Hakkari, une province kurde sous très haute tension

 

Que se passe-t-il dans la province d’Hakkari ? La tension déjà très forte depuis maintenant un an, vient de monter d’un cran.

Comme prévu, c’est la province kurde qui a le plus massivement boycotté le référendum du 12 septembre (résultats ici ). Moins de 7% des électeurs se sont rendus aux urnes. Seul le district de Semdinli, à la lisière de l’Iran et de l’Irak, a fait exception. Dans cette petite ville très religieuse, l’AKP possède encore un électorat, certes minoritaire (la municipalité comme toutes celles des villes de la province y est BDP – le parti kurde) et 30% des électeurs se sont déplacés, pour voter OUI – le même taux qu’à Diyarbakir. Partout ailleurs la population a massivement boycotté le référendum. 3% de votants à Yüksekova ! Et la plupart de ces rares électeurs sont probablement venus de l’extérieur (fonctionnaires, forces de l’ordre …).

 

La colère de la population y est proportionnelle à l’espoir qu’avait suscité l’annonce de l’Acilim (ouverture démocratique, notamment vers les Kurdes), il y a un an. Tout le monde pensait alors que des négociations allaient être entamées avec le PKK – au moins avec sa branche légale. Dans les mariages on brandissait des foulards dont le motif reproduit le drapeau de l ‘organisation et partout on me disait « bientôt ce sera la paix « … Mais depuis les habitants ont le sentiment que l’ouverture se fait contre eux. Et les villes de la province ont été le théâtre d’émeutes de type Intifada, pendant une centaine de jours au moins.

Le dimanche 12 septembre a été une journée calme dans la province. Une volonté du parti, comme ses sympathisants désignent le parti kurde. La veille, à Yüksekova, les élus municipaux étaient eux même allés calmer les jeunes émeutiers. Pour que ceux-ci obtempèrent aussi docilement, il est probable que l’appel au calme venait de Kandil (donc des commandants du PKK) et qu’ils le savaient. Et le 12 tout le monde partait…pique-niquer. Mais cette journée a constitué une exception. Violences et tensions vont s’accroissant. Et la province n’en finit pas d’enterrer ses morts.

Vendredi dernier, le village de Geçitli près d’Hakkari enterrait 9 des siens, dont plusieurs femmes. Ils ont été tués dans un attentat qui a littéralement pulvérisé le minibus qui les conduisait à la ville. 2 enfants, de 3 ans et de 15 mois font partie des 4 blessés et  leur mère a été tuée. Un attentat immédiatement attribué au PKK par les autorités turques. Mais celui-ci nie en être l’auteur.

Les élus kurdes désignent la contre guérilla et la même mouvance que  pour l’attentat de Semdinli, en novembre 2006, dont les habitants de la ville avaient pris les auteurs quasiment la main dans le sac : des gendarmes. Les commanditaires de cet acte et de la série de provocations des jours précédents – probablement des réseaux au sein de l’armée, hostiles au chef d’état major de l’époque, le général Öztök, considéré comme une colombe – n’avaient pas été longtemps inquiétés. Le procureur chargé de l’affaire a été limogé ! Et les auteurs de l’attentat eux mêmes sont toujours en liberté… Ce qui n’a évidemment pas contribué à renouer la confiance entre la région et l’État turc.

Comme on le voit sur la vidéo et sur les images des funérailles de 3 victimes, leurs proches ne croient pas cet attentat  signé du PKK ! En tous les cas pas ceux des victimes enterrées  à cet endroit (probablement à Yüksekova, où celles-ci résidaient). Effigie d’Abdullah Öcalan, drapeaux et hymne du du PKK et foule faisant le V de la victoire, marquent ces funérailles.

D’autres sont moins affirmatifs et attendent, en espérant qu’on découvrira les responsables, quels qu’ils soient. Mais tout le monde est sous le choc.

