3 jours sous les tentes des Tekel en grève à Ankara.

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

ICI Reportage .

L’ambiance dans le camp des TEKEL à Ankara était incroyable. L’énorme mouvement de solidarité qui entoure cette grève depuis le 15 décembre contribue sûrement à engendrer cette formidable énergie. Il faut dire aussi que la Turquie  est un pays moins neurasthénique que la France – ce qui n’est pas trop difficile.

 

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Les sympathisants du mouvement que j’ai rencontrés étaient unanimes. « Il se passe des choses fantastiques ici « .

 

Tekel du camp d'. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

« C’est entre Tekel que nous réussissons, l’Acilim », l’ouverture démocratique attendue par les Kurdes et bien en panne ces derniers temps, m’avaient dit ceux que j’avais croisés à Diyarbakir.

Les ouvriers ont donné une âme à leurs tentes, dressées comme refuge contre le froid de l’hiver, et sous lesquelles ils  se réchauffent près de poêles à bois .  Elles sont un peu  semblables à  celles des travailleurs saisonniers qui se déplacent en communauté de récolte en récolte.  L’identité  propre à chaque région s’exprime à sa tente et par sa musique.  La tribu Tekel s’est rassemblée à Cankaya.

Ici, la tente de Trabzon, sur la Mer Noire. Atatürk et le drapeau turc y sont à l’honneur. Ce n’est pas une surprise. Un petit rappel aussi du scandale Deniz Feneri , mettant en cause des associations de charité proches de l’AKP.

Avec la tente des Diyarbakir, c’est une de celles où l’ambiance est la plus effrénée, avec les rythmes de la Mer Noire, la nuit du samedi et dimanche 20 février.

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

On n’oublie pas non plus ses passions dans le camp. Mais sur la tente des Trabzon, on affiche aussi le fanion de Diyarbakirspor.

Deux clubs qu’il est rare de voir sympathiser en Turquie.

 

 

 

 

Tekel du camp d'. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Sous la tente des Bitlis, un drapeau turc est plus discret.

 

Tekel du camp d'. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Une des tentes des Adiyaman. Celle de Katha. Les Tekel y ont accroché des images des  trésors historiques de leur région. On reconnait le Nemrut Dag.

Je passerai du temps dans la tente voisine, celle de la ville centre Adiyaman (merkez).- plus de 600 emplois supprimés. Irfan Aktan, un copain journaliste m’y a introduite. C’est tout ce qu’il a eu le temps de faire. Il prévoyait de rester toute la nuit, mais il s’est pris par mégarde la porte vitrée d’une lokanta Urfali en plein nez.C ouvrir le mouvement des Tekel  n’est pas sans risques. C’était trop douloureux. Il est reparti.

Mais avec les Adiyaman, les liens ont été immédiats. Parmi eux, beaucoup étaient des Alévis de Bulam /Celikhan, que je connais bien. Tous étaient au Senlik de Zerban , dont j’ai rapporté des images sur ce blog. Dommage, à cause d’un petit problème technique avec mon appareil photo, je n’ai pas d’image de leur tente,  à l’intérieur joliement décoré et toujours impeccable.

Les Tekel m’y ont  offert des cigarettes roulées avec du tabac de Bulam. Elles sont quand-même meilleures quand le tabac n’est pas trafiqué.

 

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Sous la tente des Diyarbakir, la plus grande et ouverte à tous et à tous vents – une autre tente sert uniquement au couchage – ni Atatürk, ni drapeau turc. Pas de drapeau kurde non plus. Mais la ville et ses poètes martyrs.  La tente est  toujours si bondée de sympathisants, qu’on peine à y trouver une place assise.

 

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La tente de Malatya. Nous y retrouvons d’anciens Tekel de Diyarbakir. Après la fermeture de l’usine de production de raki de la ville, en 2002, 110 ouvriers avaient été reclassés dans l’usine de production de tabac de Malatya, d’autres sont partis à Amasya ou à Izmir. Fermées à leur tour depuis le 30 janvier.

Au fond de la tente, la porte d’un café où la nuit on ne boit pas que du thé. Le matin, le patron a offert le petit déjeuner à tous les occupants

Evrensel, un journal socialiste qui couvre le mouvement de près, est beaucoup lu dans le camp.

 

Tekel du camp d'. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

On suit aussi ce qu’en disent les chaines de télévisions. Hayat-TV (la Vie) est la préférée.

