Diyarbakir 15 août 1993 – Hakkari 15 août 2004

 

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La première fois que j’ai séjourné à Diyarbakir, reçue dans la famille d’un copain, c’était en 1993. A l’époque les noms de Barzani et de Talabani ne me disaient rien du tout et je ne savais pas à quoi ressemblait Ocalan. C’est dire si je n’y connaissais pas grand chose à la question kurde. Des années plus tard, alors que nous regardions des photos que j’avais prises lors de ce séjour, ce copain m’a dit qu’après mon passage, son frère avait été convoqué par la police et que l’interrogatoire à mon sujet aurait duré 6 heures. Si c’est vrai, je me demande bien ce qu’il a pu raconter.

Plusieurs de ceux qu’on voyait sur ces photos sont morts depuis, ai je aussi appris à cette occasion. Ils avaient rejoint le PKK quand je découvrais la vie dans les îles polynésiennes et que j’attendrais donc plusieurs années pour revenir dans la région. C’était le cas d’un très jeune garçon qui faisait partie des invités du père de cet ami  à Kiziltepe. Et je crois aussi du cousin qui nous avait emmenés en voiture à Mardin et au monastère de Mor Gabriel, dont la visite reste plus qu’un souvenir inoubliable  Cela devait être un 15 août, mes amis disaient que ce jour là était une date importante pour le PKK et craignaient des contrôles militaires sévères, ce qui n’avait pas été le cas. On avait pu circuler sans problème.

Mais le 15 Août  n’est resté encore longtemps pour moi que la date de la fête de ma cousine Marie, qu’on fêtait quand nous étions enfants comme toutes les fêtes et anniversaires de l’été, sur la grève bretonne que Mona Ouzouf évoque dans sa  Composition Française . Un ouvrage que je recommande d’ailleurs à tous ceux que la question kurde intéresse, tant le jacobinisme français a servi de modèle à la République turque, ainsi qu’à tous ceux qui s’imaginent que la langue bretonne n’est qu’un dialecte qui ne mérite que mépris.

Mais je suis restée ignorante de l’importance de cette date dans la région  kurde jusqu’au 15 Août 2004, même si je n’ai appris que plus récemment que c’est un 15 août qu’ont eu lieu les premières attaques du PKK. Ca a du être quelque chose d’ailleurs. Un ami originaire de la région d’Ehru me disait qu’en entendant les combats, les habitants de son village avaient d’abord cru que les Russes venaient d’envahir la Turquie !  – C’était encore la guerre froide en 1984 et on était un peu obsédé par l’invasion russe en Turquie aussi.

Même si depuis j’ai lu tout ce que j’ai pu trouver sur la question kurde et rencontré pas mal de gens qui connaissent bien le sujet, c’est seulement en février de l’année dernière que j’ai aussi appris qu’Ocalan avait été arrêté un 15 février. Ce jour là, je traversais Cizre encore noyée sous les vapeurs de gaz lacrymogènes. Nous avions aussi été retardés par les émeutes, ce qui ne faisait pas trop l’affaire d’un passager irakien qui se rendait à Bagdad et espérait arriver à Mossoul avant la nuit, qui tombe tôt en hiver, pour y prendre le taxi collectif qui le conduirait jusqu’à destination.

Selon lui, on recommençait  à respirer à Bagdad et même à sortir le soir. Par contre Mossoul restait très dangereuse. La première fois que je l’ai traversée, en 2004, les copains, des Français, insistaient pour me montrer les bords du Tigre. Heureusement que le chauffeur et le traducteur n’étaient pas d’accord. Moi, la traversée d’une zone arabe (non kurde), déjà ne m’emballait pas. Mais c’était le chemin le plus court pour le temple yézidi de Lalesh et Ali, notre chauffeur, n’en faisait qu’à sa tête. Cela étant dit quelques mois plus tard plus aucun conducteur ne prenait le risque de rejoindre Dohouk via Mossoul tant la situation y avait dégénérée.

Le 15 août 2004, nous nous étions rendu en minibus de Yüksekova à Hakkari. C’était un samedi. L’ami auquel je rendais visite rentrait dans sa famille pour le week-end. Cette fois les contrôles étaient sévères. Il faut dire que comme je venais de le découvrir ébahie, les combats venaient de recommencer dans les montagnes après plusieurs années de trêve. Cet ami ne cessait de répéter « Baris ne güzel ! (que c’est bien la paix !) « l’été où j’étais venue pour la première fois à Hakkari, après avoir fait leur connaissance à lui et ses amis, sur l’île d’Akdamar, en 2001. Mais  l’été 2004 la période de cessez le feu était finie. Il y avait eu deux morts à Sirnak la veille de la nuit que j’y avais passée en me rendant d’Erbil, au Kurdistan irakien, à Yüksekova. Et pour  couronner le tout, un groupe jusqu’alors inconnu mais qui fera parler de lui ensuite, les Faucons du Kurdistan (TAK) promettaient de mettre la région à feu et à sang (enfin quelque chose comme ça) et un 15 août très chaud.

