Vie de quartier à Diyarbakir – Kayapinar

marché de quartier à Diyarbakir (photo anne guezengar)

Quand je me rends à Diyarbakir, je séjourne fréquemment à Kayapinar, chez une famille amie. Ces amis vivent dans un quartier populaire, dont l’essentiel de l’habitat est constitué d’immeubles récents de type co-propriété coopérative. On voit dans toute la Turquie ce genre de sitesi(cités) caractéristiques de l’habitat collectif populaire. Un héritage de Turgut Ozal qui avait promis à chaque famille du pays un travail, un toit et une voiture dans les années 80. Il fait partie de ces quartiers récents, qui aujourd’hui ceinturent la ville historique. Et il est un peu loin des hôtels, et autres lieux pittoresques fréquentés par les touristes …

 

Le logement de mes amis est confortable. A la différence de bien de nos appartements,, les pièces à vivre y sont spacieuses. C’est le cas des deux salons – l’un est immense –  de la salle de bain et de la cuisine. Elle est dotée d’une grande table de cuisine, qui sert surtout de décor. On y boit occasionnellement une tasse de nescafé avec une des filles de la maison. Comme partout en Anatolie, on mange et on cuisine sur le sol, toujours impeccable et sur lequel on pose une nappe. Les 2 ou 3 chambres sont de taille plus modeste, mais de toute façon personne n’aurait l’idée d’y dormir. Ou rarement. L’individualisme et l’indispensable « chambre pour chacun des enfants » n’a pas cours dans les familles populaires en Turquie. On dort dans les salons, sur de petits matelas de laine qu’on range le matin. En été les filles (et d’éventuelles invitées, dont moi quand je suis là) échappent à la chaleur sur le balcon, qu’on ferme alors pour la nuit avec un drap tendu. J’adore ces nuits sur le balcon (et ces matelas de laine). Il faut dire que celles qui se lèvent tôt, ont l’art de le faire avec discrétion.

 

Dans la cuisine, Diyarbakir (photo anne guezengar)

 

C’est vrai qu’une famille de neuf enfants où 4 générations vivent sous le même toit (la grand-mère, quand elle vivait encore et une gelin (belle-sœur) avec sa petite fille qui me saute au cou quand j’arrive et me répète au moins dix fois « saçlarini çok güzel « – que tes cheveux sont beaux – ) ça donne le sens du collectif ! La première fois que j’y suis venue, 3 des frères avaient déjà quitté le foyer familial. Et depuis l’aînée des sœurs s’est mariée. Avant son mariage et son départ de la région, elle était cuisinière dans une association.

Il reste quand même suffisamment de personnes pour faire un foyer vivant, chaleureux et accueillant. Comme j’ai déjà eu l’occasion de l’écrire, je trouve généralement le groupe bien plus harmonieux en Turquie qu’en France. Il faut dire aussi que famille populaire et nombreuse ne signifie pas gosses mal élevés. Comme partout, cela dépend des parents, pas du milieu social ou du nombre d’enfants. J’ai d’autres amis kurdes de même milieu social, mais plus jeunes, ayant adopté le modèle de la famille occidentale de 2 enfants et dont les ados sont bien plus enfants rois, zappant dès qu’ils s’installent devant la TV, sans songer à nous demander notre avis, même si pour une fois, on regardait un téléfilm idiot avec leur mère. J’ai remarqué la même émergence de l’enfant roi dans des familles turques.

Il faut dire que dans les familles nombreuses, le petit dernier (garçon ou fille) auquel son statut donne le droit de tout faire (ou presque) perd rapidement ce statut privilégié au profit du suivant, ou d’un petit neveu ou nièce. Pas le temps de trop s »habituer à être l’enfant-roi de la famille.

