Dörtyol et Inegöl – 2 petites villes turques sous haute tension ethnique

 

 

Inegöl s’est réveillée avec la gueule de bois, lundi dernier. Cette petite ville de la province de Bursa ne s’attendait pas à devenir le théâtre de la violence inter ethnique qui l’avait submergée durant toute la nuit.

Comme beaucoup de villes moyennes de l’Ouest, Inegöl s’est grossie ces dernières décennies de migrants venus des 4 coins du pays. Les relations entre Turcs et Kurdes n’y sont ni meilleures ni pires qu’ailleurs. Les Kurdes d’Inegöl votent eux aussi essentiellement AKP (pro gouvernemental), le parti qui dirige la municipalité. Le parti pro kurde n’y a obtenu que 250 voix sur un potentiel de 5000 électeurs aux dernières élections. Certes la ville n’est pas exempte d’une certaine xénophobie banalisée contre ces Kurdes à qui « on laisse tout faire » – salir les cages d’escalier par exemple. » Tiennent toutes les affaires » ou  » devraient se montrer heureux qu’on leur permette d’y gagner leur vie »… comme le traduisent les propos d’habitants rencontrés par un journaliste de Daily Hurriyet. Pas de quoi empêcher des relations cordiales avec son voisin ou de taper une partie de tavla entre commerçants voisins en attendant le client, ni pensait-on, de provoquer de graves violences inter-ethniques.

Pourtant dimanche tout a dérapé. S’il n’en est pas le responsable (il n’y aurait eu aucune provocation délibérée) la présence d’un concert organisé par le MHP l’a sans doute favorisé. A l’origine une querelle entre deux familles qui a dégénéré : 3 hommes sont blessés  par des coups de couteau dans un café de la ville. L’information que des Kurdes sont parmi les protagonistes s’enfle en rumeur qu’il s’agit de « terroristes du PKK » Un millier de personnes surexcitées, certains armés de fusil, encerclent l’hôpital, exigeant que les coupables soient pendus devant eux. Des Kurdes de la ville sont pris à partie. Des barrages sont dressés.La situation dégénère en affrontements entre Turcs et Kurdes. La police de la ville débordée doit appeler des renforts. Les heurts extrêmement violents entre émeutiers lyncheurs et policiers font 20 blessés parmi ces derniers. Des véhicules dont un véhicule de police sont brûlés, quelques commerces vandalisés. Le lendemain la petite ville est sous le feu des médias. Elle est médusée, personne ne s’attendait à ça.

 

 

Le soir même c’est à Dörtyöl , dans la province d’Hatay, une autre petite ville de 70 000 habitants qu’un scénario très similaire se reproduit. Dans cette ville, située au nord de la province, entre le port industriel d’Iskenderum, dont la base militaire a récemment été le théatre d’une attaque du PKK (7 appelés tués) et la ville d’Osmaniye, fief du MHP, le parti d’extrême droite, les confrontations ont été encore plus violentes. Et plusieurs jours après la tension reste vive dans tout le district.

On peut peut-être aussi relever que le district de Dörtyol et le port  d’Iskenderum sont à proximité du terminal pétrolier de Ceyhan. Ce qui explique peut-être en partie (je n’en sais rien) ces récentes attaques hors de la zone traditionnelle kurde des combats.

C’est le parti d’extrême droite qui tient la mairie de Dörtyol. Et comme partout ailleurs sur la côte méditerranéenne, une importante communauté kurde y vit. A une population installée, souvent issue des villages détruits par l’armée dans les années 90, s’ajoute les saisonniers employés dans l’agriculture ou le bâtiment. Contrairement à Inegöl, le parti kurde y est bien implanté. Les relations inter communautaires entre 2 courants politiques qui se détestent doivent y être plus conflictuelles que dans cette ville. .

