Diyarbakir, le coeur dynamique d’une vaste région kurde.

Lycéens de Diyarbakir, photo anne guezengar

Si j’en avais l’opportunité, je vivrais volontiers à Diyarbakir. La principale métropole kurde de Turquie est un peu loin de la mer, certes, mais je m’en consolerais avec le Tigre. Et puis le lac de Van, qui est certainement mon paysage préféré en Turquie, n’est pas trop loin non plus. Située à un peu plus d’une heure et demi en avion d’Istanbul (et il y a plein de vols chaque jour), à moins d’une heure d’Ankara et à 6 heures de Paris – bon avec mes vols charters je suis généralement bonne pour passer une partie de la nuit à l’aéroport, mais on en survit – ce n’est pas ce que j’appelerais une région reculée, comme je l’ai vue qualifiée dernièrement, sans doute pour donner une tonalité simili- baroudeuse au reportage présenté…(sur les crimes d’honneur, annonce-t-on, pour évoquer en réalité « les femmes rossées », comme on dit en Polynésie où on est aussi pas mal adepte de ce genre de crimes d’honneur. J’ai adoré aussi « le village situé entre Diyarbakir et Hakkari, près des frontières syrienne et irakienne ». Passer par Mardin pour se rendre à Hakkari, ça risque de prendre un peu plus de temps, mais on doit finir par y arriver! )

 

Diyarbakir, ancienne otogar ( photo anne guezengar)

La première fois que j’ai séjourné à Diyarbakir, en 1993, la ville débordait à peine de ses murailles de basalte. Avec les destructions de villages des années 90, l’exode rural des deux dernières décennies, couplé à sa vitalité démographique et à la jeunesse de sa population, celle-ci a connu une croissance exponentielle. Aujourd’hui ses murailles et son ancienne otogar (que j’aimais bien, elle aussi ), se retrouvent au coeur d’une agglomération devenue une véritable métropole régionale. Et il est probable que son poids régional mais aussi international ira en s’intensifiant avec  le développement des relations entre la Turquie et le Kurdistan irakien et la Syrie. Ce n’est pas par hasard que l’AKP voulait absolument gagner la municipalité de Diyarbakir.

 

Avec la fermeture des grandes entreprises d’Etat, comme Tekel, la raffinerie de sucre ou les ciments, décidée sous la pression du FMI, Diyarbakir se désindustrialise. Mais on y trouve une bourgeoisie d’affaires, investissant dans le bâtiment, qui ne chôme pas dans cette ville, le commerce mais surtout les affaires avec le Kurdistan irakien. 40% de la richesse produite à Diyarbakir provient des échanges avec cette région.

Ces échanges n’ont pas attendu le dégel des relation entre la Turquie et les autorités kurdes d’Irak pour se développer. Je me suis toujours amusée du hiatus entre la virulence des discours officiels et la réalité sur le terrain. D’un côté on se lançait des noms d’oiseau, de l’autre on investissait à qui mieux mieux dans la région autonome kurde tandis que les notables de cette région achetaient des résidences d’été sur le littoral turc…Et la sécurité qui règne dans la région n’est pas du seul intérêt des Américains. C’est aussi celui de la Turquie, d’avoir à sa frontière une région qui a toujours échappé au chaos qui régnait dans de vastes zones irakiennes.

 

Je me demande si ce n’est pas un peu la même chose aujourd’hui pour les relations avec Israël. Certes la fréquentation des touristes israéliens de la région d’Antalya a du chuter (reste les Russes et et tous les autres !) Mais je ne crois pas qu’il soit sérieusement question pour le moment de renoncer pour la Turquie à ses contrats d’armement avec ce pays, et je n’ai pas non plus entendu parler d’un éventuel retour des ouvriers arabophones alaouites de la région d’Antioche (Antakya), qui avec d’autres ont remplacé la main d’oeuvre palestinienne en Israël..

 

Un ouvrier Tekel licencié, avec lequel j’avais effectué le trajet de retour en bus d’Ankara à Diyarbakir en février dernier avait déjà des projets de reconversion. Comme il avait été embauché assez tard dans l’entreprise nationale, il avait exercé d’autres métiers et possédait une formation de grutier, grâce à laquelle il espérait trouver un emploi sur les chantiers du Kurdistan irakien. Selon lui les ouvriers spécialisés y sont recherchés et bien rémunérés.

