Irfan Aktan, journaliste kurde condamné et l’amertume de Dade, sa grand-mère de 110 ans

médias turcs

Je viens de le découvrir sur CNN-Turk , en allant aux nouvelles. Je savais que le procès avait lieu aujourd’hui. J’avais évoqué l’affaire dans un billet début mai.  Irfan, vient d’être  condamné à un an et 3 mois de prison, et Merve Erol à une amende de 16000 TL (environ 8000 euros), pour l’article « Conditions climatiques à Kandil »  publié dans le journal turc indépendant l’ Express.

J’étais persuadée qu’il allait être acquitté. Après Bianet, des grandes plumes de la presse turque ont pris sa défense à lui et à son journal dans Taraf , Habertürk ou Radikal. Ils pointent du doigt la législation anti-terrorisme qui a condamné une quinzaine de  journalistes à la prison ferme ces trois derniers mois (ici la page Turquie de RSF)   Je présume que beaucoup de ses confrères assistaient au procès aujourd’hui.

Je n’ai pas réussi à me procurer l’article incriminé. Mais je n’imagine pas une minute que les lignes qu’il a écrites puissent constituer en une apologie du PKK ou  un appel à la violence. Certes, il y rapportait le témoignage d’un commandant du PKK, mais l’année dernière Milliyet publiait le long entretien qu’Hasan Cemal avait eu avec Karayilan , le principal chef  militaire du PKK, dans les montagnes de Kandil. Et heureusement que les journalistes ne se contentent pas d’interviewer ceux dont ils approuvent les actes ou les engagements. Les lecteurs n’auraient plus que des professions de foi en guise d’information ! D’ailleurs que les journalistes approuvent ou non ceux dont ils rapportent les propos est le dernier souci du lecteur. Ce qu’on attend d’un journaliste c’est qu’il informe correctement, ce qui n’est pas facile, ni donné à tout le monde.

Evidemment, le contexte actuel n’était pas des plus favorables. Le printemps est chaud, les combats entre l’armée et le PKK font de nombreux morts. Pas seulement dans les montagnes – plusieurs appelés viennent de se faire tuer dans le port d’Iskenderun. Loin donc des zones de confrontations habituelles.

L’un d’entre eux était originaire d’Hakkari, province kurde où est située la sous-préfecture de Yüksekova d’où est originaire Irfan. Origine qui n’a pas du constituer une circonstance atténuante. Pas plus que le fait d’écrire pour la presse indépendante, c’est à dire les médias n’étant pas proches du gouvernement AKP, et n’appartenant  pas non plus au puissant groupe Dogan. Il a débuté au magazine Nokta, connu pour son indépendance et révélateurs de scandales avant que Taraf n’endosse ce rôle. Le magazine avait du fermer dans la quasi indifférence des autres médias.

J’espère que la grand-mère d’Irfan n’est pas au courant. Elle adore son petit fils et elle a  sans doute atteint les 110 ans. Elle ne le sait pas exactement. Mais elle commence à devenir fragile. L’été dernier elle pleurait quand je prenais congé d’elle. C’était la première fois que je la voyais pleurer. Comme ellle ne parle que  le kurde, au moins elle ne l’apprendra pas par les médias.

Nâze - Irfan Aktan

Irfan a raconté son incroyable histoire dans un récit, Nazê. Elle est originaire de la bourgeoisie juive la ville d’Acre, aujourd’hui située au Kurdistan irakien, mais alors petite ville prospère de l’Empire Ottoman. C’est pendant la première guerre mondiale qu’elle avait rencontré un jeune orphelin kurde, seul rescapé d’une famille de réfugiés du Hakkarî. Son père, bijoutier venait en aide à ces orphelins. Pour l’épouser, elle s’était enfuie avec lui.  On voit que les unions à la suite  d’un kizkaçirma  sont une tradition  ancestrale dans cette région.

