Un été à l’université d’Istanbul.

Suleymaniye Cami Istanbul

A la fin des années 80, j’avais suivi des cours de turc pour étudiants étrangers à l’Université d’Istanbul (Istanbul Universitesi) Evidemment notre département n’était pas dans le superbe bâtiment planté au milieu des jardins qui dominent le Bosphore, mais dans une rue bien plus modeste, à proximité de la mosquée Soliman le Magnifique dont nous pouvions profiter aussi du jardin  les cours terminés.

rue près de l'université

Par manque d’effectifs cette année là, les vrais et les faux débutants, dont je faisais partie – j’avais déjà suivi une initiation à la langue turque – avions été regroupés. A part un étudiant japonais qui ne connaissait toujours que quelques mots dont « Evet » à la fin  de la session, les vrais débutants étaient si doués qu’ils n’ont pas tardé à nous dépasser, Charly, un Anglais qui vivait depuis quelques mois à Istanbul, Miranda, qui avait entamé des études de turcologie, une Ecossaise, la plus jeune du groupe, elle avait 19 ans  ou moi qui n’ai jamais été très brillante en langues étrangères. Au lycée, je détestais l’anglais.

Parmi ces sur doués, il y avait un Brésilien, qui étudiait alors en Allemagne et parlait couramment huit langues et surtout Bob, un Anglais qui venait de séjourner un an en France où il avait acquis un excellent français qu’il parlait presque sans accent. Parmi ses bouquins de vacances, il avait un Que Sais-je sur les mathématiques, qu’il lisait parce qu’il trouvait ça amusant. Ce qui avait épaté ma petite sœur, venue passer 3 semaines de vacances avec moi cet été là. Il avait d’abord songé à consacrer le sien à apprendre le grec, mais en découvrant la possibilité de s’initier au turc, il s’était dit pourquoi pas. En tout cas, il avait des prédispositions pour cette langue. A l’examen final il avait frôlé les 100 points (dans le pire des cas, il  avait  du obtenir 98 ou 97 sur 100). La dernière fois que j’ai eu de ses nouvelles, il partait travailler à Hong-Kong. Je suis sûre qu’il maîtrise parfaitement le chinois.

 

Notre groupe comptaient aussi quelques étudiants allemands et une Américaine. Les étudiants originaires des anciennes républiques soviétiques et les jolies étudiantes russes, très souvent des conjointes de Turcs, ne viendront que quelques années plus tard remplir les salles de cours de langue turque pour étrangers. Il était surtout très sympa. Le boute en train était Charly, qui pimentait les cours de ses plaisanteries dans un turc à l’accent anglais à couper au couteau. Il connaissait un monde fou à Istanbul.

 

pêcheur sur le Bosphore Un jour ma sœur est sortie chercher du pain avec lui. Il était 2 heures de l’après midi. Quand ils sont revenus, il était plus de 20 heure. Je commençais même à m’inquiéter un peu. Entre-temps ils avaient fait la connaissance de pêcheurs qui les avaient emmenés pêcher sur le Bosphore.Charly était ainsi capable de vous transformer une banale course chez le bakkal en partie de pêche sur le Bosphore.

Les cours de notre premier prof, étaient sans grande originalité mais solides. Il connaissait son affaire. Mais au bout de trois semaines, qui consistaient surtout pour moi en révisions, il est parti en vacances et celle qui l’a remplacé la connaissait beaucoup moins. J’avais même confondu, un premier temps, la forme turque de « sans avoir » avec « après avoir ». Il faut dire qu’une mère qui se vante d’envoyer son « fils à l’école sans avoir pris son petit déjeuner » ou un père « qui achète une maison sans l’avoir vue », ce n’était pas terrible comme exemples type, quand on n’a pas l’imagination suffisante pour ajouter « et le toit lui est tombé sur la tête ».

Un jour, je ne sais plus à quel propos, elle nous a  tenu un couplet sur la traîtrise des pays européens, qui protégeaient de « dangereux » opposants politiques (les exilés politiques de Turquie). Nous étions sidérés. Même mes amis de Pazarici, plutôt soulagés que l’armée ait remis « de l’ordre » dans le pays en Septembre 1980 – ne m’avaient jamais tenu de discours pareils. Il faut dire qu’ils n’aimaient pas beaucoup les fascistes, à la façon dont Sevim, une des tantes d’Ayse , avait déchiré un tract électoral rapporté par sa fille de 7 ans, avec un –  » Bunlar fasist!« – (eux, ce sont des fachistes !) – rageur.