 

 

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Sous celle des Diyarbakir, on trouve un distributeur bancaire. Il est régulièrement approvisionné et Tekel ou passants  s’y approvisionnent.

 

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A l’entrée de la tente, le çayci.  Par les journées glaciales de l’hiver, le thé devait être un vrai réconfort. Seules les nuits sont froides ce week-end là, mais les verres de thé circulent sans cesse.

De généreux donateurs font parvenir des cartons entiers de nourriture qui sont distribués dans les tentes. Personne ne sait qui ils sont.

 

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Les ouvrières de Diyarbakir. Beaucoup sont originaires de Batman.et y ont d’abord travaillé.  Elles aussi ont suivi les restructurations successives.

 

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Qu’on ne se fie pas au foulard que portent certaines. Ce sont des femmes indépendantes. La plupart du temps, ce sont elles qui apportent le seul salaire régulier à la maison. Je n’en suis pas étonnée. Je me souviens  du  cours de géographie régionale de mon professeur Pierre Signoles, qui nous avait parlé des transformations culturelles induites par le salaire féminin à la suite de l’implantation des usines textiles dans les campagnes tunisiennes.

Saniye travaillait pour le groupe TEKEL depuis 12 ans. Elle aussi est originaire de Batman. Elle avait été embauchée à l’âge de 19 ans. C’est dans une usine de Bitlis qu’elle a d’abord travaillé. Elle  avait alors quitté sa famille pour louer son propre appartement dans cette petite ville de l’Est,  trop indépendante pour avoir envie d’en partager un avec d’autres amies. Montée à Ankara le 15 décembre, au début du mouvement, elle y était restée 23 jours consécutifs.

Plusieurs femmes  sont restées célibataires, ce qui n’est pas fréquent en Turquie. Ca m’étonnerait beaucoup que cela soit faute de prétendants !

Cela risque d’être encore plus difficile pour les femmes que pour les hommes de retrouver un emploi à Diyarbakir. Femmes comme  hommes s’inquiètent pour leurs enfants.  « Comment paierons nous la dershane ? » ces cours de soutien, chers et presque indispensables pour réussir l’entrée à l’université. Le pactole de leur assurance retraite (30 000 YTL-15 000 euros -pour 12 ans de cotisations) qui vient de leur être versé, permet de voir venir quelque temps. Mais ensuite?

Les ouvriers des entreprises d’Etat, avec des salaires de 1200 YTL (600 euros) environ et une vraie couverture médicale, ont des standing et des modes de vie plus proches de ceux d’un instituteur que d’une ouvrière du textile ou d’un maçon.

 

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Avec son manteau d’astrakan, cette dame n’est pas une ouvrière. On me dit que c’est une responsable de l’ADT, l’Association de la Pensée d’Ataturk. Une association kémaliste très dogmatique et très hostile à la politique d’ouverture démocratique et au mouvement kurde. Mais les entreprises d’Etat sont un héritage kémaliste Et les Tekel de Diyarbakir, elle les adore.

 

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Pourtant ils ne cachent pas  qu’ils sont kurdes… .

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…et il y a peu de chance qu’ils votent CHP.  Sans rancune, les Diyarbakir  reprennent en coeur les slogans qu’elle lance, le poing levé. La petite Irmak aussi, tous les appareils photos braqués sur elle (ne kadar tatli !) Tous ceux qui  soutiennent les Tekel sont les bienvenus. On oublie les inimités politiques dans le camp. Seul le gouvernement AKP fait l’unanimité…contre lui.

Pourtant 75% des Tekel étaient des électeurs AKP, dit-on. La promesse leur aurait été faite qu’ils conserveraient leur statut d’agent de l’Etat (kadro). Certains y avaient renoncé plus tôt, surtout sous cette tente. « J’ai voté une fois pour eux, parce que je pensais qu’ils voulaient faire la paix  » lance un Diyarbakir, « Je n’ai pas recommencé ».

Le Tekel de la photo est l’un des sujets favoris des photographes. Cela ne lui déplait pas.

