Les Trois Singes et Istanbul : géographie d’une ville qui disparaît.

 

les trois singes (nuri bilge ceylan)

J’avais  beaucoup aimé Uzak et Ikimler (les Saisons)  du cinéaste Nuri Bilge Ceylan, mais son dernier film, Üç Maymum (les Trois Singes)  est mon préféré.

Nuri Bilge Ceylan est un amoureux fou du paysage, et Istanbul est peut-être le personnage principal des Trois Singes. Une Istanbul à l’antipode du pittoresque et  des clichés de carte de postale, sans ses minarets, sans ses palais, sans ses ponts sur le Bosphore, sans femmes voilées et sans  petits vendeurs des rues. Sans les building de ses nouveaux centres d’affaires, sans ses shopping center et ses cafés branchés, sans métro ni tramway flambants neufs non plus.  Pourtant c’est une ville  bien réelle, dont on sent la palpitation. Mais elle appartient déjà au passé, comme les images jaunies d’un album de photos de famille qu’on feuillette avec une pointe de nostalgie.

Les Trois Singes  nous plonge  dans une Istanbul  des quartiers populaires,  à la fois intime et marine,  traversée par son Bosphore omniprésent  et ouverte sur le large, par la mer Marmara et ses navires. Sa lumière comme un souffle de fraîcheur inonde parfois le logement d’Eyup, chauffeur d’un homme politique sans panache, candidat malheureux du CHP (Parti Républicain du Peuple) aux élections législatives de 2002.

C’est leur ville, à lui et à ses semblables, ces fils de paysans qui débarquaient  dans les années 70 de leur lointaine Anatolie après trois jours  de voyage en train.  La prolongation de la ligne de chemin fer TCCD avait alors apporté le progrès et l’école républicaine jusqu’au plus  petit village de Bayburt, dans le nord Est du pays, dont une inscription sur la tombe du fils mort indique qu’ Eyüp et son épouse sont originaires. Mais la ligne de chemin de fer  vidait aussi  ces mêmes villages, dont les forces vives se déversaient bientôt  par millions dans les grandes métropoles de l’Ouest du  pays.

C’est un train semblable à celui qui avait sans doute conduit Eyup et les siens dans la plus grande métropole du pays, que son fils emprunte la seule fois où il lui rendra visite à la prison, où il purge la peine dont son patron aurait du écoper.

Alors que le train  fait le lien entre le père et son fils, qui ne s’autorisera plus à l’emprunter, de crainte de devoir encore lui mentir, l’individualiste automobile n’apporte que le malheur à la famille. Eyup accepte de purger une peine de prison à la place de son patron, qui avait fui après avoir  renversé une passante  au volant de la voiture que son chauffeur avait coutume de conduire. On ne sait trop si ce dernier accepte le marché par appât du gain, fidélité à son patron ou pour éviter qu’un scandale n’éclabousse le parti à la veille d’une élection cruciale. Les trois sans doute. Et c’est parce que sa femme enfreint son interdiction en allant toucher une part de la somme promise afin d’offrir une voiture à leur fils, que l’équilibre de la famille bascule sous le poids de trahisons en chaîne et que toutes les certitudes du chef de famille  s’effondrent.

Le quartier où vit la famille d’Eyup (Fatih apparemment) et les paysages urbains explorés par la caméra  ressemblent   encore à la ville où les migrants venus de Bayburt s’installaient dans les années 70.  Mais c’est une ville en sursis, dont la mort est annoncée, comme celle de l’immeuble d’Eyup, qui semble résister encore dans un no’mans land promis à la spéculation urbaine et à la gentrification du quartier. Le dernier plan, époustouflant de beauté, annonce la démolition  de l’immeuble d’Eyup, abandonné à sa solitude sous un ciel aux nuages lourds de menaces.

La ville des Trois Singes est celle une ville trahie, comme  le petit peuple qui peuplait ces quartiers a été trahi par les partis de gauche – en l’occurrence le Parti Républicain du Peuple (perdant des élections de 2002) –  dans lesquels il avait cru. Eyup lui aussi finit par entrer dans une mosquée.  C’est aussi un film en quête d’une Istanbul et de ses quartiers populaires dont des traces subsistent, mais qui disparaît.

les trois singes (nuri bilge ceylan)

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