Ce matin là, je me suis moins ennuyée que d’habitude. Nous n’avions pas payé notre inscription pour écouter sagement une telle remise en cause de la politique de droit d’asile de nos pays respectifs et ça a réagi. Quelques années plus tard, en 1991 je crois, une loi d’amnistie permettra à une partie de ceux qu’elle qualifiait de « dangereux terroristes » de rentrer chez eux. Pour le plus grand bien de la nation. Combien de chefs d’entreprises aujourd’hui florissantes rêvaient d’une société sans patrons et de confier l’outil de production au prolétariat, quand ils étaient étudiants à la fin des années 70 ? L’université non plus ne s’en portera pas plus mal : plus de 15000 enseignants en avaient été exclus à la suite du coup d’État du 12 Septembre et dans le domaine des Sciences Humaines notamment, l’Université turque s’était retrouvée à la traîne. Ces retours ne l’ont sans doute pas traumatisée outre mesure. Ça m’étonnerait qu’elle ait changé de trottoir si d’aventure elle a croisé Nedim Gürsel ou un de ses copains d’exil dans une rue d’Istanbul.

 

Ses cours étaient tellement rasants que nous en avons profité pour fuir l’été étouffant d’Istanbul en Cappadoce avec ma sœur. C’était encore sympa à l’époque – maintenant c’est un endroit trop aménagé pour le tourisme pour me plaire encore. On y était le 31 Juillet, pour l’anniversaire de ses 17 ans. De là nous avons continué sur Nigde.

 

Nigde Quelques jours avant mon départ, un copain turc (qui avait le statut de réfugié politique !) m’avait demandé si je ne voulais pas visiter cette ville. Il y avait une amie, qui travaillait à l’hôpital de la ville et qui pourrait m’y accueillir. Ça semblait lui faire vraiment plaisir et je suis facilement partante pour de nouvelles découvertes. J’ai accepté la proposition. Il a téléphoné à son amie pour l’avertir de notre passage. Et comme elle a voulu savoir ce qui lui ferait plaisir comme cadeau de Turquie, elle a eu pour réponse  : « Seni istiyorum  » (c’est toi que je veux). Si bien que ce n’est plus à une copine, mais à une fiancée à qui  nous rendions visite en lui apportant les cadeaux que le fiancé m’avait chargée d’acheter. Outre que c’était plutôt sympa comme mission, je garde un bon souvenir de ces quelques jours à Nigde.

Le mariage a eu lieu en France quelques mois plus tard. Aujourd’hui un tel épilogue serait sans doute impossible. Difficile pour une simple fiancée « par correspondance » d’obtenir un visa. Ce serait vite suspecté de mariage blanc.

A mon retour, excellente surprise, nous avions changé de prof. La nouvelle était gaie, vive et adaptait spontanément son cours à notre demande – sans se contenter de suivre le manuel page par page. Avec Charly, c’était la grande complicité. Les cours étaient devenus vivants et j’ai commencé à faire de sérieux progrès.

Ma petite sœur quant à elle a profité de son séjour pour améliorer son anglais. Elle a aussi appris quelques mots de turc comme « çay istiyorum » (je voudrais du thé) ; Türkçe bilmiyorum » (je ne parle pas turc)  ou  « Atatürk geldi » (Atatürk est arrivé) !  Qui lui avait appris cette expression? Elle lui valait en tout cas un succès assuré. Elle les prononçait presque parfaitement, le « R » turc ne lui posant aucun problème. Alors que quand je réponds que je viens de France (Fransa) on me prend régulièrement pour une Iranienne (Farsi).

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« Les Turcs aiment se mettre du poivre sur le cœur« , s’était marré notre prof, joignant la mimique à la parole,  à une de mes remarques sur le sentimentalisme de la musique turque. Je pouvais parler, ma chanson préférée à l’époque était Ayrilik (Séparation). J’en possédais toute une série de cassettes audio. Bob, les cours terminés était parti dans l’Est avec des amis. Ils ont fait un bon bout de route dans la remorque d’un camion avec des  gars – peut-être des Azéris de la région d’Agri – qui avaient chanté « ma chanson » pendant des heures. J’aurais aimé être du voyage, mais mon premier voyage à l’Est ce sera quelques années plus tard.

 

 

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