour le village en emmenant d’autres passagers cette fois. Ca faisait près de 40 heures que j’étais en route. Je suis montée dans le minibus, rassurée par la présence d’autres voyageurs, même si ce chauffeur ne me plaisait pas beaucoup.

Je n’ai pas compris sur le moment qu’il prévenait ses passagers d’un changement d’itinéraire. Et horreur, au bout de quelques kilomètres, ils étaient tous descendus. Je restais seule passagère de ce dolmus dont le chauffeur insistait pour faire une halte dans la vallée où on trouvait de « l’eau fraîche comme de la glace ». Il prétendait que ma jupe était courte. Elle me cachait les genoux. Il ne s’attendait pas, quand-même, à ce que je me déguise pour ressembler aux villageoises qu’il me montrait en exemple dans les champs, sous prétexte que je me rendais au village. Les filles d’Ankara  qui viennent l’été rendre visite à leurs grands parents ne le font pas non plus.

Je ne pense pas qu’il était vraiment dangereux. C’était sans doute un idiot persuadé qu’une Européenne libre comme l’air ne pouvait que rêver tomber dans ses bras de gros abruti, et qui voulait tenter sa chance. Pour le calmer, je lui ai sorti le jeu, habituel à l’époque, du fiancé turc que j’allais épouser en octobre prochain. Pour être encore plus persuasive, je l’avais assorti d’une photo du fiancé – j’avais choisi celle d’un copain karateka de haut niveau – mes amis du gecekondu de Pazarici devenant pour l’occasion mes belles- soeurs et mes beaux-frères. Ca a suffit pour qu’il cesse de m’embêter avec son eau « buz gibi« . Il m’a déposée où village où il a même eu le culot  de me faire payer le manque à gagner causé par ses singeries. Décidemment c’était le pompon celui-là. Comme la somme n’était pas exhorbitante (l’équivalent de 2 euros, soit au moins dix fois le prix normal du trajet à l’époque), je lui ai presque balancé le billet à la figure et débarrasse le plancher. Ce qu’il s’est empressé de faire avant que mes amies et leur mère ne repèrent son manège.

Evidemment, je leur ai raconté cette charmante aventure. Et au village on n’a pas du tout décidé d’en rester là. Dès le lendemain, 4 garçons descendaient lui régler son compte. On a l’honneur chatouilleux chez les Tchéchènes et embêter une « misafir » (invitée) ça ne se fait vraiment pas. Ils ne sont pas venus ensuite se vanter près de moi de leur exploit, mais si ces garçons étaient du même gabarit que les cousins  de mes amies, il a du passer un sale quart d’heure.

Le retour je l’ai fait avec une de mes copines qui rentrait elle aussi à Istanbul. Et, vraiment pas de chance pour lui, notre bus a crevé un pneu en arrivant au bourg où il officiait avec son dolmus. Parmi les policiers venus voir ce qui se passait, un Tchéchène, ancien voisin de ma copine qui en a profité pour lui raconter mes déboires lors de mon arrivée. Le lendemain le chauffeur indélicat allait être convoqué au poste pour recevoir « une petite leçon de savoir-vivre ». Ce qui signifiait probablement prendre une nouvelle raclée.

Voilà comment ça se termine quand personne ne se mêle de réveiller les chiens sauvages qui  dorment. Et quand un imbécile oublie, parce qu’il croise la route d’une étrangère au pays, qu’on est toujours chez lui.

6 commentaires sur “Routes et chiens sauvages vers Maras.

  1. La mésaventure d’être importunée par un chauffeur indélicat sous prétexte d’être étrangère m’est arrivée aussi du coté de diyarbakir.
    Il m’a même proposé de l’argent!!
    A la première station service, je suis descendue…

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  2. S’il avait proposé de l’argent, possible qu’il ait cru (ou voulu croire) avoir à faire à une « Natacha ». Quand je m’arrête dans un hôtel où on ne me connait pas en Anatolie, je demande qu’on avertisse la clientèle masculine que je ne suis « pas russe » pour éviter d’être dérangée dans ma chambre par quelques coups de fils intempestifs. C’est arrivé deux ou trois fois.

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  3. Plutôt voulu croire vu comment j’étais habillée…niveau sexy il y avait mieux 🙂
    Quand aux coups de fils dans un hôtel, ça m’est arrivé aussi à Shirnak (j’ai du débrancher le téléphone). Je n’avais pas compris ce qui se passait ne comprenant pas le turc mais le kurde.

    Quand à une histoire de « Natacha » ça m’est arrivé à Istanbul en bas de chez moi en rentrant de chez carrefour avec mon bébé. Mon mari n’ayant pas apprécié, il a déposé plainte. Le mec à continué et nous a insulté. Du coup il se retrouve au tribunal.

    (peut être que mon message va apparaitre plusieurs fois, j’ai eu des bugs du navigateur et tout ce que j’avais écrit disparaissait!!)

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  4. J’évite aussi les tenues sexy quand je me déplace..mais les Natacha aussi dans ces coins là. Mais ce chauffeur de Diyarbakir était peut-être juste moins radin que celui de Maras…

    Et espérons que cette version kurde de la raclée tchéchène  fera passer l’envie de recommencer à l’autre goujat. Enquiquiner une femme avec son bébé ! C’est encore pire que de manquer de respect à une « misafir » ça. Décidemment l’esprit change dans les grandes métropoles.

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