Turcs de Turquie, Turcs de France, de New-York et d’ailleurs.

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Pour des Français à l’esprit cartésien, les identités des originaires de Turquie, c’est un truc qui n’est pas toujours évident.

Déjà il y a les » Turcs de Turquie », les « Turcs d’Allemagne », les « Turcs de France », au sein desquels on distingue les « Turcs de Paris », les ‘Turcs de Lyon », les « Turcs de Quimper » « les Turcs de Flers » etc qui  ne seraient pas tout à fait les mêmes. En tout cas ceux de Bordeaux parlent français avec un accent bordelais plus ou moins prononcé. Et même si elles ont tendance à s’estomper, on note toujours quelques différences entre les Quimpérois et les Strasbourgeois. Donc rien d’étonnant à ce que les Turcs (ou les Kurdes) de France ayant grandi dans ces deux villes se distinguent un peu aussi. Voilà déjà ceux qu’on peut rencontrer à un mariage turc ou kurde en France. Même si depuis que l’identité nationale est devenue à la mode en France, il est moins fréquent d’y côtoyer des « Turcs de Turquie », pour lesquels se procurer le visa nécessaire est devenu un parcours du combattant. S’ils l’obtiennent.

Pour ma part outre des Turcs de pas mal de villes européennes, j’ai aussi croisé des « Turcs de Sydney » et rencontré  « des Turcs d’Auckland ». J’étais en transit pour 24h, lors de mon premier séjour dans cette ville. Le temps de me procurer le visa pour l’Australie, ce dont l’agence de voyage se chargeait pour les voyageurs raisonnables, mais je prenais un billet pour le lendemain. J’y étais tombée par hasard sur ce qui devait être alors le seul restaurant turc de la ville. Je m’y étais précipitée. Et j’étais rentrée à l’hôtel légèrement pompette. Avec toutes les épingles que j’avais épinglées sur la grande carte de la Turquie accrochée au mur  et ma réponses en turc à sa question « Do you know Turkey?« , le patron s’était installé à ma table pour boire un verre avec moi. Le duble de raki a remplacé la « dose touriste » puis la bouteille est restée sur la table. Musique türkü, Turquie,  Yilmaz Güney, Nazîm Hikmet  etc… Après les îles j’avais eu le sentiment de retrouver un chez moi.

J’avais profité de l’escale retour pour manger des huîtres dans le port d’Aukland. Comme la musique türkü, elles sont rares en Polynésie.

J’ai bien sûr aussi rencontré les Turcs qui vivent pour certains sans doute toujours à Tahiti  et qui comme moi venaient de la métropole : une fille dont la famille était originaire d’Izmir qui bossait dans un club de plongée à Bora Bora, et deux Kurdes-de-Turquie-de France qui avaient suivi leur Vahine Tahitienne à Tahiti – en fait Vahine demi chinoise de Tahiti pour au moins l’un d’eux – autant dire que leurs enfants ont le choix pour se définir une identité.

Les Turcs de New-York, j’ai fait leur connaissance grâce à Hatice, aujourd’hui une amie et presque petite soeur, turque alévie askale de ma ville, encore adolescente quand j’avais fait la connaissance de sa famille. Comme elle rêvait de voyager – « comme toi« –  avant de partir pour les îles,je lui avais conseillé de faire des études d’import export. Trois ans plus tard je recevais une carte postale « J’ai suivi tes conseils. Je suis en stage à New-York, dans une société turque d’import export. Je travaille dans l’Empire State building. C’est super. Viens me voir ». L’Empire State Building comme rêve américain, on peut difficilement mieux faire. Et quelques semaines plus tard, je grimpais à mon tour sur le toit du « rêve américain » et je découvrais les meilleures boites de nuit turques de New-York fréquentées par de jolies  sonradan görme (frimeuses). Mes petites robes tahitiennes et le climat tropical qui donne une peau suberbe, y avait quand-même eu quelque succès.

J’en avais aussi profité pour croiser John, un copain américain qui vit à Istanbul et que je croise de temps en temps par hasard. Une fois c’était sur l’île  turque de Bozcaada, la dernière fois c’était dans une rue de Beyoglu. Là c’était à Times Square. On sortait de la même rame de métro. J’ai eu le droit naturellement à sa blague habituelle dans ces occasions là : « You are working for CIA » ! Alors qu’en réalité, ce sont les Américains qui travaillent tous pour la CIA, comme tout le monde le sait en Turquie.

En Californie j’avais été invitée dans la famille de Semra, originaire d’Izmir et la meilleure amie d’une de mes cousines tahitiennes. Une branche de la famille dont j’ai fait la connaissance les derniers mois de mon séjour. Je me doutais bien que si l’histoire d’amour avec une « princesse tahitienne » d’un cousin de ma grand-mère, élevé à Tahiti où son père était alors responsable des transmissions (et avait des principes d’éducation rousseauistes), était vraie, il devait bien y avoir une descendance. J’avais mis un peu de temps pour la dénicher, mais j’avais fini par avoir moi aussi toute une bande de cousins et cousines, comme tout le monde en Polynésie où la famille est un peu ce qu’est la asiret (clan) aux Kurdes.  Il s’avère en plus que la « princesse » était originaire de Taha’a, l’île jumelle de celle où je vivais Il est probable qu’elle était vraiment de lignée « royale » (chefferie serait plus exact). En tout cas elle était très jolie. J’ai pu voir la photo de celle que je pensais n’être peut-être qu’une légende familiale. Ce qui est quand même drôlement émouvant.