Évidemment, dans ce contexte, le gros tampon Irak tout neuf sur mon passeport me rendait un peu suspecte. Cette fois ma valise a été fouillée de fond en comble. Mes bouquins surtout ont fait l’objet d’une attention toute particulière. Mais bon, le plus subversif de tous était le dernier roman de Yasar Kemal qui n’évoque même pas les Kurdes, mais une communauté grecque. J’avais du quand même expliquer au policier que mes romans de Simenon intriguait, que le commissaire Maigret était un policier qui réussissait toutes ses enquêtes, ce qui avait fait naître une ébauche de sourire. Quand- même !

Des paquets suspects enveloppés dans du papier journal n’avaient pas échappé  non plus au regard vigilant d’une femme policière. Ils appartenaient à un couple de villageois âgés. Il s’agissait d’une bonne douzaine de cartouches de cigarettes qu’ils rapportaient de l’Iran toute proche. Le monsieur a bien tenté d’expliquer à la policière qu’il les rapportait pour un mariage, mais elle n’avait pas l’air convaincu du tout par ses explications exprimées dans un turc malhabile. C’est mon ami qui s’est chargé d’expliquer avec les égards dûs à la fonction de ses interlocuteurs, que ces cigarettes rapportées d’Iran était une façon pour des gens pauvres d’apporter leur contribution indispensable au mariage. Le chef s’est laissé attendrir (sans montrer du tout  qu’il l’était ) et le couple a pu garder ses cigarettes et se rendre à la noce. Et comme entre Yasar Kemal, Simenon et les cigarettes iraniennes, notre minibus ne constituait pas vraiment une menace à l’ordre public, nous avons pu repartir.

Avec la menace des Faucons, Hakkari avait repris le visage dont ses habitants avaient coutume à l’époque que l’on nomme là bas Terror zamani ( période de la terreur), mais qui était nouveau pour moi, même si les premières fois où je m’y étais rendue, la ville était encore sous état d’urgence (OHAL). Elle était sillonnée de chars. Et on croisait des korucus en armes qui allaient prendre leur service.

L’après midi, mon ami a emmené toute une bande de cousins et cousines prendre le thé dans le parc de la ville, une sortie que ses soeurs que leur mère autorisait peu à sortir de la maison – heureusement qu’il y a les mariages – adorent. Avec les garçons nous avons un peu traînés et nous nous sommes arrêtés sur le chemin de la maison pour manger une soupe. Si bien que quand nous sommes rentrés, il n’y avait plus personne dans les rues, à part les militaires, ce qui est exceptionnel à Hakkarî qui grouille de monde jusqu’à une heure avancée de la nuit – flâneurs, convives qui rentrent d’un des multiples mariages ou familles qui promènent la nouvelle gelin (épouse d’un fils) pour que l’environnement la découvre … Les nuits d’été à Hakkarî sont populeuses normalement.

Sa mère nous attendait avec inquiétude, mais je n’avais pas senti les garçons particulièrement inquiets. « Ca va barder cette nuit, vous pensez ?-  Her sey olabilir » – tout est possible, une expression qu’on emploie beaucoup à Hakkari. Y savait-on déjà que ces menaces qui faisaient les gros titres des médias étaient vaines,ou habitude de vivre avec la guerre ? Toujours est-il qu’il s’agissait d’une fausse alerte et la nuit est restée paisible à Hakkari.

Depuis les TAK se sont manifestés et à l’Est personne ne les considère comme des héros, pas même les apocus les plus fervents que j’ai pu rencontrer. Ce sont dans les villes de l’Ouest qu’ils commettent leurs méfaits.

Quant à mes amis, cet été encore, ils diront sans doute – « La guerre on est habitués », plutôt que  » Comme c’est bien la paix ». L’année écoulée depuis la dernière fois que je les ai vus, a été la pire de toutes depuis que je les connais. Après l’espoir qui s’était emparé de la région l’été dernier, c’est plutôt triste. Et on le ressent davantage quand on y a des amis qu’on a connu célibataires, puis amoureux toujours branché à leur téléphone portable, jeunes mariés puis pères de famille, que lorsque ce n’est qu’un nom revenant régulièrement dans les médias ou même qu’on y fait un bref passage pour un reportage d’ATV…

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