Kendal 16 ans : détenu politique à la prison de Diyarbakir (2) – Turquie

Diyarbakir février 2010 photo anne guezengar

L’oeuvre de Yachar Kemal a été une révélation pour Kendal, qui l’a découverte dans la prison d’où il vient de sortir après un an d’incarcération. Il a aussi une prédilection pour un livre de Yilmaz Sezgin, dans lequel l’auteur témoigne de la prison de Sinop, je crois qu’il a connu lui aussi à l’âge de 17 ans, après le coup d’Etat du 12 septembre 1980. Une époque où la prison de Diyarbakir était classée parmi  les dix prisons les plus dures au monde. La torture y était systématique. Ce qu’en racontent ceux qui y sont passés est proprement terrifiant.

Kendal ne s’est pas plaint de violences corporelles en prison. C’est pendant les gardes à vue, que la violence policière  se déchaine contre ces gosses. Coups de poing, coups de pieds, insultes. Les pires seraient les femmes. Ce ne doit pas être les plus tendres qui choisissent d’être affectées à  la section anti-terroriste.  Il a passé trois jours en garde à vue.

A l’issue de ces gardes à vue, certains gosses sont libérés, d’autres sont inculpés mais remis en liberté. D’autres comme Kendal ou Berivan  (15 ans, 8 ans de prison ferme) sont envoyés en prison. Selon des critères qui seraient difficiles à définir. Un article publié dernièrement dans le journal Taraf en concluait que cela dépendait de l’humeur du juge. Evidemment pendant les gardes à vue certain(e)s gosses ont accepté de signer des dépositions que parfois ils n’étaient même pas capables de déchiffrer. Il faut être drôlement costaud à 15 ans pour refuser de signer dans de telles conditions.

Tous ceux qui sont inculpés le sont pour soutien à une organisation terroriste. Les peines encourues sont extrêmement  lourdes –  pour Kendal, le procureur réclame 45 ans de prison.

Les enfants de Diyarbakir (photo  anne guezengar) Pour la plupart de ces gamins, l’engagement politique se limitait à quelques slogans  tels que  « biji serok Apo » (vive le président Apo) – surnom d’Abdullah Ocalan, le fondateur du PKK, en faisant le signe de la victoire, « le PKK est le peuple est le peuple et le peuple est là  » ou  « mille saluts à la prison d’Imrali » , l’île prison où Ocalan purge une peine de prison à vie. Et  leur activisme se bornait à participer à des manifestations ayant dégénéré en affrontement avec les forces de l’ordre, ou pour les plus déterminés, à dresser des barrages  et à narguer les véhicules blindés dans ce qui a pris les formes d’une intifada kurde à la fin de l’automne dernier. Certain(e)s avaient juste eu la malchance de passer dans le coin quand la police chargeait sur des manifestants.

Evidemment, la prison et les très lourdes peines qu’ils encourent ou dont ils ont  déjà écopé, se chargent de leur forger une conscience politique plus solide.

Kendal, le confirme, la solidarité est forte dans les cellules des politiques. Quand l’un d’eux craque, les autres lui remontent le moral.

000027.1268472160.JPG Le réglement draconnien que les jeunes avaient eux-mêmes instauré dans la cellule de Kendal, pour rendre plus supportables les conditions carcérales  (de 20 jusqu’à 36 mineurs dans une cellule-dortoir), doit rappeler des souvenirs à ceux qui ont connu les geoles des années 80. Apparemment, ces gamins se sont inspiré  du systéme de « commune » qui organisait la vie des prisonniers politiques qui y adhéraient selon leur appartenance à tel ou tel mouvement, dans les prisons des années 80 (et qui perdure sans doute aujourd’hui, sous une forme ou une autre, chez les détenus adultes).

Comme leurs aînés des années 80 aussi les jeunes détenus politiques  ont suivi plusieurs grèves de la faim dans la prison de Diyarbakir. Moins longues heureusement. A l’époque on en mourrait dans les prisons turques. Plusieurs détenus, comme Mazlum Dogan – un jour de Newroz après avoir brûlé 3 allumettes symboliques –  ou Necmi Öner  s’étaient immolés dans celle de Diyarbakir. Ils sont devenus depuis des figures de martyrs pour des générations de détenus.  Mais elles auraient  été suivies par tous les adolescents.

