Les émeutes anti kurdes à Dörtyol (Hatay) ont un sérieux relent d’Etat profond

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Il y a quelques jours, je terminais un billet sur les émeutes et les confrontations ethniques à Inegöl (Bursa) et à Dörtyol (province d’Hatay)  en disant que des provocations comme l’attaque d’une voiture de police qui avait servi de déclencheur aux émeutes de Dörtyol, n’étaient pas facilement identifiables et qu’on pouvait tout aussi bien y voir la main de l’Etat profond que celle du PKK.

Et effectivement. Les premiers éléments de l’enquête révélés par certains médias – sont dignes  d’un thriller. Today’s Zaman rapporte que la voiture des attaquants (4 policiers tués), une volkwagen Passat appartenait à un élu local, Bestami Kılıç, membre du conseil municipal de la ville et du MHP (extrême droite). Il aurait été attaqué en sortant d’une mine qui lui appartient , par 5 hommes armés, qui lui avaient volé son véhicule et son téléphone mobile. Deux étaient vêtus de l’uniforme du PKK, qu’ils auraient troqué ensuite pour des costumes de ville – on se demande juste pourquoi ils ne l’ont pas fait plus tôt. Mais comme le PKK utilise généralement des techniques plus militaires (attaque à la roquette etc.) quand il s’en prend aux forces de l’ordre, dans ce coup aux allures davantage droit commun, il était peut-être utile de laisser une signature, comme le Z de Zorro…

 

80941.1280886175.jpgOr il s’avère que Bestami Kılıç , serait aussi informateur pour la gendarmerie. Et que s’il s’était rendu dans cette mine c’est qu’il y avait rendez vous avec 3 membres des services de renseignements de la gendarmerie (JITEM – qui officiellement n’existe pas, mais que les Kurdes connaissent bien!) . Ceux-ci  auraient quitté les lieux une demi heure avant le vol de la voiture…

Dès l’attaque du véhicule de police, des barrages ont été érigés sur toutes les routes. Le signalement de la Passat des attaquants avait été donné. Mais un mystérieux appel  a averti les policiers que 3 attaquants s’enfuyaient dans une Renault Broadway immatriculée 63 ZN 134 (63 est le numéro de Mardin, il y a donc  une forte probabilité que ses occupants soient  Kurdes). Pas de chance pour eux, le conducteur n’a pas de permis et ils avaient bu. En apercevant un barrage, le véhicule fait demi tour. D’autant plus suspect. Ils sont pris en chasse, se font tirer dessus, il y a un blessé. On imagine qu’en mettant la main sur des ivrognes, les policiers ont du immédiatement réaliser leur erreur. Ce n’est vraiment pas le genre du PKK, surtout en action commandée !

Mais plus le temps de rechercher la Passat, en ville la nouvelle des « terroristes arrêtés » s’est répandue à la vitesse d’une tornade et 5000 lyncheurs surexcités assiègent le commissariat. L’ordre est donné de porter renfort aux collègues. Mais comment la nouvelle a-t-elle pu se répandre si vite ? Les services spécialisés contre le terrorisme  ont  rapidement intercepté celui qui en serait le principal responsable, Ahmet Büyük, un sergent  de métier venu de Bingöl en permission chez ses parents . Il a été relâché. 

Une enquête conduite par le MIT révèle aussi que les pompiers municipaux alertés  par la police dès le début de l’incendie du bâtiment du BDP, le parti pro kurde, ont refusé d’éteindre le feu, provoqué par des émeutiers. Ils sont repartis en faisant le signe de la victoire. Le procureur aurait refusé de les inculper au motif que des Kurdes lançaient des slogans en faveur d’Ocalan. De même l’implication d’élus du MHP (extrême droite) qui auraient excité la foule, serait avérée.

 

madimak.1280880411.gif Le MIT  soupçonne qu’il y ait eu volonté de reproduire contre les Kurdes, les circonstances  de l’incendie de l’hôtel Madimak qui avait frappé les Alévis. Le 2 juillet 1993, à Sivas une foule haineuse avait assisté avec une délectation ponctuée de signes des Loups gris (fachistes) à l’incendie qu’elle avait provoqué et dans lequel 32 Alévis venus pour un congrès avaient péri. Dans les années 70 aussi, les violences (souvent nationalo) sunnites contre la minorité alévie se multipliaient. Le massacre de Maras avait fait plus de 110 morts en 1978, instaurant un terrain propice au coup d’Etat de 1980.

Mais alors que pour de ces précédents la complicité de la police est avérée, cela n’a pas été le cas à Dörtyol le 26 juillet, ni la veille à Inegöl. Les forces de police ont même subi des assauts des émeutiers lyncheurs d’une telle violence que certains ont pu regretter de ne pas avoir été plutôt  mutés à Hakkari.

Les ficelles sont tellement grosses que l’objectif principal n’est évidemment pas la discrétion, qui n’est d’ailleurs pas vraiment dans les habitudes des manipulations de l’état profond,  dont les acteurs profitent souvent d’une certaine mansuétude (quand ce n’est pas une mansuétude certaine) de la justice, même si depuis le début des grands procès Ergenekon c’est devenu moins vrai. Mais comme après l’affaire Susurluk (1995). Un banal accident de voiture dans laquelle les journalistes dépêchés sur le lieux ont découvert médusés les corps de Catli, un mafieux notoire  lié à l’extrême droite et recherché par Interpol, de sa petite amie, d’un haut responsable de la police et de Serhat Bucak, seul rescapé, un député kurde du DYP, grand argentier du parti de Tansu Ciller alors au pouvoir et dont une partie de la tribu  à Siverek est mis au service de la contre-guerilla. Le coffre de la voiture contenait des armes et une très forte somme d’argent.