Diyarbakir (photo anne guezengar)

 

Le bilinguisme est de règle dans cette famille de Kayapinar, comme dans la plupart des familles du quartier. La maman ne parle que le kurde. C’est donc elle qui transmet cet héritage, notamment à sa petite fille, et comme d’autres mères d’amis me fait regretter de ne pas connaître sa langue. Le père n’est pas effacé, mais c’est elle surtout qui détient l’autorité sur la famille. Ou alors elle est partagée. « Mes parents sont très tolérants, ils me laissent faire comme je veux, »en l’occurrence porter le foulard, me disait une des filles, qui a une époque était la seule (avec la gelin parce qu’elle est mariée) à le faire pour sortir. Depuis elle est restée la seule pieuse de la famille – avec le père qui fait lui aussi ses prières quotidiennes – mais elle a renoncé au foulard. Même chose pour les petites sœurs d’un ami d’Hakkari, près de la frontière iranienne (pas syrienne!) qui l’été des dernières élections législatives me faisaient une publicité pas possible pour ce foulard « çok huzur !  » etc.. Ça avait l’air vraiment formidable de le porter. L’été suivant, elles l’avaient abandonné.

 

Le quartier aussi est très vivant, avec ses petits commerces et ses cafés internet où on traîne parfois jusqu’à une heure tardive avec une ou deux des adolescentes. Je ne sais pas jusqu’à  quand ce petit commerce de proximité qui rend la rue si vivante, pourra résister à la concurrence des grandes surfaces qui envahissent l’espace, à Diyarbakir comme ailleurs en Turquie. Carrefour qui s’y est implanté, a compris, que Diyarbakir n’était pas la ville délinquante et miséreuse que certains aiment à imaginer. Et sur les grands axes de communication qui délimitent le quartier, des galeries commerçantes flambant neuf et aseptisées poussent comme des champignons. Heureusement que les grandes surfaces ne font pas crédit ! L’épicier lui a sa liste qu’on paie à la fin du mois, comme chez l’épicière de ma rue quand j’étais petite . Une fois par semaine le quartier s’anime d’un grand marché.

Selon les filles de la famille, des garçons du quartier n’étaient pas en reste lors des émeutes urbaines de mars 2006. Mais ils n’ont embêté personne dans le quartier – ce en quoi ils se différenciaient des émeutiers de la grande révolte urbaine que la France avait connu quelque mois plus tôt et qui les avaient peut-être un peu inspirés. Les TV turques en avaient beaucoup parlé. C’est de Turquie que je les avais aussi suivies, passant mon temps à rectifier l’info – ces émeutiers ne sont pas étrangers – yabanci –  ils sont Français.

 

Comme partout à Diyarbakir, qui est traversée de nombreux espaces verts, la municipalité a aménagé plusieurs squares dont les noms comme Men u Zin montrent qu’on n’est pas à Amasya., une très belle ville par ailleurs. On y trouve aussi un petit parc avec un Cay bahcesi (café) associatif attaché à la municipalité et administré par des femmes. Depuis deux ans, une maison des femmes, à la jolie architecture de bois, qui dispense entre autre des cours d’alphabétisation aux femmes du quartier, y a été adjointe. Le café est fréquenté par tous les habitants du quartier. Des femmes, mais aussi quelques hommes, y sont employés

 

L’été dernier, une des filles de la maison, travaillait dans ce café pendant ses vacances scolaires, et comme c’était déjà le cas les étés précédents, ses sœurs et sa belle-sœur y restaient boire des thés jusqu’à une heure avancée de la nuit. Tout le monde s’y connaît. Et toutes les jeunes filles kurdes ne sont pas des recluses, ni « étroitement surveillées. » Surtout pas à Diyarbakir. Les parents veillent par contre à ce qu’elles aient de bonnes fréquentations et qu’avec les garçons, les relations soient uniquement sociales (c’est à dire amicales, pas de flirt), comme la maman l’avait recommandé à ses filles, m’a confié la plus jeune. Même consigne d’ailleurs de leurs entraîneurs aux filles de l’équipe de football d’Hakkarî pour lesquelles un flirt signifierait être virée de l’équipe. Une consigne qui peut sembler rigoriste, mais qui se comprend. L’équipe doit être irréprochable, si les entraîneurs tiennent à ce que les parents continuent à leur confier leurs filles. Mais comme à Diyarbakir, il m’est arrivé de boire un verre à Hakkari dans le café en terrasse qui domine la ville; avec une ou deux des petites footballeuses et leur entraineuse.

