Diyarbakir, Kendal 16 ans sort de la prison pour prisonniers politiques

kendal

 

« Kendal serbest birakti ! ». (Kendal est libéré). Tous ceux qui étaient venus pour l’entendre, proches et camarades de classe, et qui attendaient depuis plus de 2 heures dans les couloirs du tribunal de Diyarbakir, applaudissent en apprenant la nouvelle. Il y a des larmes.

Kendal je ne l’ai encore qu’entre-aperçu  profitant d’un bref instant où la porte du tribunal où il est jugé à huis clos parce qu’il est mineur – la salle est même interdite à ses parents – s’était entrouverte pour laisser entrer l’avocat d’un autre gosse jugé le même jour. Mais je le connaissais déjà un peu. En Août dernier  j’avais parlé de lui dans un article publié sur DAKTU et consacré à « ces enfants kurdes jugés comme terroristes par la justice turque » . A la façon dont son père m’en avait parlé, j’en avais déduis qu’il avait une forte personnalité.  Effectivement, la maturité et la tranquille assurance de cet adolescent, dont je ferai ensuite plus ample connaissance, sont  étonnantes.

J’étais venue à Diyarbakir avec l’objectif de prendre des nouvelles de ces enfants emprisonnés, dont le nombre a explosé depuis les émeutes de l’automne. A la prison de Diyarbakir, la principale ville kurde de Turquie, ils seraient plus de 80. Et 32 dans la cellule dortoir de Kendal.  Il en  arrive régulièrement, d’autres sortent.  Mi février 4 filles étaient  emprisonnées dont Berivan 15 ans, qui vient d’être condamnée à une peine de 8 ans de prison, sans rien y comprendre.  Depuis 2 d’entre elles ont été remises en liberté.

Ensuite les procès de ceux qu’on appelle en Turquie les « tas atan çocuklar » (enfants lanceurs  de pierres)  .continuent. Comme pour  Kendal, pour lequel le procureur réclame une peine de 45 ans de prison – les policiers qui l’ont arrêté prétendent qu’il a lancé des coktails molotovs….

 

Arif Akkaya,  Diyarbakir février 2010 (photo anne guezengar)

 

Mais j’ignorais que Kendal passait en jugement 2 jours après mon arrivée en Turquie. C’est Arif, le papa du petit Hebun, qui est aussi  le représentant des parents des enfants emprisonnés à l’IDH de Diyarbakir, qui me l’a appris quand nous nous sommes revus.  Il était présent au tribunal, pour Kendal et pour d’autres enfants jugés ce jour là. Moi aussi bien sûr.

« Si seulement tu étais venue plus tôt! », s’est exclamé une des cousines de Kendal…Ce n’était pas la première fois que les proches venaient avec espoir devant la salle d’audience (agir cezasi – assises) du tribunal. J’ai eu plus de chance. Un ans et trois jours après son arrestation, le 15 février de l’année dernière, le jour anniversaire de l’arrestation d’Abdullah Ocalan, le leader du PKK , c’est pour sa libération que je revenais.

Je n’avais pas osé aller déranger Canan Atalay, l’avocate de Kendal et de nombreux autres gosses. C’est elle qui  m’a reconnue parmi la foule et est venue m’embrasser. Ses traits étaient tirés. « C’est très dur ». En sortant du prêtoir, elle rayonnait. Le seul qui n’avait éncore compris alors que le soir même il sortirait de prison, était le principal intéressé.  Il l’apprendra dans la fourgonnette qui le ramènera un peu plus tard à la prison.

Parmi ceux qui attendaient dans le couloir, deux femmes portant le foulard blanc des villageoises kurdes. A leurs chaussures usées, on devine qu’elles sont de milieu très modeste. Elles veulent me parler. Une cousine de Kendal traduit du kurde en turc. Elles sont là pour le fils de l’une d’elle, un étudiant (elles insistent sur ce fait – réussir le concours de l’entrée à l’université est difficile.en Turquie). Arrêté le même jour que Kendal. Mais comme il est majeur, il est enfermé dans une autre prison. Celle de type de D.

En sortant du tribunal, une très jeune femme s’est laissée tomber sur le sol. Elle pleure à gros sanglots. Les femmes s’approchent d’elle : « Il a pris huit ans » – « trafic de drogue ». Elles l’abandonnent à son désespoir.  » Ce n’est pas notre monde ».