 

susurluk.1280880599.jpg C’est à la suite de l’affaire  Susurluk, qui a mis au grand jour les liens entre extrême droite – grand banditisme- contre guerilla et une partie de l’establishment que  sera donné le nom d’Etat profond à ce qui est davantage un pouvoir parallèle qu’un pouvoir occulte. L’opinion publique scandalisée demandera que la lumière soit faite  par d’énormes manifestations à la bougie. Ce mouvement sera récupéré, avec l’aide de médias, en marches laïques contre le gouvernement Refah de Sebahattin Erbakan qui prépareront le coup d’Etat post-modern de 1997.

Le procès de Susurluk est très loin d’avoir débouché sur celui de l’Etat profond, mais il a été l’occasion d’un grand nombre de révélations que les médias ont relayées. C’est donc sans étonnement que la Turquie apprendra 10 ans plus tard celui de Semdinli (près de la frontière irakienne). Des gendarmes qui venaient de commettre un attentat contre la librairie Umut ( 1 mort) avaient été pris la main presque dans le sac par la population, sur ses gardes à la suite d’une série de provocations de même type à Yüksekova (mais sans victime). Le procès qui semblait parti de façon prometteuse, c’est finalement soldé par la mise à pied du procureur qui le conduisait.

 

liveimages_foto-haber_592_semdinlide-umut-kitabevinde-kesif_d09122154.1280880968.jpg L’affaire Semdinli a fortement  contribué à maintenir la défiance de l’opinion kurde vis à vis des institutions (devlet), malgré l’ouverture de grands procès contre ce qu’on nomme  maintenant Ergekon et la mise en examen d’un certain nombre de membres de la contre-guerilla responsables d’exactions contre la population kurde. Mais l’arrestation responsables a permis à une parole souvent étouffée jusque là par la crainte de représailles, de s’exprimer.

 

En appelant la population à garder son sang froid après les troubles de Dörtyol, Sadullah Erkin, le ministre de la justice AKP, a souligné que  l’objectif principal de ces provocations (d’où qu’elles viennent) est de semer un climat de confusion et d’insécurité à l’approche du référendum du 12 septembre prochain, qui doit enterriner des réformes constitutionnelles chargées en finir avec l’héritage du coup d’Etat de 1980. Une réforme a minima finalement, mais qui  si elle est adoptée mettrait la très indépendante armée turque sous le contrôle du pouvoir civil. Une mesure exigée  aussi bien sûr dans le processus de négociation pour intégrer l’UE.

 

Cette réforme constitutionnelle n’ayant concerné en rien la question kurde – il n’a même pas été question de baisser le fameux barrage des 10% des votes autorisant un parti à entrer au gouvernement – le BDP le parti kurde, appelle ses sympathisants à la boycotter…ce qui fait aussi l’affaire de ceux qui jetaient des pierres en faisant le signe du loup à Dörtyol

Le signal lancé par Abdullah d’Ocalan le leader du PKK  de sa prison d’Imrali, de laisser dorénavant parler ses commandants, qui l’avaient peut-être décidé tous seuls, mais qui en tout cas parlent depuis –  les attaques se sont multipliées ces dernières semaines – crée un cadre idéal pour semer encore davantage le trouble. Outre le fait que cette situation plonge des régions parmi celles qui en ont déjà le plus bavé dans une ambiance de plus en plus sombre. Certains gosses lanceurs de pierres de Yüksekova ne savent même plus qui est leur ennemi à force de jouer à la guerre contre les véhicules blindés. Les plus paumés s’en prennent maintenant régulièrement aux véhicules en provenance d’Iran . Et la semaine dernière un passager a été tué par un jet de pierre. Ce genre de dérives était largement prévisible.

 

En attendant que la classe politique turque et kurde se décident à prendre sérieusement la question kurde à bras le corps,  c’est Atilla Kiyat un amiral à la retraite, qui a rappelé, hier soir sur Haberturk , que les sombres atrocités – comme les  milliers de liquidations extra- judiciaires  qui se passaient entre 1993 et 1997 – les années les plus noires de la sale guerre dans l’est, étaient une politique d’état, et que chefs d’Etat, de gouvernement et hauts gradés de l’époque en portent la responsabilité (Je découvre dans cet excellent article de Jean François Pérouse, que Tansu Ciller mentait  alors sans vergogne à ces concitoyens, en affirmant que c’était le PKK qui vidait les villages ! ) En demandant comment certains pouvaient dormir tranquilles, le « pacha » a rappelé que les lieutenants ou les capitaines qui commettaient des atrocités à Cizre et ailleurs sont aujourd’hui généraux.

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Il apporte ainsi  son soutien au bras de fer engagé entre l’armée et le chef du gouvernement, qui pour la première fois refuse d’avaliser les promotions décidées par le conseil suprême militaire (Yas).. qui a manifesté l’intention de promouvoir des généraux mis en examen pour  tentative de coup d’Etat.  Ainsi qu’en faveur du OUI au référendum du 12 septembre et à la démocratisation de son pays. Moins d’une heure plus tard de nombreux commentaires le remerciaient par des « helal olsun », dont je soupçonne beaucoup d’auteurs d’être kurdes.


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