Pères et fils : le racisme anti kurde distillé par certains médias turcs.

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Rien d’étonnant si la Turquie s’inquiète   devant ce qui, depuis maintenant plusieurs semaines, ressemble à une intifada de plus en plus radicale  – les  jets de pierre de jeunes émeutiers s’accompagnant de coktails molotovs – dans différentes villes du pays. C’est  aussi  normal que la société s’interroge sur les causes de cette violente colère d’un segment de sa jeunesse et sur ce qui l’alimente. Dans les médias des analystes tentent de répondre à ces interrogations. Les un(e)s connaissent le sujet. D’autres….

 

Dans une « foto analyz »  du journal Hürriyet (un des principaux journaux du pays quand-même!), le brillant « yazar »  qui « analyse » une série d’images des émeutes d’Hakkari demande à ses lecteurs  de  regarder  celle-ci avec attention . Et  voilà ce qu’il  décode pour eux. Il voit sur ce cliché le jeu favori du Sud-est.  En bas des centaines de jeunes masqués. Dans leur bouche : la colère,  dans leur coeur :  la haine. Ils frappent, détruisent, brisent les vitres de magasins, dévastent les bâtiments de partis politiques. En haut, regardant  la scène en silence, les pères, les oncles, bref les parents de ces garçons. Pour le cas où le lecteur indécis ne saurait pas bien où regarder, on lui donne un coup de main en indiquant par des flèches ce qu’il décrète être les pères et les  fils.

Et les mères? Et bien si on ne les voit pas c’est qu’elles ne sont pas là. Elles sont restées dans leur maison, écrasées par la douleur, termine-t-il en ironisant sur  le chagrin des mères de Yozgat (sous entendu mères d’appelés) ou d’Hakkari (sous entendu mères de PKK- ce à quoi j’ajouterais et d’appelés)  que  Tayyip Erdogan, le chef du gouvernement, avait dit vouloir faire cesser, dans un discours qui apparemment a déplu à cet « analyste » , en août dernier.

Ne fusse que pour voir des « centaines de jeunes masqués » sur ce cliché , il faut avoir déjà une bonne dose d’imagination – ou alors il ne sait pas compter. On n’en voit qu’une poignée. Et qu’en sait-il si les hommes qui regardent la scène sont les pères de ces garçons ? Ils les connait peut-être? Et s’il les connaissait, qui peut  dire à qui appartiennent ces visages masqués et ces vagues silhouettes?

 

Comment peut-il savoir ce qu’il y a dans le coeur de ces jeunes ? Les a-t-il un jour rencontrés? A-t-il été reçu chez leurs parents, rencontré leurs amis, leurs professeurs, leurs voisins, leur épicier ? A-t-il écouté leur histoire personnelle ou collective ? Les a-t-il un jour vu applaudir quand des jeunes appelés sont tués par le PKK, pour être si sûr de leur haine ?

Si Hakkari est une contrée trop lointaine, un  dangereux » repaire de terroristes », il aurait pu se contenter d’en parler avec leurs cousins à Küçükçekmece. Et si c’était encore lui demander trop d’efforts de passer un peu de temps dans les immenses banlieues d’Istanbul,  lire ce qu’en écrivent ceux qui les connaissent alors . Mais le mot « terorist » est lâché..et des terroristes n’ont  pas d’histoire, c’est bien connu.

S’il avait  pris seulement la peine de visionner attentivement les vidéos d’où il a extrait les photos, il saurait au moins qu’ils n’ont pas brisé les vitres des magasins d’Hakkari. Ils étaient fermés.

Sur celle  qui illustre mon billet précédent, on voit au contraire des « büyükler » (anciens) effarés  qui  tentent vainement de calmer des gamins qui s’en prennent aux rares vitres qui s’offraient à eux (sans doute l’ögretmen evi – le café de la maison des professeurs) .  Mais ils  n’écoutent personne ces jeunes, me disait un ami d’Hakkari avec lequel j’en parlais  après les émeutes provoquées par  l’interdiction de fêter Newroz, il y aura bientôt 3 ans. En tout cas ces « pères » là, ils ne les écoutaient pas.

 

 

Mais  il a juste fait semblant de ne pas le voir. Il s’en fiche de mentir aux lecteurs. On voit bien que son objectif est ailleurs .C’est effarant que la rédaction d’Hürriyet laisse publier des propos aussi haineux. On en rencontre de tels certes,  dans nos journaux français….mais dans les commentaires de lecteurs !  Commentant des articles sur la Turquie  à laquelle ils ne connaissent rien par exemple. Comme quoi, on se retrouve vite  au Sud-est de ses semblables !

A Hakkari aussi on regarde les médias. On y lit les journaux et on navigue sur Internet. Tous les jeunes d’Hakkari ne se confrontent pas avec les forces de l’ordre (les émeutiers  seraient bien plus nombreux et nulle part n’est fait mention d’établissements scolaires fermés ou désertés dans la province), mais tous reçoivent ces messages. Et ce n’est sûrement pas ce qui va calmer leur colère ou leur inquiétude.  Mais ce n’est évidemment pas le souhait de celui qui a écrit des propos aussi haineux.

 

 

tireurs à Beyoglu

L’édition  du même jour a bien plus de retenue avec cette série de clichés pris à Beyoglu dans le centre d’Istanbul.  Pas de « foto analyz »  pour décrypter la scène à laquelle a assisté  le photographe qui a saisi  ces clichés. Pourtant qui  était dans la rue quand  ce charmant personnage tirait ? Qui visait-il exactement ? De dangereux terroristes prêts à poser une bombe ? De jeunes casseurs masqués ?  Des manifestants pro DTP dont d’éventuels slogans à la gloire d’Apo l’auraient heurté ?

Parmi les badauds de la rue, qui l’observent en silence, se trouve-t-il  son père, son oncle , quelques parents  ? Et pourquoi le journal a-t-il flouté son visage? Est-ce pour épargner sa pauvre mère, qui risquerait d’être écrasée de douleur, si elle reconnaissait son fils dans un des fous furieux  faisant la Une d’Hurriyet, dimanche dernier ?

Interpellés par la police, les trois tireurs de Beyoglu (quartier de Dolapdere) auraient été laissés en liberté.

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