 

Lundi soir une voiture de police est attaquée par des assaillants, 4 policiers sont tués. Cette attaque est attribué au PKK, qui multiplie ses attaques ces dernières semaines. Des policiers prennent en chasse une automobile prise à tort pour celle des assaillants. Un des occupants, un Kurde originaire de Mardin est blessé. Des barrages rendront impossible pendant plusieurs heures son transport à l’hôpital. En effet, la rumeur que les terroristes ont été arrêtés s’est immédiatement répandue. Une foule s’est massée devant le commissariat exigeant là encore qu’ils leur soient livrés pour être pendus. Là aussi des renforts doivent être appelés. La permanence du BDP, le parti kurde, est brûlée. Des commerces kurdes sont vandalisés. Des groupes kurdes répondent au signe du loup des émeutiers ülkücu (ultra nationalistes) par celui de la victoire kurde et des « biji Apo ». Quelques jours plus tard d’autres commerces kurdes sont vandalisées et plusieurs personnes blessées suite à une rumeur qu’Emine Ayna, une députée BDP (pro kurde) très radicale était présente dans le district. Un convoi conduit par le député BDP Demirtas, venu de Diyarbakir pour constater la situation n’a pas été autorisé à entrer dans la province où des renforts de police sont arrivés des provinces voisines pour renforcer les forces de l’ordre. 5 jours après le début des troubles le district reste sous tension.

 

violences xénophobes à Dörtyol

 

Cette violence inter ethnique dont les petites villes turques ne sont plus épargnées est symptomatique d’une facture en train de se creuser entre communautés, que les attaques du PKK, qui ne limitent plus à la région kurde, ne font qu’exacerber. Une fracture qui s’est élargie ces dernières années, sur fond de reprise de la lutte armée (en 2004 ) du PKK et d’instrumentalisation de la question kurde dans le cadre du conflit larvé entre courant autoritaire et courant démocrate. La politique en « danse orientale » afin de  satisfaire tantôt l’un, tantôt l’autre pour tenter d’atteindre ses objectifs du premier ministre Recep Tayyip Erdogan est  assez révélatrice de l’antagonisme entre ces 2 courants.

Peut-être  pas évident pour tous non plus, maintenant que tout le monde accepte qu’il y ait des Kurdes en Turquie, d’admettre qu’on puisse ne pas être turc et citoyen comme tout le monde. « Etre Turc n’est pas un concept ethnique mais de citoyenneté » me disait il y a peu un copain turc (enfin, une citoyenneté qui s’est quand- même acquise à coup d’interdiction de toute expression de la langue kurde et d’invention du concept de Turc des montagnes).

 

Je ne me souviens pas d’un tel courant d’animosité contre les Kurdes dans les années 90, alors que le conflit avec le PKK était bien plus virulent que ces dernières années. Les villageois kurdes qui fuyaient en masse leur région étaient alors indistinctement considérés comme victimes de la terreur (du PKK) . On ne cherchait pas trop à savoir si c’est le PKK qu’ils fuyaient ou leur village qui avait été détruit par l’armée – ce qu’ils préféraient sans doute ne pas trop clamer le cas échéant, sauf s’ils prenaient le chemin de l’exil. Le marquage par une croix de logements occupés par des Kurdes, évoqués dans le film Gunese Yolculuk (Voyage vers le soleil) de Sevim Ustaoglu, restaient l’apanage des bozkurt, des militants d’extrême droite. Une vieille habitude de désigner ainsi le logement d’ennemis de la nation grande turque (kurdes, chrétiens alévis, communistes etc..).

(ceux qui ne connaitraient pas ce charmant mouvement peuvent se faire idée avec cette vidéo de rap loup gelé. Et on trouve bien pire. Celle-ci est plutôt soft dans le genre)

 

Un habitant d’Inegöl qui n’aurait jamais cru de tels faits possibles dans sa ville, déclare dans Hurriyet avoir eu l’impression d’un retour à la fin des années 70, à la veille du coup d’état militaire du 12 Septembre 1980. Les confrontations (armées) entre les fachistes aux moustaches tombantes et les militants de gauche étaient alors régulières. Ces mêmes mouvements tenaient respectivement certains quartiers des villes, voire des districts entiers dans le pays. Une étudiante (sœur d’amis étudiants avec moi à l’université de Cologne) dont la famille m’avait reçue à Ankara lors de mon premier séjour en Turquie, nous avait montré, à ses amis américains et à moi ,l’endroit où les fachistes l’avaient kidnappée sur la route de son lycée. J’ai appris plus tard par d’autres amis d’Ankara que sa famille y était très connue. Un de ses frères, réfugié en Allemagne, devait aussi être connu comme étudiant militant de gauche par ses ravisseurs.

