La colère d’Hakkari – intifada et élus kurdes

Alors que dans la ville de Diyarbakir les premières mobilisations se faisaient sans être accompagnées de violences urbaines (ou restées très circonscrites), après  les arrestations au sein de ses mairies et de ses  principales ONG ,  Hakkari, Yüksekova et Cizre ont réagi au quart de tour Dès le lendemain de la vague d’arrestations au sein du milieu pro kurde le jeudi 24 décembre, les mêmes scènes d’intifada se reproduisaient.

Après 3 semaines d’émeutes presque ininterrompues depuis fin novembre, ces villes s’étaient calmées après qu’Abdullah Ocalan, le leader du PKK emprisonné, ait fait comprendre qu’il était temps de s’arrêter en annonçant qu’une fenêtre avait été percée dans sa cellule et que la fermeture du DTP n’était pas la fin du monde. Mais le répit était de courte durée  Et cette fois, il n’y a pas eu besoin de signal d’Ocalan. Comme après les lynchages d’Izmir et de Canakkale, les colères sont sans doute spontanées.

A Hakkari, qui a pourtant conservé tous ses élus, le même scénario. se reproduit. Les commerces  ferment par protestation. Il ne doit pas y avoir besoin de beaucoup de pression dans des villes où les maires DTP/BDP ont été élus avec plus de 80% des voix. Et les gosses montent des barricades en attendant de  se confronter  avec les forces de l’ordre.

S’ils s’en prennent à certains symbôles de l’Etat (comme la statue d’Atatürk à Hakkari) – les jeunes émeutiers en respectent d’autres. Les écoles  par exemple – ce qui n’est pas un hasard. Les voitures des voisins n’ont pas brûlé pas non plus. Mais à Semdinli  des jeunes ont mis à sac la permanence de l’AKP lors des précédentes émeutes, ce qui  reflète  sans doute l’amertume de leurs parents vis à vis de  ce parti. Semdinli ville de « dindar » (religieux) avait apporté son plein de voix à l’AKP aux dernières législatives. Depuis il a  déçu. Et évidemment  l’attentat de Semdinli a laissé des traces. Que les coupables, des militaires, pris par les habitants de la ville la main dans le sac soient aujourd’hui en liberté, alors qu’ il y avait eu un mort  dans cette histoire et que tous les médias du pays en avaient fait leur une, on ne digère pas trop dans le coin.

Apparemment la règle de ce qui n’est pas vraiment un jeu est surtout d’atteindre les véhicules blindés, avec des pierres et de plus en plus avec des coktails molotovs. Comme ça  peut difficilement créer de graves dommages aux véhicules, l’objectif semble  avant tout de harceler et de narguer. Montrer de plus en plus violemment qu’on est en face.

Pourtant, le « nettoyer ça au karcher » n’est plus une métaphore. Au moins on voit les limites de son efficacité. Même après avoir pris de sacrées giclées, trempés jusqu’à l’os alors qu’il fait des températures pas vraiment printanières, ils reviennent encore. Jusqu’à ce que ça se calme;  ou que ça reprenne dans un autre quartier. Leurs mouvements montrent  certaines formes d’organisation. Ces gosses ont grandi  dans la guerre, pas dans une banlieue de grande métropole.

Mais ils partagent avec les émeutiers de nos banlieue le goût pour Internet et une culture du slogan,  ainsi que l’usage du téléphone portable pour communiquer rapidement entre eux.

Ils savent que s’ils sont pris ils passeront un sale quart d’heure en garde à vue et seront passibles de lourdes peines de prison. Quelque part ils jouent aux héros, à « ceux de la montagne, » qu’ils idéalisent  mais dont personne ne comprend bien les objectifs. Seulement malgré les F16 et les hélicoptères de combat, la guérilla PKK existe toujours. C’est sans doute parce qu’elle résiste aux F16  qu’ils l’admirent.

Rares sont ceux qui portent les forces de l’ordre dans leur coeur  à Hakkari. Ce doit être une vieille tradition  dans cette région de contrebande, mais ces 30 dernières années on a d’autres raisons de leur en vouloir. Les sympathies des habitants  penchent du côté des émeutiers, même si comme pour la montagne, on doit préférer que les siens n’y aillent pas. Maintenant, que ça soit à Paris ou à Hakkari, les gamins qui vont manifester demandent rarement l’autorisation à leurs parents. Et ces scènes de violence à répétition doivent commencer à inquiéter la population. Personne n’a envie de replonger dans l’ambiance des années 90.

D’autant qu’hier soir, un petit groupe (de très jeunes gamins  apparement d’après les images de la vidéo) a lancé des pierres sur  un autobus de voyageurs en provenance d’Iran. Si « le parti » comme on dit à Yüksekova a sans doute  encore quelque prise sur ces jeunes,  ils risquent de devenir de plus en plus incontrôlables. L’oppobre de la population, et en particulier du voisinage, devrait limiter  cette violence gratuite, mais des formes de violences juvéniles plus multiformes pourraient se développer.

Et dans ces villes où les mouvements de révoltes étaient intergénérationnels, l’investissement de la rue par ces gosses en colère, n’est peut-être pas sans risques, à terme, pour la collectivité elle-même.

 

C’est dans cette atmosphère tendue que mardi, le BDP, le parti qui remplace le DTP dissous s’ouvrait en grandes pompes à Hakkari. Je ne comprends pas le discours en kurde (à part  le  mot « bienvenue »,) de celui que je présume être le président de province du parti, mais celui du député Hamit Geylani ne fait pas vraiment dans le politiquement correct… Après un rappel des souffrances endurées par la province, la fidélité à Ocalan  est clairement revendiquée. La fête a dégénéré en « olay ».

Si l’objectif des arrestations du 24 décembre était de contraindre le BDP  à prendre des distances avec le PKK,  ça parait raté Mais ce n’était probablement pas l’objectif principal. Tout ça risque de ne pas favoriser la pacification du (difficile) dialogue entre les élus kurdes et le reste de la nation, qui comme le pense  Enver Sezgin, un intellectuel kurde,  est pourtant indispensables au règlement de la question kurde.

 

Mais Hakkari l’indisciplinée  est sans doute la ville la plus accueillante de Turquie. Et ce n’est pas seulement mon avis. J’avais demandé leurs coins favoris à des géologues turcs hébergés dans mon hôtel lors de mon premier séjour. 2 d’entre eux étaient d’Artvin, le troisième j’ai oublié. Pour ses habitants, c’était Hakkari leur préféré.

 

 

 

 

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