 

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Toute la nuit, on chante sous la tente. Surtout des chansons kurdes évidemment, et  on relance les slogans – Tekel direnis ! Beaucoup de jeunes, des étudiants et des étudiantes d’Ankara (devenus des habitués), ou venus d’ailleurs pour ce week-end de soutien. A cette heure, ils restent surtout pour l’ambiance. Les filles sont sensibles à la galanterie des Diyarbakir et personne n’est allergique au nom Kurdistan . Quand je disais que les tabous peuvent vite tomber en Turquie – on est quand -même à Cankaya là! Autant dire au coeur du kémalisme.

Les hommes sont tous mariés. Beaucoup travaillaient pour le monopole depuis 20 ans ou plus. 8 ans pour les derniers embauchés parmi tous ceux que j’ai rencontrés. Cela correspond au début des privatisations. Les usines de production de tabac et les dépots ont absorbé une part des licenciés de la branche alcool puis des usines de production de cigarettes.

Tekel de Diyarbakir. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

 

 

Ce chanteur est originaire de Diyarbakir. Quelqu’un de connu apparemment. En tous cas sous la tente, où il est reçu chaleureusement mais avec certaines marques d’égard. Sa voix est sublime. Quand il chante, les autres se taisent.

 

 

 

 

 

 

 

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Cette jeune femme qui  porte un macaron à l’effigie d’Ataturk  est restée toute la nuit sous la tente Diyarbakir. La plupart du temps silencieuse, sauf pour chanter en turc. Elle a une très jolie voix, »parce qu’elle est originaire d’Erzincan »selon un des musiciens.

Mais la plupart du temps, on échange entre grévistes et sympathisants, dont beaucoup  sont devenus des habitués du village de tentes. La société est peut-être lasse de cette fracture turco  kurde attisée dans un contexte de conflit de pouvoir entre vieilles et nouvelles « élites ». Ou miracle Tekel ?

Ce phénomène enthousiasme une étudiante en sociologie venue d’Istanbul qui ne quitte presque plus le camp depuis quelques jours. Elle a décidé d’apprendre le kurde, et n’a pas attendu – les Tekel font de bons profs – « Ils ont bien du apprendre le turc, on peut  faire l’effort d’apprendre le kurde. » Elle maitrise déjà parfaitement le français appris dans une école française d’Izmir, ville où elle a grandi.

Elle envisage de venir en France poursuivre ses recherches sur ce que j’appelle des graffitis mais a pris un nom plus savant que j’ai oublié. Elle risque d’y trouver l’ambiance un peu tristounette. Avec son look savamment déjanté d’étudiante en beaux arts, certains l’ont prise pour une Française, alors que d’autres pensaient que j’étais une communiste turque !

Huseyin est  expert en tabac. Il me fait une passionnante géographie des tabacs de Turquie : Samsun, Mus, Bitlis, Antakya (Antioche), Adiyaman – ceux de Bulam / Celikhan  sont d’excellente qualité  – de Semdinli, le nec plus ultra, envoyés jadis au Palais. Seuls 3 villages continuent d’en produire et comme c’est dans une zone militaire, même un expert du monopole d’Etat, doit souvent attendre plusieurs jours pour pouvoir s’y rendre. Mais les meilleurs tabacs sont essentiellement vendus « kaçak », par des réseaux de distribution parallèles et vendus sur les marchés à des connaisseurs.

Avant la fermeture des dépots, de nombreuses productions avaient cessé.

Les ingénieurs sont protégés par leur statut de fonctionnaire (memur). Mais les larmes montent aux yeux de l’expert. « A quarante cinq ans, passer le reste de ma vie dans un bureau.. »

 

Tekel du camp d'. Ankara 19 février 2010 (photo anne guezengar)

Le camp déborde d’énergie. Mais les Tekel sont épuisés. Beaucoup de malades parmi eux. La grande salle du rez de chaussé du siège de la confédération syndicale Türk-is est aménagée en infirmerie, qui a des allures de grande pharmacie.

Huseyin, le cousin d’Arif me montre un homme dont le cheveux ont blanchi  d’un coup dans le camp. Je ne sais pas si c’est vrai ou si les légendes ont déjà commencé.

Celui-ci est sans doute juste fatigué.

 

La décision d’un tribunal, décisive pour pouvoir continuer leur mouvement était très attendue par les Tekel. Elle tombera 10 jours plus tard.

 

Tekel 51,un documentaire réalisé par un collectif et qu’on peut régarder en ligne.

Et le vendredi 2 avril, à Ankara les affrontements avec les forces de l’ordre ont été encore plus violents que la veille. Une quinzaine d’arrestations.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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