 

La famille de Kendal m’invite à les accompagner. Nous nous rendons chez eux à pied. En chemin, une de ses tantes nous rejoint. Elle vient d’apprendre la nouvelle et elle aussi en pleure. Elle est veuve. Son mari fait partie des disparus de Diyarbakir, liquidé dans les années 90. quand elle devait être encore toute jeune. Son fils, de l’âge de Kendal n’a jamais connu son père. Pas de tombe non plus à honorer le jour de la fin du Ramadam.

Son repas avalé, le père part attendre devant la prison. Les familles ne sont pas averties de l’heure des libérations. Pas question d’arriver trop tard. Les femmes se mettent au fourneau et font le grand ménage. Pendant plusieurs jours les invités défileront à la maison.  Les libérations font partie des temps forts des solidarités.

En fin d’après-midi, j’ai rejoint les hommes et les copains de classe de Kendal devant la prison. Nous attendrons encore plusieurs heures. Le temps de faire plus ample connaissance en avalant un nombre conséquent de tasses de thé au café Efebey – Le proprio va être content, il voulait que je lui fasse de la pub, ce qui m’avait rire.  Il faut dire que l’ambiance est plutôt gaie un soir comme celui là.

 

 

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Les jeunes attendent assis sur des bancs (sans thé) devant la prison depuis la fin de leurs cours en début d’après midi. Pour la photo s’est glissé un intru. Il me semble d’ailleurs que c’est une autre libération qu’il attendait.

Il est 21 heures passées quand Kendal sort sous les applaudissements.

 

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Chez lui, il est attendu. Il y a des invités dans toutes les pièces de la maison. Et ce soir là, il ne s’agit que des proches. Sa mère lui a préparé ses plats préférés.  » En prison, le pire c’était la nourriture ». Les gosses y  trouvaient des insectes.

Dans sa chevelure, la marque d’une cicatrice. Souvenir de son arrestation.

Le lendemain matin ses parents retournent à la prison. C’est vendredi, jour des visites. Ils vont annoncer la bonne nouvelle aux parents des autres enfants emprisonnés avec lesquels ils ont sympathisé.

 

Le comité JUSTICE POUR LES ENFANTS  (çocuklar için adalet)  a lancé une campagne de signatures sur Internet. (en turc et en anglais)

 

A suivre : Kendal, un an et trois jours dans la prison de Diyarbakir (2)

 

 

 

 

 

 

3 commentaires sur “Diyarbakir, Kendal 16 ans sort de la prison pour prisonniers politiques

  1. Vous avez raison d’écrire ce que vous écrivez. Les Turcs ne sont pas des imbéciles : ils sauront mieux faire la part des choses. Même au prix de bien des souffrances et de bien du temps.

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  2. Merci beaucoup….

    Si seulement la solidarité que l’on retrouve dans la mobilisation de Tekel pouvait se manifester à chaque fois! Si seulement, pour chaque problème en Turquie, les gens pouvaient descendre dans la rue, se mobiliser, ensemble, avec solidarité, fraternité; au delà de toutes les différences! Si seulement ces vagues de mobilisations pouvaient s’étendre et gagner tout le territoire pour dénoncer l’injustice exercée à l’égard des Kurdes, des Alevis, les travailleurs, les femmes, les enfants… etc. J’ai toujours l’impression que sont les Kurdes qui manifestent leur solidarité plus que tout autre et à chaque occasion en Turquie. Je retrouve très très peu voire pas du tout de turc dans les différentes manifestations organisées en faveur de la démocratie, parmi la diaspora par exemple. Leur participation limitée ou leur absence de participation ne signifie pas qu’ils soient tous des fascistes, anti démocratiques ou que sais je encore…. mais je trouve dommage que ceux là, ceux qui soutiennent, ne s’expriment pas avec plus de force et de conviction. Je trouve dommage qu’ils ne se montrent pas. Qu’ils restent sous silence. Qu’ils ne veuillent pas participer. Et j’en connais beaucoup trop de ces gens qui ne se prononcent pas sur le sort de ces jeunes enfants kurdes, qui ne se prononcent pas sur la question kurde, qui ne se prononcent pas quand il s’agit tout simplement des Kurdes…