En tous cas les Kurdes de Turquie sont nombreux à y travailler. Quand je me rends au Kurdistan irakien je suis hébergée par des copains entrepreneurs kurdes de Turquie, c’est donc un milieu que je connais bien. A la frontière quand l’appelé turc de service me demande ce que je vais faire en Irak, et que je réponds que je vais voir un ami qui y travaille, il me rétorque systématiquement : « dans le bâtiment? « . Avec le boom de l’immobilier au Kurdistan irakien, les entreprises en bâtiment sont les plus nombreuses. Tout leur personnel, de l’ingénieur à l’ouvrier vient de Turquie, et hormis quelques cadres,  tous sont des Kurdes. Je n’ai jamais rencontré de non kurdes parmi les ouvriers en tout cas. Avant de faire la connaissance de mes copains entrepreneurs, il m’était arrivée de passer quelques nuits dans des hôtels bon marché où les entreprises hébergent leur personnel. Comme je suis du style à papoter avec tout le monde et que les migrations de travail me passionnent depuis mes études de géographie, j’ai discuté avec les gars en buvant des verres de thé hyper sucrés dans les offices.

publicité à Erbil (photo anne guezengar)

 

A Erbil, j’ai souvent rencontré des ouvriers venus de Diyarbakir ou de Batman. A une époque, tous les restaurants turcs de la ville étaient tenus par des Diyarbakir. Comme il y a un turn over assez important, j’ignore ce qu’il en est aujourd’hui. Mais eux aussi viennent avec tout leur personnel, auquel s’ajoute un serveur d’origine local, arabophone. Un chrétien parce qu’on sert de l’alcool dans ces restaurants. Ils sont évidemment assidûment fréquentés par les entrepreneurs venus de Turquie, qui y retrouvent un air du pays. Les restaurants kurdes d’Erbil ne proposent pas de kebab urfali !

Quoiqu’il suffit de mettre les pieds dans n’importe quel commerce pour trouver le lait Pinar, les biscuits Ülker, les fromages ou les eaux minérales importées de Turquie etc…La liste serait longue. Ce serait plus rapide de lister les marchandises de consommation courante qui ne proviennent pas de Turquie ! J’avais fait une balade dans le bazar avec la chanteuse Rojin et l’acteur Nazmi Kirik : « Mais c’est les mêmes fringues qu’en Turquie ! « Avait-elle déclarée au commerçant turkmène (le bazar est le domaine de la bourgeoisie turkmène, en perte d’influence face à la concurrence des galeries marchandes et d’une nouvelle bourgeoisie d’affaires kurde) qu’elle avait quand- même dévaliser. Évidemment, elles en venaient …

Et bien sûr il y a le domaine du pétrole, dans lequel les firmes turques ne sont pas à la traîne…

 

Les grandes entreprises turques aussi emploient du personnel kurde. La Turquie a donc un réel intérêt national à préserver les langues de ses minorités, qui ne sont pas seulement les langues maternelles d’une partie de sa population, mais aussi des langues d’échange. Ce qui est vrai pour le kurde l’est aussi pour l’arabe, une minorité plus discrète, mais dont il est probable que le poids va grandissant avec les nouvelles orientations diplomatiques du pays. A Diyarbakir aussi vivent des Arabes (sunnites ceux là) originaires de Mardin ou d’Urfa. Comme c’est un milieu que je connais moins, je ne peux pas certifier qu’on trouve des hommes d’affaires d’envergure internationale parmi eux, mais le contraire m’étonnerait.

 

Diyarbakir concurrence de plus en plus Istanbul dans son rôle de capitale intellectuelle kurde de Turquie. Je pense personnellement que dans les années à venir son rayonnement à travers tout le territoire du Kurdistan, cette vaste zone de peuplement kurde, ira grandissant. Et ceci va de pair avec le rôle de puissance régionale que la Turquie veut se donner. Quoiqu’en pensent ses nationalistes comme partout atteint de myopie (suivez mon regard vers un pays que la perspective d’une adhésion de la Turquie effarouche et s’imagine pouvoir construire un projet de société avec le concept d’identité nationale), la vitalité de ses cultures minoritaires sert l’intérêt de tout le pays. L’influence des Etats Unis dans le monde doit beaucoup à ses minorités, dont les cultures ne sont pas opprimées, ni  l’objet de perpétuelles suspicions ou de mépris manifeste.

 

2 commentaires sur “Diyarbakir, le coeur dynamique d’une vaste région kurde.

  1. L’ancienne otogar, tu parles de celles pour les dolmus ou de celle qui est à 7/8 km du centre ville…
    Y’en a t’il une nouvelle de construite?
    ça fait quelques années que je ne suis pas venue…

    (en tout cas, quand j’y retourne je penserai à aller prendre un petit dej au Han)

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  2. La nouvelle otogar, située en périphérie, est ouverte depuis quelques années. L’eski otogar est celle qu’on voit sur la photo, elle était bien plus petite; on buvait le thé dans une gargote. (j’aimais bien)

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