Irfan Aktan, devenu « le » journaliste super star….

Irfan Aktan journaliste

L’expression « LE » journaliste, je l’emprunte à sa consoeur, Ayse Karabat, qui comme beaucoup d’autres a pris la plume pour s’indigner contre la condamnation à 15 mois de prison dont Irfan a écoppé le 4 juin dernier pour avoir fait son job de journaliste.

En attendant le procès en appel, il reste libre et depuis il est même devenu une vedette. On le connaissait déjà bien dans le petit monde du journalisme et il est très souvent cité par des confrères dans des papiers sur la question kurde. Des lecteurs aussi le connaissaient, bien sûr. Mais maintenant c’est le grand public qui découvre le « vilain Irfan », comme m’écrivait en se marrant et par antinomie un copain journaliste turc.  Sa condamnation a fait couler beaucoup d’encre dans les médias.  L’intervieweur est devenu interviewé dans les colonnes de Milliyet, qui publie un long entretien de lui :  » A cette loterie n’importe quel journaliste peut sortir ».   Hasan Cemal qui n’avait pas fait partie de ces numéros sortis pour le long entretien avec le leader du PKK, Karayilan, publié dans ce même quotidien, a bien sûr lui aussi fait un papier. Ceux qui ont pris la plume pour exprimer leur soutien et leur indignation se sont sans doute souvenus aussi de ce qui était arrivé à Hrant Dink, après un jugement qui en avait fait un « ennemi de la nation ».

Il est aussi devenu la coqueluche des plateaux TV. Je n’ai malheureusement pas pu voir ces émissions, mais s’il est arrivé que certaines soient animées par des femmes, elles ont du trouver drôlement charmant le « méchant propagandiste ». Quant à sa grand-mère Dade qui lui avait passé un savon en apprenant sa mise en examen « Mais avais-tu bien besoin d’écrire ça ! « , elle doit être contente de voir son petit fils à la télévision de son village de Yüksekova.

Bref, tout cela devrait constituer un  bon coup de pouce dans la  carrière d’un jeune journaliste.  Je ne suis pas certaine que c’ était l’objectif du tribunal, mais bon tout le monde en Turquie ne partage pas l’état d’esprit des juges et c’est logique que le public ait soif d’information sérieuse, y compris (et même  surtout, compte tenu des circonstances actuelles) quand il s’agit du PKK. Avoir grandi à Yüksekova et avoir passé sa jeunesse sous « Etat d’Urgence »  ça peut aider à comprendre la question kurde – Il y en a assez  qui écrivent sur la question sans jamais avoir mis les pieds dans la région – ou sans sans avoir vraiment rencontré ses habitants. C’est un truc qui m’épate d’ailleurs.  (J’ai aussi quelques lecteurs occasionnels dans ce cas là, qui n’hésitent pas à  me donner des « conseils » sur ce que je devrais écrire : des billets plus en accord avec les clichés auxquels ils tiennent tant, évidemment . Heureusement ce genre d’énergumènes sont assez rares)

Ayse Karabat apprécie son boulot et dont voici la traduction de l’article qu’elle lui a consacré,  faisant par la même occasion  sa profession de foi  sur le métier de journaliste et que Today’s Zaman a publié.

Le journaliste : Irfan Aktan

« Irfan Aktan est LE journaliste pour moi comme pour beaucoup d’autres qui tentons de comprendre les récents développements de la question kurde en Turquie. Il est un parfait exemple de ce qu’est le journalisme.  La cause de ses récents déboires est un reportage sur un élément important que les médias turcs avaient occulté. Il passe beaucoup de temps sur le terrain à enquêter avant de rapporter ses observations au public. Et il est un des rares journalistes de langue kurde, possédant un sens aussi développé de l’exactitude.

Ce n’est pas un journaliste neutre, c’est un humaniste qui croit en la démocratie et à la paix. Il tente de faire entendre la voix de ceux qu’on n’écoute pas. Ses reportages posent des questions fondamentales et il s’intéresse à tous les groupes opprimés, ainsi qu’à la question de l’égalité entre les sexes.

Mais avoir cité des interviews de membres du Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK) , illégal, lui ont valu une condamnation à 1 ans et 5 mois d’emprisonnement pour  » propagande terroriste « .

Alors que le gouvernement lançait son initiative démocratique, Irfan Aktan se rendait dans le sud-est du pays comme il le fait régulièrement, en quête de réponses à la principale question qui se posait alors : Comment cette initiative était-elle perçue par la population de la région kurde? Il s’y est pris comme un journaliste doit le faire, a discuté avec de nombreuses personnes, des maires à l’homme et la femme de la rue, ainsi qu’avec quelques membres du PKK et leur a demandé ce que le public voulait savoir. Etaient-ils prêts à déposer les armes ?

Son article a été publié dans le mensuel l’Express d’Octobre 2009. Dans cet article il montrait que différentes opinions s’exprimaient au sein du PKK et que certains n’avaient pas l’intention de déposer les armes, alors qu’à la même période d’autres membres du PKK quittaient la montagne (pour se rendre symboliquement à la justice, NDT)

Comme il le dit explicitement dans cet article, il ne pouvait pas se contenter du témoignage de deux membres du PKK pour produire une analyse. Et il a donc épluché les organes de presse réputés proches du PKK et les a cités. Magazines qui ne sont nullement illégaux d’ailleurs. il a fait comme tout journaliste doit faire. Mais c’est pourtant pour ça qu’il a été accusé de  » faire de la propagande pour une organisation terroriste  » ainsi que, de  » divulguer et soutenir l’opinion d’une organisation terroriste près de l’opinion publique »

Il faut souligner qu’à peu près à la même époque les médias publiaient de très importants interviews de leaders du PKK. Ainsi le quotidien Milliyet avait publié un interview du leader du PKK Karayilan, réalisé par le journaliste Hasan Cemal, qui avait eu un énorme succès et avait été abondamment cité par les autres médias. Cet entretien avait été considéré comme un signe important de l’initiative démocratique. Dieu soit loué, Hasan Cemal n’a pas été mis en examen, par contre dans le cas d’Irfan Aktan la justice en a décidé autrement.

Pas plus l’Express, qu’Irfan Aktan n’ont jamais prôné la violence. Ce n’est pas dans la nature de ce dernier. Pourtant c’est le premier journaliste à avoir été condamné à une tel peine depuis la création du mensuel, il y a 16 ans.

Le procureur prétend que les propos de cet article pourrait pousser les jeunes à rejoindre le PKK, ce qui n’est pas un argument valable. D’autant qu’il s’avère que l’Express n’aurait été vendu qu’à…8 exemplaires dans la région kurde.

La législation anti-terroriste est extrêmement injuste, non seulement dans le cas d’Irfan Aktan, mais aussi quand elle s’applique à des milliers de jeunes mineurs kurdes jugés comme des adultes. La justice turque a du mal à saisir qu’ignorer le PKK ne le fera pas disparaître. Elle est aussi incapable de comprendre que le droit à une information fiable fait partie des droits de l’homme et est indissociable d’un système démocratique.

Irfan Aktan souligne que la législation anti-terroriste rend de fait tout journaliste vulnérable.  » La loterie peut tomber sur n’importe qui, à n’importe quel moment ».

Nous, journalistes n’avons pas envie d’être les jouets d’une loterie. Nous voulons avoir la liberté de faire notre métier. Le droit d’informer doit être garanti, car c’est le seul moyen d’établir une véritable démocratie. »

Ayse Karabat, Today’s Zaman, 13 juin 2010

 

 

 

 

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