Sur les routes de l’Est de la Turquie pendant Ramadan.

 

ramadan kurde  (photo anne guezengar)

Même si certains restaurateurs profitent de la période de Ramadan pour fermer et prendre quelques semaines de congés, on peut se restaurer partout sans problème dans les grandes métropoles turques. C’est vrai notamment à Istanbul, où Ramadan imprègne aussi son rythme. Il est déconseillé de choisir l’heure qui précède Iftar (la fin du jeûne) pour se déplacer, sauf si on est adepte des embouteillages monstres. La clientèle des meyhane, ces restaurants qui servent de l’alcool, est un peu moins dense que d’habitude par exemple. Naturellement on risque d ‘être réveillé avant l’aube par les roulements de tambour du davul. Et surtout les magasins d’alimentation, notamment les pâtisseries, sont encore mieux achalandés que d’habitude. Pour le reste un non jeûneur peut même oublier qu’on est en pleine période de Ramadan.

Ce n’est pas tout à fait la même chose en Anatolie.

Je m’étais déjà rendue dans la région d’Erzurum à la fin d’un Ramadan. Mais c’était dans les villages d’amis alévis de la sous préfecture d’Askale, qui ne font pas Ramadan. Cet été c’était  la première fois que je me rendais à l’Est voir des amis sunnites pendant cette période et je craignais un peu être condamnée à y mourir de faim dans la journée. Si une fange de l’électorat BDP (pro kurde) se revendique très laïque et ne jeûne pas, les Kurdes sunnites sont dans l’ensemble religieux. C’est aussi vrai pour l’électorat BDP que pour celui de l’AKP.

Or même s’il m’est arrivé d’avoir un peu souffert lors de certains déplacements en bus, cela a loin d’avoir constitué une généralité. Presque partout j’ai pu continuer à vivre (presque) que comme d’habitude.

En fait cela n’a été le cas que pendant le trajet entre Diyarbakir et Yüksekova. Malgré la chaleur écrasante aucune boisson n’était distribuée dans les bus (climatisés, heureusement) et minibus. Et lors d’un arrêt près de Bitlis, une pause que d’habitude j’aime beaucoup pour la fraîcheur de sa lokanta située au bord d’une rivière, impossible de se faire servir ne fusse qu’un thé. Les voyageurs qui ne jeûnaient pas, ont du se rabattre sur l’épicerie pour se procurer biscuits et boissons fraiches. Pour le thé, il a fallu attendre d’arriver à Tatvan, où un copain m’a emmenée dans un café ouvert, où on pouvait aussi fumer..

Quelques jours plus tard en arrivant à Van après 3 heures de route, j’ai bien cru devoir partir pour Yüksekova sur la frontière turco- irako- iranienne le ventre vide. Jusqu’à ce que le chauffeur du minibus m’ait fait comprendre que derrière les grands tissus qui le cachaient, un des cafés de l’otogar était ouvert. J’ai pu y prendre un petit déjeuner et y fumer. Comme un certain nombre d’employés des compagnies d’autobus le faisaient aussi, en toute discrétion. Heureusement, parce que le minibus a ensuite roulé jusqu’à Yüksekova sans faire de pause à Baskale. Au retour par contre, comme on y passait à l’heure d‘Iftar, aux environs de 19 heures (soit une heure plus tôt qu’à Istanbul), les passagers ont pu s’y restaurer et j’ai pu avaler cette délicieuse soupe au ayran (yaourt) et aux herbes que j’adore.

Entre Tatvan et Malatya, à mon retour, par contre, partout où le bus s’arrêtait, on trouvait des lokanta ouvertes : à Mus comme à Bingöl, des régions il est vrai où vivent toujours des minorités alévies. Mais cette fois des boissons étaient aussi proposées dans le bus à ceux qui le souhaitaient. J’ai même vu deux dames âgées portant le foulard blanc kurde les accepter. Il est vrai que comme me le rappelait mon voisin dans l’avion qui nous conduisaient à Diyarbakir, le jeûne n’est pas imposé aux voyageurs, qui rattraperont plus tard  les journées perdues. Il rentrait à Bagdad avec sa famille et ils profitaient de cette libéralité. Il faut dire qu’ils étaient en route pour deux jours – en avion d’Istanbul jusqu’à Diyarbakir suivis de 5 heures de taxi jusqu’à  Zagros au Kurdistan irakien, puis Zagros-Mossoul-Bagdad le lendemain – et que les températures sur ces routes dépassent allègrement les 40° en août. Sur la route entre Mossoul et Zagros, j’ai vu la glace des bouteilles d’eau sorties du congélateur se transformer en eau tièdasse en quelques dizaines de minutes. Se passer de boire entre 4 heures du matin et 19 heures aurait même constitué un risque réel de déshydratation sévère.