Les victimes viennent d’un village de korucus, gardiens de village armés et rétribués par l’État, en principe pour défendre leur village contre le PKK, dans les faits utilisés comme supplétifs de l’armée. Or ces derniers mois dans la province, des centaines de korucus ont déposé les armes et renoncé à la petite rente (250 euros) que leur fonction leur procurait. Un avantage non négligeable dans une région où les emplois salariés sont rares.

Le village de Geçitli avait très largement  boycotté le référendum le 12 septembre dernier, suivant les consignes du parti kurde (branche légale du PKK).  Ce qui ne me surprend pas. Dans la région,il ne faut surtout pas s’attendre à ce que les lignes soient parfaitement définies…et qu’elles restent immuables. Des gardiens de village ayant voté pour le parti pro kurde aux dernières élections municipales, cela n’a rien d’exceptionnel.

Le mot karanlik (obscur), est sans doute celui qui définit le mieux ce qui se passe dans la province. Contre guérilla, éventuellement avec la complicité d’une branche ergenekoncu du PKK – ou au service de quelques puissants intérêts privés, profiteurs de guerre ; dissidence ultra radicale au sein de l’organisation … il y a bien des suspects potentiels. Mais la volonté de semer davantage le désordre à quelques jours de la fin du cessez le feu instauré par le PKK est manifeste. Cet attentat, suivi d’un autre ayant blessé plusieurs personnes, dont des policiers, pendant les funérailles des victimes à Yüksekova, ne peut qu’exacerber l’inquiétude et la colère de la province. A un moment aussi où, indique le journal Bianet , le prix Nobel de la paix,  ancien président de la Finlande, Martti Ahtissari, venait de rencontrer Recep Tayyip Erdogan, après un séjour à Diyarbakir où il s’était rendu dans l’objectif de contribuer au règlement de la question kurde. Plus déterminant encore, à l’annonce de cet attentat, le chef du gouvernement a renoncé à une discrète entrevue prévue avec Demirtas, l’actuel président du parti kurde – réputé plus radical qu’Ahmet Türk, écarté par décision de la cour constitutionnelle, en décembre dernier.

 

 

 

La colère, exprimée par les pierres et les coktails molotovs des gençler, comme se qualifient les jeunes émeutiers, avait violemment explosé à Hakkari, à l’annonce des 9 PKK tués dans une opération militaire … quelques jours avant le référendum et juste avant les fêtes de Seker Bayram (fêtes de fin du ramadan). Une réponse très claire au cessez le feu instauré par le PKK pour la période de ramadan, après plusieurs mois durant lesquels l’organisation avait multiplié les actions violentes.

Or, rares sont les familles de la province qui n’ont pas au moins un proche ayant rejoint la montagne depuis le début des années 90, quand la région avait à son tour plongé dans la sale guerre. Les familles de réfugiés des villages détruits notamment, ont fourni un fort contingent de volontaires, garçons ou filles, pour lesquelles je doute que la principale motivation soit de fuir leur condition féminine, comme un rapport de police l’a récemment conclu. Je pense que, comme pour les garçons, révolte, prestige de la guérilla et appel de la montagne sont plus déterminants.

 

 

Un des 9 PKK tués était d’Hakkari. Lundi 13 septembre, des dizaines de milliers de personnes suivaient ses funérailles, un long cortège de voitures accompagnant la famille qui était allée chercher le corps à Malatya (à 15 heures de route) où exceptionnellement les corps avaient été expédiés pour autopsie. La vidéo du site les Yuksekova Haber, montre des images de gençler masqués, brandissant des pancartes où le mot Vengeance est inscrit. Parmi les autres PKK tués, de très jeunes garçons (18 ans) qui avaient rejoint la branche armée du PKK, il y a quelques mois à peine..

Jeudi, c’est un autre garçon, Enver Turan (15 ans) qui était enterré à Hakkari. Il est mort de la blessure infligée par une balle tirée par un soldat et qu’il avait reçue en pleine tête. Pourquoi ce sergent, qui passait en voiture dans le quartier, a-t-il tiré sur ces jeunes émeutiers (apparemment avec l’objectif de tuer) ? Certes, les forces de l’ordre ne ménagent pas ceux qui leur tombent sous la main, notamment lors des garde à vue, mais depuis l’arrivée de l’actuel gouverneur, on ne réprime plus les manifestations avec des tirs à balles réelles dans la province. Le sergent a été immédiatement arrêté, mais la colère de la ville avait explosé de plus belle. Plusieurs policiers ont été blessés dans l’accident de leur véhicule, provoqué par les jets de pierres d’un groupe de manifestants.