 

Pour revenir à celui de Kayapinar, c’est aussi parce que tout le monde s’y connaît que les filles peuvent y traîner si tard. Cependant on ne peut pas dire qu’elles soient vissées par leur famille. J’emmène parfois avec moi la plus jeune dans mes pérégrinations, qu’elle raconte ensuite en kurde à sa mère. Elle veut être avocate – comme beaucoup de jeunes filles kurdes. Elle m’a aussi accompagnée chez Kendal, à qui ça a du lui faire plaisir en sortant d’un an de cohabitation avec 30 autres garçons dans une cellule de prison, d’autant qu’elle est très jolie. Évidemment, on y a rencontré Kendal avec sa famille. Pour les rencontres entre adolescents, je les laisse se débrouiller. Ils n’ont pas besoin de moi pour ça et complicité avec des adolescents ne signifie pas copinage.

 

Il m’est arrivée de m’affoler en rentrant d’une de ces virées. Mon dieu, je n’avais pas vu l’heure ! Mais un coup de fil à la famille pour annoncer notre retour suffit à rassurer. Un père kurde n’est pas forcément synonyme de tyrannique avec ses filles. D’ailleurs pour ma part j’ai plus souvent rencontré des mères que des pères vissant leurs filles (et parfois encore plus les belles- filles).

Et à part quelques détails, comme l’usage du téléphone portable (elles en ont toutes un, mais rarement de crédit) et le fait qu’elles soient encore moins recluses que celles-ci ne l »étaient (pas de café associatif à Pazariçi), c’est à dire qu’on ne peut vraiment pas parler de confinement dans le logement, je ne vois pas énormément de différence avec les adolescentes lazes du gecekondu de Pazariçi à Istanbul, que j’emmenais elles aussi de temps à autre en virée, au bazar, au hammam, ou prendre un thé au café Pier Loti. Et qui quelques années plus tard, ayant obtenu un emploi salarié après quelques années d’études, m’inviteront à rencontrer leurs copains garçons dans quelque café à narghilé.

 

Diyarbakir, affiche arrestation des élus du DTP (photo anne guezengar)

Si ce n’est aussi, qu’un grand frère rentré traumatisé d’une garde à vue  à la suite de laquelle,  il était resté plusieurs jours prostré dans une chambre au début des années 90, leur a donné une conscience politique plus aigüe et un attachement unanime et sans faille de l’ensemble de la famille, comme de la plupart des familles du quartier, à LA Belediye, c’est à dire à la Mairie de Diyarbakir.

Le maire de l’arrondissement de Kayapinar, lui, fait partie de ceux qu’on voit les mains liées  et  enchaînés les uns aux autres par une cordelette blanche, le 24 décembre dernier , sur l’affiche. Une image qui avait fait couler beaucoup d’encre alors. Qui avait organisé cette mise en scène ? La cordelette (c’est pas des menottes! ) , l’alignement des élus arrêtés et l’angle de prise de vue? Toutes les photos des journalistes ont été prises du même côté et presque du même endroit, c’est bien que c’était voulu que ça donne ça.

 

 

 

 

8 commentaires sur “Vie de quartier à Diyarbakir – Kayapinar

  1. Après Migros, carrefour… A quand burger king, KFC si ce n’est déjà fait?
    Même si tous ces centres commerciaux se ressemblent, c’est une bonne chose pour l’image de la région.
    Les grands groupes ont compris l’intérêt de se développer là bas.
    Diyarbakir est une ville qui bouge depuis longtemps ,mais dès qu’on en parle dans les médias c’est pour montrer son coté négatif (pauvreté, bidonvilles en périphérie, kurdes illettrés, émeutes etc ).
    A quand un vrai reportage sur le dynamisme de la région? Ah oui c’est vrai, ce n’est pas vendeur…

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  2. Quant une journaliste qui reconnait sur son blog qu’elle n’y connait rien – au point qu’elle pensait découvrir un peuple de bergers en se rendant dans la région ! –  réussit à vendre une série de reportages sur les Kurdes à une radio de qualité, il ne faut pas trop s’étonner, non plus.

