Kendal, 16 ans – un an et trois jours dans la prison de Diyarbakir (Turquie).

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Le 18 février dernier, un an et trois jours après son arrestation, le 15 février 2009,  Kendal 16 ans a été remis en liberté en attendant la suite de son procès. Il encourt une peine de 45 ans de prison. La justice turque le considère comme un terroriste .

Comme toutes les expériences extrêmes, la prison est un lieu où les personnalités fortes se révélent. Et celle de Kendal a impressionné les avocats qui l’ont rencontré à la prison de Diyarbakir.

C’est Muzzeyyen Boylu , avocate de l’association Mazlum Der, qui m’avait appris qu’il avait obtenu l’autorisation de poursuivre en prison sa scolarité interrompue. Depuis la rentrée de septembre, ses professeurs lui faisaient parvenir les devoirs de la classe. Pas évident d’étudier dans une cellule dortoir où jusqu’à 36 mineurs étaient enfermés. Il faisait donc ses devoirs la nuit, quand les autres  détenus dormaient. (les lumières ne sont jamais éteintes en prison).

Le soir de sa libération il a montré à toute sa famille le document attestant qu’il  avait obtenu les « félicitations » (tesekur ederim) pour ses résultats. Une exception parmi les mineurs « politiques » incarcérés  à la prison de Diyarbakir.

 

Diyarbakir février 2010 photo anne guezengar

Comme tous les détenus, il rapportait aussi ses petits albums de photos de la prison – ces photos sur lesquelles les photographiés posent un peu raides : avec ses parents lors des visites,  avec les meilleurs amis, compagnons d’incarcération. Son père, qui y a aussi goûté dans les années 90, affirme que les amis qu’on se fait en prison, restent des amis pour la  vie. « Encore mieux que les amis du service militaire » (et dieu sait, si on les conserve ceux là en Turquie). Sur ces photos, un jeune garçon qui ayant depuis atteint sa majorité, avait été transféré à la prison de type D, avec les détenus politiques adultes. Selon Kendal il y serait mieux : « Les adultes ne sont que quatre par cellule ». Ils étaient 32 dans la sienne quand il en est sorti. Le plus jeune détenu avait à peine 15 ans.

 

L’emploi du temps des jeunes détenus est très réglementé. Le mardi et le vendredi les jeunes peuvent se détendre en jouant au football pendant une heure. Le vendredi est très attendu, c’est le jour des visites. Une fois par mois elles sont ouvertes, les autres vendredi elles se font dernière un double vitrage. Les détenus qui viennent de loin, Mardin ou Cizre sur la frontière irakienne, n’ont de visites qu’une fois par mois, le jour où elles sont ouvertes. Venant de Diyarbakir, Kendal était mieux loti. Il recevait des  visites tous les vendredis. Outre sa famille, deux camarades de classe avaient aussi obtenu l’autorisation de venir le voir.

 

Les autres jours les gosses sont confinés dans leur  cellule. Le matin, une fois le ménage fait dans la cellule et le petit déjeuner avalé, le silence absolu est instauré de 9 heures à 12 heures. C’est le temps consacré à la lecture (obligatoire).

A midi c’est le déjeuner suivi jusqu’à 17 heures de temps libre. On discute, confectionne des bijoux de perles (je possède un protège briquet confectionné par un prisonnier alévi qu’une amie m’avait offert), danse parfois des halay, ou on joue. Au jeu d’échecs surtout. Le règlement de la prison interdit tous les jeux de hasard, (cartes, okey ) sans doute parce que c’est souvent un prétexte aux jeux d’argent en Turquie.

A 17 heures c’est l’heure du repas du soir, suivi à nouveau de deux heures de lecture obligatoire et silencieuse. Jusqu’à 20 heures. Cette heure passée les jeunes détenus peuvent regarder la télévision ou écouter la radio.

Un réglement draconnien, mais que les jeunes ont eux mêmes instauré. Enfin, il a été  édicté par quelques uns, dont Kendal, mais tous les gosses  l’ont accepté. Ils ont vite compris que sans règles strictes, la cohabitation à plusieurs dizaines dans une seule pièce devient vite insupportable. Kendal me confirme que dans les cellules des « politiques » mineurs, la solidarité est forte et qu’elles sont exemptes des violences communes aux cellules des droits communs, dans toutes les prisons du monde.

 

 

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Evidemment, avec cinq heures par jour consacrées à la lecture, des gosses qui n’avaient pas l’habitude de lire s’y sont mis. Kendal, lui a lu de 3 à 5 bouquins par semaine. Les romans de Yasar Kemal ont été une révélation. De tous ceux qu’il a lus,  Mehmet le Mince est son livre préféré. Il l’a lu dans un exemplaire dédicacé par l’auteur. Le roman offert par le grand écrivain, faisait partie d’un envoi de 200 livres envoyé d’Istanbul par Mehmet Atak et le comité Justice pour les enfants( çocuklar için adalet).

Cet excellent élève, qui rêve d’intégrer une bonne université de sciences politiques, s’est constitué une solide culture générale dans la prison de Diyarbakir. En Turquie, où on lit assez peu, et où les bibliothèques publiques sont quasi inexistantes, les prisons constituent peut-être les meilleures bibliothèques populaires du pays.

 

Une jeune fille qui venait de passer plusieurs mois à la prison de Bitlis, me disait l’été dernier  y avoir  lu Anna Karénine. Ses co-détenues, qui y purgeaient de longues peines, l’avaient toutes déjà lu.

S’ils découvrent que les merveilles de la littérature sont universelles , les livres en kurde sont par contre interdits aux détenus.

A suivre:

Kendal, détenu politique à la prison de Diyarbakir 

 

 

 

 

 

 

2 commentaires sur “Kendal, 16 ans – un an et trois jours dans la prison de Diyarbakir (Turquie).

  1. Je passerai la situation politique dans le sud-est, mais c’est délirant quand même que, comme vous dites, les prisons soient les meilleures bibliothèques populaires du pays !

    L’histoire de la Turquie depuis les prémices de la dictature militaire jusqu’au règne de l’ultra-libéralisme qui l’a suivit jusqu’à aujourd’hui, l’État a maltraité la culture. Car, peu importe lesquelles : la culture fait peur aux élites politiques.

    Seule la musique, traditionnellement accessible à tous, fait exception…

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  2. J’espère que vous trouvez aussi le traitement et les peines infligés à ces gosses délirants, Meh..

    Sinon, je ne suis pas persuadée que c’est de peur qu’il s’agit. Pendant la dictature militaire la censure était une des formes de l’autoritarisme (interdire ce qu’on exècre – un réflexe qui n’a pas totalement disparu). Aujourd’hui, le champ des libertés s’est élargi, mais la culture n’est pas une priorité – elle est considérée comme une marchandise ou laissée à l’initiative privée.

    La musique mais aussi la poésie – ça va souvent ensemble, via la chanson – sont très vivantes et réellement populaires en Turquie

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