Ils ont fait une grève de la faim de 3 jours, après la mort de la petite Ceylan Önköl, 14 ans, tuée l’automne dernier. par un engin non identifié aux alentours de son village,  dans l’indifférence des autorités. Depuis, elle est devenue un symbole, et son portrait ornait le podium d’honneur au dernier Newroz de Diyarbakir .  Deux autres grèves ont suivi  cet hiver jusqu’à la remise en liberté de Kendal le 18 février dernier – « un an et trois jours! » après son arrestation, comme sa mère le répétait sans cesse ce jour là.

Dès le lendemain de sa libération , Kendal se rendait au lycée, pour aller revoir ses anciens camarades de classe, qui ne l’ont jamais lâché. 2 d’entre eux avaient obtenu le droit de lui rendre visite. Et on ne se contente pas de lire en prison. On écrit beaucoup aussi. Le lundi suivant, il reprenait les cours interrompus, avec l’objectif d’intégrer une université de Sciences Politiques.

Mais de tous les mineurs incarcérés à la prison de Diyarbakir – ils étaient 80 le jour de sa libération à se partager les trois cellules dortoirs des mineurs politiques- il est le seul à avoir eu le courage de poursuivre sa scolarité par correspondance.

Tous n’ont pas sa force de caractère. Et la famille de Kendal ne s’est pas contenté de subir son incarcération avec impuissance. Son histoire a dépassé les murailles de la ville. Son père a été invité à participer à un colloque organisé à Istanbul par l’université Bilgi sur la question de ceux que la Turquie nomme les tas atan çocuklar (enfants qui lancent des pierres). A Diyabarkir, il a  reçu la visite de députés, de la commission chargée de réformer la législation en vigueur. Une des lettres que Kendal avait écrite de prison à une de ses tantes a été publiée par le quotidien populaire Sabah.

Le soir de sa libération, l’acteur Mehmet Atak, et les amis de l’association « Justice pour les enfants » dont le site a récemment été l’objet d’une attaque de hackers ultra nationalistes turcs, téléphonaient à la famille pour partager leur joie.

Selon avocats et psycholoques d’autres gosses sortent traumatisés par la prison et  par l’épée de Damoclès de lourdes peines pesant sur leur tête. Ils restent  parfois prostrés chez eux pendant des jours. Parmi ceux-là, certains pourraient être tentés par l’appel de la montagne, comme on appelle les camps du PKK dans la région.

On raconte que des camarades de classe de certains d’entre eux l’auraient déjà fait. Cela parait crédible, d’autant que  de nombreux adolescents rejoindraient la montagne ces derniers temps, comme le rapporte un article de Ragip Duran , publié dans Libération. Il parait bien renseigné, si ce n’est que ça m’étonnerait qu’on trouve des « camps de formation du PKK dans les villes du Kurdistan irakien » (ou alors ils sont bien cachés) . Ce serait plutôt  dans la montagne de Kandil qu’ils se trouveraient ces camps.

J’avoue que la première fois qu’on m’a parlé de ces gamins kurdes ayant écopé de peines pouvant dépasser 20 ans de prison pour avoir lancé des pierres lors de manifestations non autorisées, j’ai cru que mon interlocuteur débloquait . Ou qu’il se trompait d’époque. La législation qui  leur inflige des peines démentielles pour  terrorisme parait complètement anachronique dans la Turquie d’aujourd’hui. Pourtant elle est récente, puisqu’ elle date de 2006.

Il est fortement question de la changer. La question doit être débattue à l’Assemblée nationale dans les jours à venir.  Le sort de ces gosses laisse assez indifférente l’opinion publique en Turquie, sauf kurde, bien sûr. Les violences urbaines de l’automne n’ont rien arrangé, d’autant plus que c’est à Istanbul que sont les plus ultras des émeutiers.  Mais l’ONU et l’UE s’en émeuvent, les associations de la société civile turque aussi  A l’Assemblée, l’opposition CHP  est réticente à la modification de la « loi anti-terroriste ». Pourtant c’est l’AKP qui était à l’origine de  cette loi …

Il y a beaucoup  moins de suicides qu’en France (115  en 2009 !) dans les prisons turques d’aujourd’hui, mais 2700 mineurs  y sont emprisonnés selon les derniers chiffres officiels. Parmi eux, beaucoup de « politiques », ces « tas atan çocuklar ». Beaucoup de très jeunes adultes aussi, comme l’ami d’incarcération de Kendal, envoyé dans la prison de type D, dès quand il a atteint ses 18 ans.

Billets précédents sur la même histoire :

Diyarbakir, Kendal 16 ans sort de la prison pour détenus politiques

Kendal  16 ans, un an et trois jours dans la prison de Diyarbakir (1)

Et un article :

Ces enfants kurdes jugés comme terroristes par la justice turque (août 2009)

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