Cela étant il n’y a pas que les voyageurs et les Alévis qui ne suivent pas le jeûne dans la région  kurde. Même à Tatvan, où ne vivent pas d’Alévis, j’avais pu prendre avant de partir un copieux petit déjeuner dans une patisserie de la ville. Et là non plus, je n’étais pas la seule cliente. Évidemment, il valait mieux connaitre l’adresse dans cette petite ville plutôt religieuse. On y trouve de puissantes confréries et c’est parce que l’AKP au pouvoir y a été concurrencé par un fort pourcentage de votes en faveur du très musulman Fazilet Partisi d’Erbakan que le parti pro kurde y a remporté les dernières élections municipales. J’ai donné le tuyau à ma voisine de bus, originaire de Malatya. Quelques jours plus tard elle devait retourner à Tatvan et elle non plus ne jeûnait pas.

A Yüksekova, bien sûr, ville devrimci (révolutionnaire, comme se qualifie souvent l’électorat pro kurde) par excellence, même si la majorité de la population suivait le jeûne de Ramadan, on trouvait sans difficulté des cafés ouverts pendant la journée. Il y en avait deux, où je pouvais aussi me griller des cigarettes, dans la galerie marchande où officie Süleyman, mon ami fleuriste. Et si pour le repas de midi l’offre était moins alléchante que d’habitude – on devait se contenter de toasts avec ses filles et ses copains qui venaient discrètement se restaurer dans le fond de la boutique, cachés derrière les plantes – on se rattrapait le soir avec les très copieux repas d’iftar, parfois partagés avec des dizaines d’invités.. qui n’avaient pas hésité à traverser la ville, lundi dernier, alors que pierres et coktails molotovs volaient, en protégeant les bébés des gaz lacrymogènes en les recouvrant d’un foulard. Il est vrai qu’avec au moins une centaine de jours d’intifada kurde depuis août dernier, les habitants sont familiers de cette situation. Et impossible de ne pas venir alors que les femmes de la famille qui invite ont passé la journée à préparer les plats pour tous ces convives.

Yuksekova 23  Août 2010

« Ils viendront à minuit peut-être, mais les invités viendront » avait assuré Süleyman ce soir là. Ils étaient effectivement venus et n’avaient pas attendu que les tensions dans la ville se calment un peu pour arriver.

8 commentaires sur “Sur les routes de l’Est de la Turquie pendant Ramadan.

  1. Je me souviens d’un trajet Diyabakir istanbul pendant le Ramadan…
    Aucune boisson distribuée (j’ai craqué au réveil, j’ai demandé de l’eau car j’avais la bouche toute sèche), il s’est arrêté une fois à Urfa pour prendre des passagers à l’otogar vers 11h. Par chance j’avais acheté un peu de pain car j’avais un petit creux.
    J’étais loin de penser qu’il ne s’arrêterait pas du tout avant l’iftar!!!
    Heureusement ,c’était en hiver

    J'aime

  2. @ Legleg Je présume que ça dépend des compagnies d’autobus. Même si toutes tiennent compte  de l’heure d’Iftar pour organiser une pause, certaines estiment que tout le monde doit jeûner, d’autres que c’est un choix.

    J'aime

  3. Quelle mémoire ! c’est toujours ainsi, ou le voyage avait été particulièrement éprouvant? C’est vrai que Diyarbakir – Istanbul direct en bus, ça doit durer environ 26 heures….

    J'aime

  4. Ce trajet, je ne l’ai fait qu’une fois… Les autres fois, j’ai pris l’avion…
    Le trajet avait duré env 22h.
    ça m’avait choqué qu’ils ne proposent même pas un arrêt car je n’étais pas la seule à ne pas jeuner dans le bus.
    Un arrêt « pipi » + achat d’un sandwich aurait été bienvenu… Heureusement pour moi que l’iftar était très tôt à cette époque et que j’avais pris un solide petit déjeuner!

    J'aime

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s