Et qui s’en prend ainsi aux écoles de la province ? Pendant les émeutes de Seker Bayram (fêtes de fin du Ramadan), deux écoles ont été la cible d’explosions. Sans faire de victimes, heureusement. Un collège de filles (institut privé, probablement d’obédience religieuse) à Hakkari, et l’internat YIBO de Yüksekova. Est-ce l’œuvre de gençler, en réponse au mot d’ordre lancé par le parti de boycotter les écoles la semaine du 20 au 25 ?

Le mot d’ordre de boycott des écoles est très suivi dans la province. Or, le lundi 20, était aussi la date fixée par le PKK pour la fin de son cessez le feu, si les opérations militaires continuaient. Ce boycott aurait pu être compris comme un signal pour les gençler, qui pour beaucoup fréquentent les bancs des lycées les jours de calme.Mais le  PKK vient d’annoncer qu’il prolonge son cessez le feu d’une semaine.  Normalement donc, le boycott de la rentrée scolaire, ne devrait donc pas s’accompagner d’émeutes. Le parti va certainement tout faire pour les éviter, certainement avec le soutien de la population. Les habitants d’Hakkari ne veulent pas replonger dans les années de « sale guerre ».

 

« Comme c’est bien la paix ! « (baris ne güzel!) répété par l’ami qui m’avait accueillie, en 2001, à l’époque du cessez le feu instauré par le PKK après l’arrestation d’Abdullah Öcalan, n’y est vraiment plus d’actualité.

Toutes les victimes de l’attentat de jeudi dernier sont des proches à lui. Je connais beaucoup de gens de ce village à Hakkari et à Yüksekova. Ce sont eux qui m’ont fait connaître et aimer Hakkari. Certains visages me sont familiers parmi ceux des victimes. Des parents d’amis croisés pendant les mariages.

 

 

 

 

 

 

 

 

2 commentaires sur “Hakkari, une province kurde sous très haute tension

  1. Seulement voila:
    La bombe qui a ete explose avait ete depose par une « fraction dit incontrolee de PKK » (organisation kurde) pour saboter « l’ouverture ».
    Les enfants qu’avait ete organise pour protester contre la turquie n’etaient que des pauvres pions d’un jeu politique international. Ce-ci n’est pas pour la premier fois dans la region. Depuis l’armeniens ce jeu a ete repete plusieurs fois mais toujours sans resultat.
    D’ailleurs plus grande ville kurde en Turquie n’est ni Hakkari ni Diyarbakır mais İstanbul.

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  2. Oui  Istanbul est la ville où vivent le plus de Kurdes.  Et alors ? Je ne comprends pas où vous voulez en venir.

    Vous  avez rencontrés ces enfants ? Bien sûr qu’ils sont certainement manipulables. Et ces appels à la vengeance sont inquiétants. Mais leur colère est réelle. Personne n’aime les forces de l’ordre à Hakkari – qui traitaient leurs grands frères de batards d’Arméniens..Aujourd’hui c’est surtout de batards d’Apo. Et encore moins la contre-guérilla (Jitem, Özel tim etc…) Pas même les gardiens de village. Vous trouvez ça surprenant?

    Si vous connaissez ceux qui ont posé cette miné, les gens de Geçitli, eux, aimeraient bien savoir. Ils sont inquiets. J’en ai eu au téléphone, donc je sais de quoi je parle.

    Et pourquoi ces guillements au mot « incontrôlé » ? Vous pensez vraiment qu’Öcalan de sa cellule d’Imranli, ou même Karayilan de Kandil, peut contrôler l’ensemble du PKK? Ils auraient un super pouvoir alors…

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