Süleyman le fleuriste philanthrope de Yüksekova (et le footballeur tahitien)

Suleyman fleuriste de Yüksekova (photo anne guezengar)

J’ai un peu l’impression que la concurrence entre le réseau associatif pro kurde, laique (le BDP est un parti de gauche) et religieux (de la mouvance AKP ou confrérique) fait partie des facteurs contribuant à la vitalité du réseau associatif et d’entraide dans des villes comme Diyarbakir. Je ne crois pas qu’on trouve l’équivalent dans l’ouest de la Turquie de la vitalité associative de cette ville et, sans doute à un degré moindre, de la région kurde en général.

Un peu comme en Bretagne ou en Vendée, où la densité  des salles de cinéma de certaines villes est un héritage de la concurrence acharnée entre réseaux laïcs et catholiques. Ces cinémas étaient à l’origine des cinéma associatifs et le réseau des cinémas laïques était doublé de celui des cinémas catholiques. Même chose pour les associations culturelles ou sportives. A une époque chaque quartier avait son club catho et son club laique ! Il me semble que le FC Nantes est né de la jonction de 2 de ces clubs de quartier, pendant l’Occupation (naissance qui sent un peu le souffre d’ailleurs). Si un sympathisant des Canaris me lit, pour peu qu’il en reste, ce qui limite encore plus la probabilité, qu’il me corrige si je me trompe.

 

Je soutenais le FC Nantes quand Marama Vahirua y jouait, ce joueur tahitien qui mettait un but dès qu’il entrait sur le terrain. Des copains turcs ont d’ailleurs vu quelle grande connaisseuse de foot j’étais, quand j’avais assuré qu’il le ferait avant le match Galatasaray-FC Nantes. Mais je n’ai pas eu l’occasion de lancer la mode des FAAITO ‘ITO !!! au stade de la Beaujoire. Ni les « Allez mon chéri !!  » Courage mon amour !!  » des supportrices de Fareara, le club de pirogues (va’a) de l’île de Huanine, le seul club dont j’ai été supportrice en vérité. Mais alors une vraie. Je ne le loupais aucune course et je les ai supportés jusqu’à Hawai’i pour la course de Molokai! Il faut dire que franchir la passe de Bora Bora sur le thonier des supporters de Fareara lors de la grande course d’Hawaiki Nui Va’a entre les îles sous le Vent, c’est autre chose que d’hurler dans des gradins.

 

 

D’ailleurs pour éviter de nouvelles débâcles à l’équipe nationale, je suggère que la Fédération française de football s’inspire des coutumes des supporters de pirogues  : Outre les encouragements tendres et passionnés, les couronnes de fleurs de tiare odorante dans les cheveux et autour du cou, des hommes comme pour les femmes, d’autres attendant au frais dans une glacière (à côté des caisses de bière) que les vahine couronnent les rameurs à l’arrivée et des danseuses de tamure les vainqueurs (je conseille d’ouvrir le lien aux amateurs de beaux déhanchements! Je l’ai choisi en y reconnaissant le rire d’une copine, ça doit être une des ses danseuses). Quant aux sons de la course, ils sont  en réalité bien plus rythmés que la chanson de bringue tahitienne (ça c’est pour  après) de la vidéo.  Je ne sais pas si les Tahitiens de Brest avaient déjà lancé la mode des FAAITO’ ITO lors des matchs à Lorient…

 

A défaut de footballeur tahitien, on retrouve cette concurrence laïcs/ religieux acharnée à Yüksekova. C’était en réponse aux bourses offertes à des étudiant(e)s méritant(e)s par le réseau musulman, que le journal les Yüksekova Haber avait lancé sur son site, des appels à des donateurs de bourses pour étudiants. D’ailleurs merci Internet, une généreuse donnatrice kurde vivant en France a ainsi parrainé 3 étudiants.

Quant à mon ami Süleyman le fleuriste, qui n’est pas franchement religieux (les copains viennent se jeter une bière le soir dans sa boutique), c’est une association caritative à lui tout seul. Le jour de l’inauguration d’une nouvelle boutique – il a tenu un temps une boutique de fleurs associée d’un café – il avait installée une caisse de solidarité à l’entrée. Et annoncé la couleur : pas de cadeaux, des sous pour les étudiants ! Il faut dire que pour un fleuriste, les grandes couronnes de fleurs offertes à l’occasion font un peu double emploi. L’affiche sur laquelle il avait écrit que c’était une honte que Yüksekova soit la dernière sur la liste des villes pour ses succès à l’ÖSS, le concours d’entrée à l’université, et qu’il fallait y remédier en aidant les étudiants pauvres à payer les cours de la dershane, est restée affichée tout le temps où il a eu cette boutique.

 

Suleyman, fleuriste de Yüksekova (photo anne guezengar) Plus récemment, il a organisé une quête dans toute la galerie marchande dans laquelle il vend ses fleurs, pour la vendeuse de la boutique voisine, une jeune fille qui voulait étudier à l’université et travaillait l’été pour s’offrir les cours de bachotage, indispensables pour avoir une chance de réussir le concours d’entrée. Mais ses 150 ytl de salaire mensuel lui permettaient juste de payer quelques semaines de cours à la dershane. Comme Süleyman connait tout le monde, il s’est montré directif : Toi, tu donnes 100 (ylt). Toi tu es riche, tu donnes 300 ! (150 euros)

C’est tout un livre, ou un film qu’il mériterait qu’on lui consacre. « Süleyman le fleuriste kurde de Yûksekova », ça changerait des registres habituels des héros de la montagne, des femmes kurdes « dont la situation est très difficile »ou des Aghas porteurs de puchi.

 

irfan-toreci.1244935187.jpg Et puisqu’il est question d’étudiants, j’ai fait l’été dernier la connaissance d’un des enseignants de la dershane où un étudiant « berger » infirme avait préparé l’ÖSS qu’il avait brillamment réussi. Je n’ai pas eu à chercher loin, c’est le petit frère de Süleyman. Il m’a confirmé que ses enseignants étaient loin d’être ravis de l’image misérabiliste et archaïque de la région donnée par la cape de berger divulguée dans les médias – faire porter, en plein été ! la cape des bergers de la région à l’étudiant avait été l’idée lumineuse d’un journaliste local. La petite soeur de leur étudiant, serait elle aussi est très brillante. Espérons qu’un des très généreux donateurs qui s’étaient manifestés après les reportages dont il avait fait l’objet (je crois qu’il bénéficie notamment d’une bourse Sabanci), acceptera de parrainer sa soeur sans qu’elle ait besoin de s’attifer en bergère pour cela.

 

Quant à la dershane dont d’autres étudiants avaient eux aussi réussi a intégrer des universités prestigieuses, comme Bogazici, elle a fermé. Trop d’impayés. Les enseignants qui se démenaient pour la réussite de leurs étudiants n’étaient plus payés. Je ne serais pas étonnée que ça arrive fréquemment et qu’il y ait un turn over important dans le secteur des dershane.

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