Iki dil bir bavul, sur le chemin de l’école à Siverek.

 

C’est le film Iki dil bir bavul (On the way to school), le préféré du public, qui a obtenu le prix du meilleur premier film au festival d’Antalya.

Les deux réalisateurs, Özgür Dogan et Orhan Eskiköy,ont dédié leur Orange d’Or à la petite Ceylan Önkol qui vient d’être tuée par un engin explosif  dans la province de Mardin. Cayan  Demirel en a fait de même avec le trophée récompensant son documentaire 5 no’lu cezaevi , sur la  terrifiante prison de Diyarbakir du coup d’Etat de 1980; ainsi que l’acteur Volga Sorgu avec celui qu’il a  reçu pour son formidable second rôle dans le film Kara köpekler havlarken (Black dogs barkin) que j’ai vu à l’occasion du festival du film d’Istanbul en Avril dernier.

Je n’ai pas encore vu Iki dil bir bavul (on the way to school), mais le sujet de ce film, me touche particulièrement.

Le film suit la rencontre,le temps d’une année scolaire, d’un jeune instituteur originaire de Denizli, avec ses élèves d’un village de la région de Siverek, dans la province d’Urfa. Seulement les gosses auxquels il est sensé apprendre à lire et à écrire ne parlent pas la même langue que lui. Il parle turc.  Ils ne comprennent que le kurde. La rencontre n’est donc pas très simple .

 

Il y a quelques années – c’était quelques jours avant que n’éclate le scandale de Semdinli – j’avais fait le trajet de Van à Hakkari avec des instituteurs qui revenaient de congés dans leur famille après les fêtes de Seker Bayram (Aid). En attendant le bus pour Hakkari,nous avions pris ensemble un café dans la gare routière de Van. Evidemment, ils souhaitaient se rapprocher de leurs proches et ils discutaient entre eux de ces points qui, accumulés, doivent finir par permettre la mutation attendue. Ils  travaillaient dans des écoles de la ville d’Hakkari.  Mais nous avions aussi évoqué ces jeunes instituteurs affectés dans des écoles de villages isolés et dont la plupart dépriment sec.

Quand je leur avais demandé s’ils avaient eu une formation pour enseigner à des enfants qui, pour la plupart ne parlent pas turc lorsqu’ils débutent leur scolarité, ils avaient éclaté de rire. Ce n’étaient bien sûr pas les enfants qui étaient visés par leurs rires. Ils disaient beaucoup aimer leurs élèves d’Hakkari et je suis sûre qu’ils étaient sincères.

Des amis d’Hakkari gardent un souvenir épouvantable de l’école YIBO (Yatili Ilkogretim Bölge Okulu, Ecole primaire – pensionnat régionale) où ils avaient été placés en internat (obligatoire dans ce type d’école) dans les années 90. A l’époque la langue kurde y était strictement interdite. Interdit que, comme les petits Bretons ou les jeunes Tahitiens des écoles de la troisième République, les élèves s’empressaient d’enfreindre dès que les surveillants avaient le dos tourné, quitte à prendre une punition humiliante s’ils étaient pincés. Aujourd’hui les règles y sont moins draconiennes et des jeunes filles qui y sont scolarisées m’ont dit qu’entre pensionnaires elles s’expriment surtout en kurde, ce qui reste interdit avec les professeurs, même lorsque  ceux-ci sont Kurdes. Evidemment il n’est pas (encore) question d’y apprendre aussi le kurde. Et comme partout ailleurs dans le pays, on y fait réciter aux élèves combien est  « heureux  celui qui se dit Turc », ce qui n’ empêche pas ceux-ci, la porte de l’école franchie, de se déclarer « Kurdes à en mourir « .

Et pour ceux qui lisent le turc, voici le regard enthousiaste d’Irfan Aktan, un jeune écrivain kurde originaire de Yüksekova, sur « Iki dil bir bavul ».

Il n’y a pas qu’en Turquie où l’on fait comme si tous les élèves de la République maîtrisaient correctement la langue officielle du pays. Des jeunes, Turcs ou ressortissants d’autres pays,  arrivés en cours de scolarité en France, parlent d »humiliation ressentie quand ils se sont retrouvés dans des classes, dont ils  ne pouvaient pas suivre le cours, parce qu’ils ne comprenaient plus rien. Apparemment  les enfants en âge d’être scolarisés sont dispensés de l’obligation de suivre une  formation de français que doivent dorénavant suivre les nouveaux arrivants  pour obtenir un permis de séjour. Seulement à Hakkari ou à Urfa , ce sont des classes entières qui ne comprennent pas la langue de leur instituteur. Et celui du film  Iki dil, bir bavul éprouve  le sentiment d’être étranger dans son propre pays quand il arrive à Siverek.

Je ne sais pas encore s’il a pu apprendre un peu le kurmanci au contact de ses élèves et de leurs proches pendant l’année scolaire qu’il a passé au village. Pour le savoir, il me faudra voir le film.

J’avais fait la connaissance à l’université d’Istanbul, d’une institutrice allemande qui suivait le cours des étudiants de niveau « avancé ». Elle enseignait dans une école de Kreuzberg à Berlin dont 80% des élèves étaient des enfants de migrants de Turquie. Les frais de l’Université étaient pris en charge par son institution (ou peut-être par la ville de Berlin). Ses professeurs de turc, des femmes de militaires, ne trouvaient pas du tout saugrenu  ou étrange qu’une institutrice allemande consacre ses vacances à apprendre la langue parlée par ses élèves. – A l’époque, même chanter en kurde était interdit en Turquie.

à suivre : après avoir vu le film

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s