« Mais alors, toi aussi tu es Tahitienne« , en avaient conclu quelques copines tahitiennes, quand  je  leur avais raconté l’histoire. Ben pas vraiment, ce sont mes cousins qui sont aussi Bretons.  C’est pareil, avait décidé l’une d’elle  qui pleurait à la fin du récit. L’histoire d’amour entre le cousin de ma grand-mère et sa petite amie est très romanesque et triste puisque Kader – le destin – ,en l’occurrence  une guerre mondiale, les a empêchés de se retrouver. Et les retrouvailles familiales avaient été très touchantes.  Mais le « yarin türk » (à moitié turque) que m’avaient attribué mes amis de Pazariçi – qui avait fait rire une fois de plus ma petite soeur, quand elle avait fait leur connaissance – suffisait. J’allais finir par avoir du mal à savoir qui je suis.

En tout cas, il n’y a jamais de hasard.  Le jour où j’ai été conviée à faire connaissance avec l’ensemble de la famille tahitienne, je leur  avais apporté des loukoums. C’était début janvier 2000 et je revenais d’Izmir, mais j’étais loin de me  douter  des réactions que ceux-ci provoqueraient.  Et qu’une de mes cousines avait fait des études d’histoire à Strasbourg et s’était spécialisée dans…l’histoire byzantine! Une de ses soeurs était hôtesse de l’air sur Air France. Elle avait fait  la connaissance de Semra quand celle-ci travaillait pour Air Canada. Semra avait étudié dans un lycée français et est parfaitement francophone. Je  m’attendais encore moins à avoir une cousine tahitienne dont la meilleure amie était une femme turque !  Semra et son mari – un brillant mathématicien qui après ses études avait trouvé un emploi dans la Silicon Valley – étaient déjà venus passer des vacances à Tahiti. Quelques mois plus tard, elle m’invitait en Californie.

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Et c’est comme ça, qu’après avoir traversé le pont de Brooklyn dans la jaguar du patron d’Hatice, j’ai traversé celui de San Francisco dans la voiture de Semra. La voiture était un peu moins luxueuse, mais le pont est encore plus beau. Mon rêve américain est un peu turc sur les bords.

 

 

Comprendre qu’il existe des Turcs à peu près du monde entier – (sur l’ïle de Paques, je n’ai pas réussi à en rencontrer), ce n’est pas trop difficile. C’est ensuite que ça se complique ; quand on comprend qu’il n’y a pas que des Turcs d’ici ou d’ailleurs mais aussi des Kurdes qui ne sont pas Turcs (ce qui va encore)  des Alévis, des Sunnites, des Sha’afi, des Yozgat, encore quelques Chrétiens assyro chaldéens ou arméniens, des Oghouz, des Turkmènes, des Lazes, des anciens élèves du lycée Galatasaray, des supporters de Besiktas , des Caucasiens… Et même des Liç et des Pinargaban, 2 villages voisins, dont les uns sont des « sauvages « et les autres des ‘prétentieux », mais tous des Alévis, Askale – donc Turcs ou Kurdes – à Erzurum, province plus connue pour son rigorisme sunnite et son nationalisme que pour ses Alévis amoureux de saz, de raki et de lendemains qui chantent, ce qui commence à devenir moins simple, surtout si on tient absolument à mettre les uns ou les autres dans des cases bien définies. Ce qu’il est plus prudent d’éviter.

5 commentaires sur “Turcs de Turquie, Turcs de France, de New-York et d’ailleurs.

  1. Il ne fallait pas copier comme ça sur le voisin, Cem !

    Et l’héritage de la Révolution ce n’est pas que le jacobinisme. Il y avait aussi les Girondins… Et l’esprit des Lumières (il y a pire quand même) que les Turcs se sont aussi pas mal approprié.

    Mais j’ai un peu de mal à voir le rapport entre la révolution française et la diaspora turque évoquée dans ce billet.

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    1. Bonjour,

      Est-il possible que vous me contactiez sur mon adresse e-mail? Vos articles m’interessent beaucoup, moi même étant d’origine turc. J’aurais voulu avoir quelques renseignements sur cette article qui m’a beaucoup attirée.
      Votre réponse me servira énormément à l’avenir..

      Sur ce, bonne continuation à vous !

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      1. Bonjour Dilan

        Vous pouvez me contacter en utilisant la fonction « contactez moi ». (en haut du site à droite).
        Mais il est arrivé que je l’ai été par des personnes qui espéraient à la lecture de ce billet que je pourrais leur fournir des adresses de stages aux USA. Je ne sais pas si c’est ce qui vous motive. Mais si c’est aussi le cas, je préfère doucher votre enthousiasme tout de suite. C’est Hatice qui avait trouvé un stage à NY, pas moi. Cela prouve par contre que c’est possible d’en dénicher un , même quand on vient d’un milieu ouvrier et qu’on n’ a absolument aucune relation.

        Maintenant c’est peut-être pour un tout autre motif que vous souhaitiez me contacter.

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  2. Bonjour,

    Est ce que vous pouvez me contacter grâce à mon adresse e-mail, vos articles m’interessent beaucoup et j’aurais voulu avoir quelques renseignements sur celui-ci. Votre réponse me servira beaucoup à l’avenir..

    Bonne continuation !

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