Solidarités à Alibeyköy

 

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Sevim n’était pas le genre de femme  à s’épanouir en restant enfermée chez elle. Mes séjours dans la famille était d’ailleurs l’occasion de sortir du gecekondu de Pazariçi: hammam qu’elle m’a fait découvrir, achats au grand bazar où elle se chargeait des marchandages, thé au  café pierre Loti, situé à 10 mn à pied de leur maison, dans le cimetière où son père est enterré.

Pierre Loti et la belle Azyadé, c’est moi par contre qui les avait fait découvrir à la famille. A l’époque, l’écrivain n’était pas à la mode en Turquie..il avait même une légère odeur de souffre, comme tout ce qui touchait la période ottomane. Ca a changé depuis.

Sevim a aussi été mon meilleur professeur de turc. Bien qu’elle-même n’ait jamais appris de langue étrangère, ayant quitté l’école à la fin du primaire, elle savait instinctivement adapter son discours à mon niveau de langue (4 semaines de cours de turc lors de mon premier séjour chez elle !) ou  que tel  mot je ne le comprendrais  pas.  Elle se plongeait alors dans mon dictionnaire pour en chercher le sens. C’était aussi une excellente liseuse de marc de café. Malheureusement, elle a cessé de le lire. Il semblerait que ça soit incompatible avec le fait d’être une bonne croyante.

 

A Alibeyköy, elle avait trouvé non seulement un nouveau logement, mais aussi l’occasion d’en sortir régulièrement en militant  au sein d’une association caritative venant en aide aux femmes. Je n’avais pas saisi alors que cette association appartenait  probablement au réseau du  Refah dont l’AKP de  Recep Tayyip Erdogan est l’héritier. Mais  c’était clair  qu’elle  s’épanouissait  bien davantage dans cette activité qu’en effectuant ses travaux de couture au gecekondu de Pazariçi.

– Les bourgeoises du CHP qui s’effarouchaient  du foulard à la nouvelle mode chez les filles de leurs bonnes auraient peut-être pu songer  à voir en ces femmes autre chose que seulement des bonnes ! – Mais bon, la grande peur a l’air de s’être calmée, maintenant que les Kurdes ont pris le relais. Les bonnes peuvent garder leur foulard sans effrayer leur patronne.

 

Un soir Sevim m’a entraînée à une fête de circoncision dans une famille pauvre (fakirlar) du quartier. « Des Kurdes  » m’avait-t-elle dit.  Le gecekondu où vivait cette famille était bien plus misérable que celui d’où elle venait à Pazariçi. Nous ne  sommes pas restées longtemps à la fête. Juste le temps de boire un verre de thé avec les femmes ;  qu’on nous présente au petit circoncis dans son costume de cérémonie blanc, trônant dans un grand lit qu’on lui avait aménagé et dont une femme avait soulevé le drap pour nous montrer la petite merveille bandée ;  que je prenne quelques photos, et qu’on remette un peu d’argent à la mère de l’enfant, comme le font tous les invités. Manifester sa solidarité était le principal objectif de la visite.

J’ai oublié d’où ces femmes étaient originaires. Je me souviens juste que Sevim avait parlé de « teror« , mais j’ignore pour quelles raisons ces familles avaient fui leur village : avait-il été détruit par l’armée ?  Ses alpages interdits ? Avait-il été harcelé par le PKK ? Le village s’était-il  déchiré entre fractions ennemies ?  Les hommes avaient-ils fui le « service militaire obligatoire » instauré à l’époque  par le PKK?  C’est probable que Sevim l’ignorait aussi. Ce sont des choses qu’on devait éviter de raconter aux « étrangers » alors. Mais dans les associations, comme celle où elle militait,  on se devait d’être solidaires avec cette dernière vague d’immigration venue d’Anatolie, qui plus est composée de croyants et souvent de fervents croyants.

A l’époque (c’était au début des années 90) aux  alentours de la gare de Bayrampasa, sur la rive asiatique du Bosphore, et des gares routières de la ville, on voyaient  tous ces migrants venus de l’Est qui venaient de débarquer, avec leurs ballots et souvent quelques bêtes, attendant qu’un parent ou un compatriote viennent les chercher.

 

Comme d’autres, ces réseaux de solidarité de la mouvance  musulmane ont du  contribuer à permettre que ces nouveaux migrants, dont la sale guerre avait précipité le flot, s’intégrent tant bien que mal au milieu urbain.

 

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