    Je me souviens qu’un jour il y avait une conférence organisée dans une association alévie et le thème portait sur l’ouverture démocratique lancée par le gouvernement turc. L’association alévie est censée rassembler tous les alevies, turcs et kurdes. Et bien après un petit sondage effectué lors de la conférence, il s’est avéré que l’écrasante majorité était kurde. Seules deux ou trois personnes étaient turques. C’était pathétique de voir que l’ouverture démocratique se discutait entre Kurdes seulement, qu’elle n’intéressait que les Kurdes… Si ce n’était que la première fois… mais ça ne l’est pas. C’est un constat systhématique. Et c’est là qu’on se demande « mais où est la fraternité turco kurde »? Cette fraternité tellement évoquée, tellement criée… Pourquoi n’y a-t-il pas de mouvement, comme avec le Tekel, pour dénoncer les arrestations dont font l’objet ces jeunes Kurdes? Pourquoi lorsqu’il s’agit des Kurdes on s’enfout tellement?

    J’essaye toujours de me convaincre que je suis dans l’erreur. Que c’est une fausse impression. Que je n’ai peut être pas toutes les informations requises pour juger de la réalité. En cela, votre blog aide. Mais je crois, au fond, que ce ne sont que des histoires singulières qui ne reflètent pas la tendance générale, qui ne reflète pas une fraternité turco kurde. Celle là, si elle est, doit être plus visible. Elle doit s’exprimer sur le plan politique. Elle doit s’imposer. Mais où est elle? Si elle était si évidente que cela, le doute n’aurait pas été possible. Or, j’en doute…. plus j’avance et plus j’en doute.

    Et j’aimerais avoir votre avis à ce sujet, étant donné que vous avez la chance de partir en Turquie plus souvent que moi. Quelle est la réalité? Quelle est la tendance générale? Existe-t il une fraternité turco kurde? Comment s’exprime-t-elle? Ma famille habite au pays et ce qu’elle me raconte ne renforce pas du tout l’idée d’une fraternité turco kurde…

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  3. Oh la, vaste question qui doit faire l’objet d’un futur billet…
    Effectivement trop s’intéresser à l’Est peut facilement cataloguer « ennemie de la patrie » chez les Turcs de France, alors que c’est bien moins le cas en Turquie. Les communautés de France me paraissent bien déchirées par le communautarisme interne…(et très pérméables aux discours des médias télévisuels dominants..). Mais je me trompe peut-être.
    Sinon pourquoi les TEKEL de Diyarbakir étaient-ils les chouchous à Cankaya! alors qu’on s’en fout de leurs gosses?
    Je pense que la question ne se pose pas en terme de « fraternité ». Il me semble qu’elle est politique. Canan Atalay, l’avocate en première ligne à Diyarbakir pour la défense de ces gosses est turque. Elle s’est présentée comme « démocrate ». Le comité Cocuklar icin adalet est porté par Mehmet Atak, lui aussi turc.
    C’est un déficit démocratique, je pense, qui fait tolérer ces zones de non droit. A mon avis, le courant démocrate n’est pas vraiment porté par un parti. La facture entre courant démocrate et (à tendance) autoritaire est à l’intérieur des partis. Y compris au sein du BDP, je pense. (je connais assez mal les partis). C’est davantage au sein de la société civile qu’il se développe. Et c’est au sein ou via les assoc que les solidarités se développent aussi. (ex l’association féministe  Kader et ses relations avec des  assoc de femmes de Diyarbakir etc…)
    Ou dans le milieu artistique aussi. Les universités de Bilgi et de Bogaziçi ont ou vont organiser des colloques sur la question de ces enfants.

    Evidemment ce n’est qu’une partie de l’explication.
    Le terme de « soutien à une organisation terroriste » accolé à ces gosses joue aussi un rôle.On voit bien dans nos démocraties dites « avancées » comment les défenses des libertés sont devenues moins fondamentales depuis le 11 septembre…Alors en Turquie où il n’y a pas qu’avec les Kurdes que les forces de l’ordre peuvent être brutales ou la justice peut se montrer impitoyable. ..
    Enfin dans le camp à Cankaya, le rapport était humain. Les gens se rencontraient. Des petits bourgeois kémalistes ont sympathisé avec les grèvistes de Diyarbakir, de Batman etc..  Par contre  Diyarbakir ou Cizre c’est loin…

    Et  le 15 février les gosses ne manifestent pas pour défendre une entreprise nationale.

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