    Sinon, les Kurdes sont un peu enfermés dans l’image du/de la Kurde opprimé(e)/rebelle, qui est quand même réductrice. On en oublie l’énergie et la gaité de la région.

    Quant à l’image de la région…J’espère surtout qu’on ne va pas laisser ces grandes surfaces tuer le petit commerce de proximité. Comme elles l’ont fait en  France où leurs galeries marchandes sont le lieu principal de distraction pour les habitants de certaines cités. Ensuite, un commissariat même « de proximité’, c’est pas terrible pour créer du « lien social » comme on dit dans les colloques..

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  3. Vu le nombre de paniers qui descendent des fenêtres à Istanbul, je pense que le petit commerce est encore bien ancré dans la culture des turcs.
    Quand aux centre commerciaux, à Istanbul ils sont bondés le week end, mais les gens y vont pour se promener, pas pour acheter. Il n’y a jamais personnes aux caisses! Les turcs y voient plus plus une sortie qu’un lieu pour faire les courses (hors quartiers très riches)

    J’ai un peu parcouru le blog en question, franchement c’est pas terrible pour une journaliste, beaucoup d’approximations. Même si elle ne le disait pas, on voit tout de suite qu’elle ne connait rien de la région.

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  4. Des approximations sur ce blog, c’est le moins qu’on puisse dire. Affirmer que plus de 95 % des Kurdes soutiennent la « guerila »(sic)!!! Roj TV en rêve sans doute, mais n’avancerait pas un chiffre pareil. Les korucu on les trouve où? J’ai des amis qui étaient à Newroz, à qui leur engagement pour la cause kurde a valu l’exil et qui n’aiment pas beaucoup le PKK.  C’est un peu plus complexe que ça le mouvement kurde.
    Et pas toujours simple à suivre. Un apocu du genre ultra dogmatique, me disait le plus grand mal de l’Institut kurde (c’est ceux à Burkay!) mais trouvait formidables Cengiz Candar ou …Hashim Hashimi, ancien député musulman(refah) que j’adore. Rarement vu un homme rayonnant d’intelligence comme ça. Trop occupé pour que j’ose l’aborder quand je l’ai croisé à une conférence (et je ne sais pas si j’aurais osé sinon)
    Et tout ça fluctue parfois à la vitesse d’un F16
    D’ailleurs TOUT le monde va à Newroz à Diyarbakir, même des sympathisants AKP qui n’aiment pas beaucoup les « nationalistes kurdes ». Mais même ceux qui le détestent,  diabolisent rarement le PKK comme à l’ouest.
    Un(e) journaliste a le droit de se tromper. Mais tout est comme ça. C’est du tourisme en pays kurde ce blog, pas du blog de journaliste.

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  5. @ Biji,  Je n’avais pas repéré ( les hamburger sont encore moins mon truc que les grandes surfaces)

    @ Legleg, c’est vrai, le petit commerce a sans doute de beaux jours en Turquie. Et l’ambiance de la galerie marchande de la boutique de mon copain Suleyman à Yuksekova n’est pas aseptisée. J’avais un peu forcé le trait.

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  6. En effet, beaucoup de pkk critiquent l’institut kurde car selon eux : il ne fait pas assez de politique. Il ne sert à rien. Leurs activités n’intéressent pas les kurdes. Ils organisent des festivals où l’entrée est chère (20€ pour un concert ; c’est combien pour aller à un rassemblement en Allemagne?)…

    Une gamine de 13 m’avait expliqué qu’il fallait aller protester au concert de Sivan Perwer à Paris. Quand je lui ai demandé pourquoi, elle ne savait pas quoi répondre : « ben, il a laissé sa femme »…

    Sinon Diyarbakir a du bien changé depuis 4 ans…

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