 

Certaines universités en Turquie n’ont jamais complètement cessé d’être le centre de tensions entre étudiants d’extrême droite et d’extrême gauche (souvent alévis) auxquels se sont ajoutés les mouvements kurdes. Leurs confrontations violentes débordent parfois hors des campus comme à Mugla sur la mer Egée, à Edirne ou à Antalya il y a quelques années.

C’est la hantise des étudiants de la ville kurde d’Hakkari d’être admis dans certaines universités de province réputées nationalistes. L’été dernier une jeune femme de Yüksekova m’avait parlé de sa sœur étudiante à Edirne (Thrace). Quand elle y était arrivée, à la rentrée précédente, le bruit s’était vite répandu qu’il y avait une « terroriste d’Hakkari  » parmi les étudiantes. Elle a été l’objet d’avertissements de la part d’étudiants nationalistes. Alertés par la même rumeur, d’autres étudiants kurdes sont partis à sa recherche et se sont chargés de sa protection. Ils ont pris l’habitude de venir la chercher pour se rendre à l’université ou pour faire ses achats en ville.

Les lycées non plus ne doivent pas être toujours à l’abri de ces tensions. Dans une famille qui m’avait reçue l’été dernier à Hakkari, le père avait envoyé son fils aîné étudier dans un lycée de Kayseri, dont un de ses amis de service militaire était le directeur. Il espérait qu’il y bénéficierait d’une meilleure scolarité qu’à Hakkari. Mais excédé des continuelles altercations provoquées par des « Hakkari = terroriste », celui-ci est rentré à la maison avant de l’achever.

 

Le nom d’Hakkari est extrêmement connoté, et il est probable que ces étudiants nationalistes fichent davantage la paix à un étudiant kurde d’Adiyaman ou de Kars, pour peu qu’il affiche davantage une appartenance à la mouvance musulmane par exemple. Et un Kurde MHP sera bienvenu. Possible d’ailleurs qu’il y ait quelques Kurdes d’extrême droite parmi les émeutiers de Dörtyol. Eux aussi détestent le PKK et ses sympathisants. Mais si dans cette ville le clivage politique entre le mouvement kurde et la droite nationaliste constitue un facteur de tension aggravant, les émeutes d’Inegöl montrent une fois de plus qu’il existe en Turquie un terrain propice au développement de violences ethniques. Une situation dans laquelle des liens encore suffisamment forts ont permis à la société d’éviter de sombrer jusqu’à maintenant, et que l’immense majorité des Turcs  comme des Kurdes ne souhaitent pas. Mais quelques allumettes pourraient suffire à la rendre explosive. Et si le PKK met à exécution ses menaces de s’en prendre à des objectifs civils dans ces régions de l’Ouest où vivent de très nombreux migrants Kurdes, ceux-ci risqueraient d’en être les premières victimes…

 

Une situation qui ferait aussi le jeu de ceux qui souhaitent le retour d’un état autoritaire qui viendrait rétablir l’ordre. Des provocations comme celle de l’attaque de la voiture de police qui a fait flamber le district de Dörtyol risquent d’être parfois difficilement identifiables entre résultant de la logique révolutionnaire d’une organisation armée qui refuse d’être écartée du règlement de la question kurde et action de groupes de la mouvance Etat profond – dit aussi Ergekon. Et ce d’autant plus que l’infiltration par des groupes ergenoncu de certaines branches du PKK est souvent soupçonnée. La contre guerilla, une des composante de cet Etat profond, a en tout cas largement eu le temps de le faire. Depuis les années 80….ça commence à faire un moment que ça dure.

 

 

 

 

 

 

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