YASAK (interdit)

C’était au cours de l’été durant lequel j’avais suivi un cours d’été à l’université d’Istanbul. Nous prenions un thé dans un café de plein air à Beyazit, près du vieux marché aux livres. Charly nous avait rejoint avec un ami, un Kurde d’une trentaine d’années qui venait de sortir des prisons où l’avait jeté le coup d’État du 12 Septembre 1980. Il avait les traits  marqués et ce raidissement dans le corps que conservent souvent ceux qui ont subi la torture.

marché aux livres Beyazit

Au cours de la conversation, Charly soudainement inspiré a sorti un bout de papier sur lequel il a écrit le mot « Kurdistan », qu’il lui a tendu avec un air de complicité un peu fanfaronne. L’ancien prisonnier s’est décomposé. Il a eu réellement peur : « Yasak ! » J’ai appris en même temps le mot « interdit » en turc et que ce qui pour moi n’était que le nom d’une région géographique, en était un qui pouvait coûter cher à celui qui l’outrepassait en Turquie.

Charly ne prenait sans doute pas de grands risques en écrivant  le mot Kurdistan – quoiqu’il y a quelques années, un professeur d’un lycée étranger d’Istanbul a été remercié illico pour l’avoir prononcé devant des élèves dont certains se sont empressés d’aller dénoncer la chose. Il n’en allait  pas de même pour son copain kurde si un éventuel mouchard avait vu ce manège. La première fois que j’étais venue en Turquie, des étudiants d’Ankara  nous avaient confié être très inquiets. Un de leurs amis venait de se faire arrêter et il était kurde. Nul besoin de l’être pour subir la torture, très répandue dans les prisons au début de ces années 80. Mais selon eux, si en plus on l’était, elle devenait quasi systématique.

En février dernier j’étais à Erbil, au Kurdistan irakien. Nous avons échangé quelques mots avec un journaliste turc qui y couvrait la conférence « En quête de la paix et d’un avenir commun » (Searching for Peace and a Future Together). Toutes les chaînes de télévision turques avaient relayé les images de cette conférence et  celles des trois drapeaux : l’irakien, le kurde et le turc, côte à côte – de quoi déclencher une attaque cardiaque chez le général Evren lorsqu’il était à la tête du pays. Ce journaliste n’était sûrement pas un nostalgique du général, mais quand la conversation en est venue à la conférence et au rapprochement turco-kurde,  voilà qu’il était question d’Irak Nord (kuzey Irak). Nous lui avons fait malicieusement remarquer que la région s’appelait tout à fait officiellement Kurdistan d’Irak sans que ça ne dérange grand monde dans le pays (les contentieux sont ailleurs). Ce qu’il pouvait difficilement ignorer, c’est même tamponné sur son passeport. Mais ce nom avait décidément du mal à passer, comme si le prononcer risquait de déclencher une série de cataclysmes. Un tabou dans le sens que les Maoris auxquels nous avons emprunté ce mot (tapu) lui donnent : l’outrepasser est un sacrilège annonciateur des pires malheurs sur soi et ses proches.

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« Hiii, Kurdistan ! » C’était le diable qu’une copine turque, pourtant « ouverte » à la question kurde elle aussi, avait  cru voir en  jetant un œil à des feuillets (refermés illico!) que j’avais ce jour là avec moi, des récits de mes séjours au Kurdistan irakien. Évidemment on y lisait le mot Kurdistan. Du coup elle n’en a pas lu une ligne.

Il serait étonnant par contre que prononcer son nom pose de graves problèmes de conscience aux représentants des grosses sociétés de BTP ou aux compagnies pétrolières turques qui depuis des années font des affaires fructueuses avec la région. Et même si les médias s’entêtent le plus souvent à parler d’Irak Nord, on rencontre le nom Kurdistan irakien sous la plume de certains éditorialistes ou on l’entend de la bouche d’intervenants à l’occasion de débats sur des grandes chaînes de télévision, sans que cela ne fasse de remous. Les tabous peuvent aussi vite tomber dans un pays pragmatique comme la Turquie.

Le président Abdullah Gül, lui-même l’avait-il ou non prononcé devant des journalistes à l’occasion d’un récent séjour en Irak? Cette question a fait un peu de tapage dernièrement  Il s’est bien gardé d’y répondre. Mais sans nier l’avoir dit. Il y a quand même des choses plus importantes concernant les relations avec les autorités kurdes  que de savoir si on a ou non prononcé le nom de leur région.

Ces derniers jours les Turcs s’émeuvent à juste titre du sort qui est fait à leurs lointains cousins Ouïgours dont l’identité est menacée. Le Turkestan oriental aussi a perdu son nom pour devenir le Xinjiang chinois.

femmes ouïgours

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