Révolte et répression des enfants kurdes emprisonnés à la prison de Diyarbakir

000027.1268472160.JPG

Le 3 mai dernier les enfants kurdes emprisonnés en vertu de la législation anti terroriste à la prison de Diyarbakir s’étaient révoltés, parce que des malades parmi eux seraient restés sans soin. Dans la réponse à l’association Özgeder qui lui demandait des comptes, et dont le journal Bianet publie des extraits, l’administration pénitentiaire parle de mobilier brisé, murs dégradés – je suppose par des inscriptions- et d’auto mutilations. L’article ne dit pas en quoi elles constituaient, mais on imagine à quel point ces gamins n’en pouvaient plus de l’enfermement et de la promiscuité à une trentaine dans une cellule dortoir pour en arriver là !

Début juin, les jeunes révoltés, qualifiés de criminels ont été transférés dans plusieurs prisons de provinces voisines, sans que leurs familles n’en aient été informées. Seuls 9 d’entre eux sont restés dans celle de Diyarbakir. L’association Özgeder s’inquiète aussi de violences physiques subies par les jeunes détenus, sans doute depuis cette révolte. Kendal (16 ans) libéré de cette prison, le 18 février dernier, n’avait pas subi de brimades physiques en prison. Le tabassage en règle était resté l’exclusivité de la garde à vue.

Je ne serais pas surprise d’ailleurs que sa remise en liberté ait crée un vide déstabilisateur au sein du groupe de mineurs emprisonnés et que ça ait favorisé cette explosion de colère. Ce n’est pas par hasard que l’administration l’avait désigné responsable de la cellule où plus de 30 mineurs étaient emprisonnés le jour de sa libération. Sa maturité, son remarquable contrôle de soi et son charisme avait certainement un effet apaisant sur les autres jeunes détenus. Des actions de protestation avait été menées pendant son incarcération, mais il s’agissait de grèves de la faim,  non accompagnées de violence.

 

Leur transfert dans des prisons de provinces voisines, ne signifie pas uniquement être séparés des amis qu’on s’est fait pendant la détention. Pour tous les jeunes détenus de Diyarbakir, ce sera la fin des visites hebdomadaires de la famille et des quelques amis autorisés à en faire. La grand-mère de Kendal qui habite le quartier de la prison (cezaevi) passait tous les jours dire bonjour à son petit-fils. C’est à dire qu’elle disait bonjour aux murs de la prison. C’est sans doute un rituel courant chez les proches de détenus. Un chauffeur de taxi m’avait raconté qu’il conduisait tous les soirs des prostituées en pélerinage devant les murs de la prison française où leur souteneur était incarcéré. Ces visites tant attendues par les adolescents, seront au mieux mensuelles, le jour des visites ouvertes, comme c’était le cas à Diyarbakir pour les détenus originaires de Mardin (où la prison était trop pleine pour les accueillir!) Les familles des détenus sont de milieu modeste, voire déshérités, et les trajets non seulement vont devenir longs, mais aussi coûteux.

 

A Yüksekova, alors qu’on évoquait l’amnistie que tous les proches de détenus espéraient de l’ouverture démocratique (acilim) qui s’annonçait l’été dernier, un jeune homme de l’assemblée disait l’espérer pour son frère, qui purgeait 8 ans de prison. Mais il y avait léger malentendu, c’est pour trafic d’héroïne qu’il avait plongé – 43 kilos de toz (poussière) ! C’est 43 aussi, mais années de prison, que le procureur exige pour Kendal, pour un coktail molotov qu’aucun témoin, à part les policiers qui l’ont arrêté, ne l’a vu lancer et dont les experts n’auraient trouvé aucune trace sur ses doigts. Aucun observateur sérieux de la région (et plus généralement aucune personne douée de simple bon sens) ne peut imaginer que la législation anti-terroriste qui condamne ces gosses à des peines de prison supérieures à celles appliquées à un trafiquant d’héroïne, a pour objectif de pacifier la région.

Mehmet Ali Agca,qui avait ensuite profité d’une évasion pour tenter d’assassiner le pape Jean Paul 2, n’est resté quant à lui qu’une dizaine d’années en prison en Turquie pour l’assassinat d’Abdi Ipekci, un journaliste de gauche, directeur du quotidien Milliyet. Mais l’activiste loup gris n’était qu’un assassin, alors que ces enfants soutiennent le terrorisme….