Comme son jeune époux avait ensuite embrassé comme tout le monde  la « profession » de contrebandier, a commencé pour elle une longue existence d’errance, de part et d’autre des frontières, dans les villages Dosti d’Iran, de Turquie et d’Irak, bien éloignée du confort auquel  la bijouterie d’Acre l’avait habituée.. Elle a beau être devenue une musulmane très pratiquante, ce n’est que devenue âgée et après la mort de son époux, qu’elle a perdu le statut d’étrangère au village. Aujourd’hui elle est Dade,  choyée par tous les villageois. Mais il n’en a pas toujours été ainsi.

L’ami dont la famille m’accueille depuis près de dix ans maintenant à Hakkari a par hasard épousé une femme de ce village.  Quand ils n’étaient alors que fiancés et qu’il me l’avait passée au téléphone, pour qu’on fasse connaissance, elle n’en revenait pas : « Benim Köye’ye gittiniz mi !  »  (vous êtes allée à mon village !) Dade taniyormusunuz ! » (vous connaissez Dade – qui signifie grand mère) avec l’accent kurde trainant et à couper au couteau d’Hakkari que j’adore.

J’avais bien tenté de me lancer dans la traduction de quelques pages de ce récit. Mais mon niveau de turc est insuffisant. Pour traduire 4 malheureuses pages, j’ai mis plus de deux jours. Et un ami turc parfaitement francophone a du corriger de  nombreux contresens. Le récit est écrit dans un style qui mêle langue très soutenue et expressions populaires. Un délice pour un traducteur chevronné ( si on considère que la traduction est aussi une création) mais j’ai renoncé pour le moment à traduire les autres pages que j’avais demandé à Irfan de me conseiller. Je m’y lancerai peut-être à nouveau, mais avec l’aide d’un(e) ami(e) parfaitement turcophone.. L’idéal serait de profiter comme je l’avais fait d’un séjour en Turquie. Mais  trimballer un gros dictionnaire ‘turc- français », c’est assez galère. D’autant que je suis du genre à « bouger » quand je vais en Turquie.

Mais tous ceux qui l’ont lu, m’ont dit que c’est un récit très poignant. C’était aussi le jugement d’une amie turque à laquelle je l’avais prêté lorsque nous passions ensemble quelques jours de farniente sur une de mes petites plages préférées de la Mer Egée.Une vie pleine d’amerturme comme une élégie, rapporte Irfan dans les quelques pages que j’ai traduites.

J’espère qu’elle ne sait pas que son petit fils a été condamné. Et  surtout que cette peine ne sera pas confirmée en appel, que je présume les avocats vont demander. A son âge, elle n’a pas besoin de l’amertume supplémentaire d’être privée pendant plus d’un an des visites de son petit fils adoré.

Et puis je doute que ce soit en condamnant des journalistes comme Irfan ou d’autres  comme lui à des peines de prison, que la Turquie résoudra le problème kurde, ni qu’elle en finira avec ses petits mehmetciks tués au combat.

Bianet vient de mettre en ligne l’article d’Irfan. (en turc ) C’est bien un reportage, pas un éditorial.

Et ici on trouve sa traduction en français. Merci au traducteur !

2 commentaires sur “Irfan Aktan, journaliste kurde condamné et l’amertume de Dade, sa grand-mère de 110 ans

  1. Je viens de lire l’article à l’origine de la condamnation de Irfan Aktar. C’est vraiment délirant. Je pense que le chemin est encore très long pour une démocratie en Turquie. C’est désespérant.

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  2. bonjour Bayram. Comme l’article est très long, je ne sais pas si j’aurais le courage de le traduire. Si vous avez le temps bien sûr, est-ce que vous pourriez nous faire un bref résumé. Sinon, je vous fais confiance et avant même de l’avoir un peu parcouru, je n’ai pas imaginé une seconde qu’Irfan puisse appeler à la violence !

    Comme dit Ahmet Insel, c’est l’acilim de la justice qui est urgente en Turquie. Bon, pour le moment il reste en liberté jusqu’à l’appel, mais imaginez l’effet que peut avoir sur les gosses déjà survoltés de Yüksekova (ou d’Istanbul !) ce genre de condamnation…et ce que ça donnera quand c’est eux qui prendront la place de politiques comme Ahmet Türk.

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