 

Un slogan aussi élaboré que biji serok apo (vive le président Apo) – leur éducation politique va rarement au-delà – et le signe de la victoire qui y est associé (au point que les militants turcs pro palestiniens de la flottille pour Gaza, ne levaient qu’un doigt, ce qui chez nous signifierait tout autre chose que victoire!) qualifié de propagande pour une organisation terroriste, leur vaut un an de prison, qui s’ajoute à la peine infligée pour avoir lancé des cailloux sur les forces de l’ordre. C’est certain que c’est une propagande qui va loin, ça ! Je n’ose imaginer l’état dans lequel seraient certaines de nos banlieues déjà bien mal en point, si on avait infligé le même traitement aux gosses qui à une époque affichaient le portait de Ben Laden, remplacé depuis par celui de Tariq Ramadan, ce qui est quand même rassurant puisqu’il n’appelle à tuer personne, dans leur téléphone portable.

La dernière fois que j’ai eu Arif Akkaya au téléphone, il se trouvait devant la prison avec le père de Kendal et les parents de mineurs détenus, qui y avaient installé un campement, à la façon des Tekel si j’ai bien compris ce qu’il m’en disait. Je n’avais pas réussi à tout saisir, mais je présume que c’est l’annonce de ces transferts qui avaient occasionné cette mobilisation des familles.

 

C’est triste de voir que des années après la mort du cinéaste, le dernier film de Yilmaz Güney,  Duvar – le Mur, conserve toute son actualité. Ce film est certes moins sublime que ceux tournés en Turquie, comme YOL ou Sürü (le Troupeau), mon préféré, mais il prend aux tripes. Il se déroule dans une prison pour mineurs et se termine sur une révolte et le transfert des meneurs vers une prison de haute sécurité. Si on n’en pas encore là pour ces gosses – pas plus qu’il ne semble que la Turquie ne tombera dans le piège de restaurer le statut d état d’urgence réclamé par l’extrême droite, en réponse à la recrudescence des attaques du PKK – dans le film aussi les gosses passaient d’une prison qui conservait une certaine humanité, avec le vieux gardien qui les aimaient bien, pour des conditions d’incarcération bien pires.

La très belle chanson Hayderi, du film est chantée en zazaki je crois

 

Un extrait aussi du film Duvar – Le Mur – de Yilmaz Güney, avec un Agit.

[kml_flashembed movie="http://www.youtube.com/v/rjMY5AP7GwE" width="425" height="350" wmode="transparent" /

Pour les censurés de you tube ! http://www.youtube.com/watch?v=rjMY5AP7GwE&feature=related

L’association d’Arif Akkaya Justice pour les Enfants a une pétition en ligne.

 

 


 

 

5 commentaires sur “Révolte et répression des enfants kurdes emprisonnés à la prison de Diyarbakir

  1. Merci pour votre blog et vos différents articles. J’y passe tous les jours et j’apprécie beaucoup vos travaux.

    Pour ce qui concerne les enfants kurdes condamnés pour « terrorisme », l’association Çocuklar İçin Adalet Çağrıcıları devrait entamer des manifestations dans plus d’une trentaine de villes en Turquie et commencer une grève de la faim. J’espère que les manifestations, si elles ont lieu, seront de la même ampleur que le mouvement Tekel et qu’elles mobiliseront au delà de la population kurde. Bien que l’étiquette « terroriste » accolée à ses enfants risque de nuire à une large mobilisation mais sait- on jamais… : http://bersiv.com/5136-ils-se-vengent-des-enfants

    Pour ces enfants, je crois qu’il n’y a pas grand chose à dire sinon que c’est du grand n’importe quoi. Cette législation ne résout en rien le problème du PKK et ces condamnations, au contraire, ne font que renforcer l’influence de l’organisation. Vous l’avez dit, il suffit de bon sens pour le noter….

    Le sujet est peut être hors sujet mais j’ai une certaine curiosité. J’ai l’impression qu’en Turquie la perception que l’on peut avoir de l’incarcération est différente de celle qui vaut en France. Est- ce que la réinsertion d’anciens détenus est plus facile en Turquie? Est-ce que les gens perçoivent très mal une condamnation à une peine de prison (pas pour « terrorisme »)? J’ai cette impression que la population en Turquie ne perçoit pas tellement à mal la prison….qu’en pensez-vous?

    Pour ce qui est de la chanson Hayderi, elle est effectivement en zazaki.

    J'aime

  2. bonjour Berçem et merci pour les infos. J’espère revoir Arif prochainement et je donnerai donc des nouvelles de justice pour les enfants.
    Ah oui, les Turcs sont bien moins moralistes que les Français (idem de bien d’autres peuples, En polynésie quand un détenu sort de prison il « a payé » et on n’en parle plus). Je dirais même qu’on y a de l’affection pour le prisonnier. La prison fait partie de la vie et même dans une certaine mesure de la formation politique. Combien de chefs de gouvernement y sont passés , à commencer par Erdogan.
    En Turquie j’ai plein d’amis qui ont fait de la prison, turcs ou kurdes. Pour raison politique, certes. Mais je trouve qu’on a la même indulgence pour le droit commun. Une simple dette peut y envoyer. Il y a quelque temps des médias parlait d’un monsieur âgé envoyé en taule sur son fauteuil roulant pour une facture d’électricité de 20 euros non réglée.

    c’est peut-être ce qui explique en partie un certain fatalisme, y compris kurde d’ailleurs, même si côté kurde on ne peut pas parler d’indifférence. Arrestations en masse d’élus, arrestations et tabassage de gosses, en d’autres lieux ça ferait exploser des villes ça.

    Je pense que la Turquie doit profiter de la génération qui a connu le coup d’Etat pour tenter de regler la question kurde. Un Ahmet Turk a connu les solidarités entre prisonniers, les prisons de Canakkale ou ailleurs faisaient grève de la faim par solidarité avec Diyarbakir.
    La génération qui lance des pierres à Hakkari (ou même étudiante) est bien plus radicale, même si heureusement on trouve des Kendal parmi eux et des Turcs qui continuent à faire le lien comme Mehmet Atak, Canan Atalay (qui défend des dizaines de gosses) ou des journaux comme Taraf , les grandes universités libérales du pays ( Bogazici, Bilgi etc; les artistes et la société civile…

    J'aime

  3. Fatalisme, c’est exactement le mot que j’emploierai parce que le terme de « kader » (« destin » pour les non turcophones) revient souvent en bouche quand on parle des prisonniers, politiques ou autres.

    Un mot qui tend à la léthargie et l’absence de réaction, ainsi qu’à la déresponsabilisation, je pense, du politique et de l’individu.

    Le mot « kader » est systématiquement employé sur les chaines turques et en particulier dans les talk show très nombreux et à la mode. Je crains leurs effets sur la population… Ils sont d’autant plus enclin à le penser qu’ils font face à tous les maux possibles ! On peut se sentir que condamné quand on a vécu et vit encore dans un système particulièrement bien ancré et qui n’est pas prêt de décamper.

    C’est exactement la même chose en France pour une certaine catégorie de population, en particulier les jeunes, qui dénonce les effets néfastes du système capitaliste mais qui, pourtant, ne réagisse pas, tombant dans un certain fatalisme face à cette machine politique bien ficelée. La seule différence, c’est qu’ils ne parlent pas eux de « destin » mais bon le fatalisme est également présent et empêche toute réaction…

    J'aime

  4. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais il me semble  que KADER exprime davantage une acceptation de son destin qu’une complète soumission. En tout cas, je trouve que l’ambiance est beaucoup moins plombé en Turquie et notamment à l’Est qu »en France où il faut dire que c’est costaud – le plomb je veux dire). Sans doute parce que les solidarités y sont plus fortes et que la société y est plus jeune et plus en mouvement.

    Un mouvement comme celui de Justice pour les Enfants qui rassemble ouvriers, intellectuels, artistes etc… vous connaissez l’équivalent en France? On y a vu heureusement des mouvements de solidarité avec les gamins de familles irrégulières risquant d’être expulsés notamment à l’échelle des écoles – l’un d’eux planqué par des femmes de militaires à Brest! – mais ça me parait plus éclaté.

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s