Attentat à Geçitli : le village de mes amis est sous le choc (Hakkari)

 Geçitli

Avec l’attentat qui vient de le frapper (9 morts et plusieurs blessés graves), la Turquie a découvert l’existence du village de Geçitli (Peyanis) dans la province d’Hakkari. Aujourd’hui tout le pays s’émeut du sort de la petite Zeynep , un an et demi, gravement blessée dans l’attentat qui a tué sa mère. Son oncle souhaite qu’elle devienne un symbole de la paix. Un symbole qui a peut-être plus de chance d’être aussi adopté à l’ouest du pays, que des guérillas en uniforme, même désarmés, comme le « groupe de la paix », dont l’accueil enthousiaste dans l’Est, à l’automne dernier, avait scandalisé ailleurs.

Les médias locaux rapportent les témoignages de proches de victimes de l’attentat.Celui de Berivan,une jeune fille qui n’a pas pu embrasser une dernière fois sa mère gravement blessée, quand un hélicoptère est venue la chercher. Celle-ci mourra à l’hôpital. Une famille de 8 enfants maintenant orphelins de père. L’histoire d’un jeune homme qui rentrait juste du service militaire et qui envisageait de retourner au lycée pour devenir instituteur.

C’est un village qui m’est familier depuis des années. Toute la bande de copains dont j’avais fait la connaissance sur l’île d’Akdamar, il y aura bientôt dix ans, est originaire de ce groupe de villages. C’est après cette rencontre, que quelques jours plus tard, j’avais continué de Van à Hakkari. Depuis ils sont devenus des amis.

Il y a quelques années, quelques mois après l’attentat de Semdinli, une explosion avait blessé (heureusement légèrement) des enfants qui jouaient dans la rue à Hakkari. La source d’information qui me l’avait appris ne donnait évidemment pas l’adresse, mais inquiète j’avais appelé l’un d’entre eux, un des seuls de la bande à être déjà marié et père de famille à l’époque. Mon intuition était bonne, cela c’était bien passé dans son quartier. Sinan, son petit garçon n’était pas dans la rue, mais le bruit de l’explosion lui avait fait très peur. On ne grandit pas tout à fait dans les mêmes conditions à Hakkari et à Manisa, sur la mer Egée.

En apprenant la nouvelle du drame qui venait de frapper Geçitli, c’est D. un autre de ces amis que j’ai appelé et qui m’a alors confirmé que toutes les victimes étaient des proches à lui : fils de l’oncle du côté de la mère, cousins du côté du père etc…

L’été qui avait suivi notre première rencontre, D. faisait son service militaire à Iskenderum. Comme j’avais prévu d’aller voir Antioche, je m’étais arrêtée sur ma route pour lui rendre visite. Quand il avait annoncé à son capitaine qu’une Française devait venir le voir, ce dernier lui avait accordé une permission exceptionnelle d’un week-end entier – un privilège accordé quand les parents viennent rendre visite à leur fils. Bénéficier d’une telle faveur m’aurait épatée, si je n’avais su depuis longtemps, qu’en Turquie le sens de l’accueil est développé à l’extrême.

Je n’avais pas vu Antioche cette fois là. On était allé dans la petite station balnéaire d’Arsus. Mais c’est là, grâce au geste de ce capitaine, qu’une vraie amitié était née. D. m’avait fait promettre deux choses – de venir à son mariage (quand il aurait déniché la fiancée) et de venir dans son village. Il en avait un, ce qui n’est plus le cas de tout le monde à Hakkari, où sa famille est installée depuis longtemps.

Depuis j’ai rencontré beaucoup de gens de ce village à Hakkari ou à Yüksekova Des gens qui en sont originaires ou des gens qui y vivent. La famille de la jolie soprano dont j’avais parlé dans un billet, est aussi originaire de ce village. J’avais fait sa connaissance lorsque j’étais allée leur porter les photos que j’avais faites du mariage de son frère, où de nombreux invités étaient venus du village. Deux petites footballeuses, pensionnaires à l’école YIBO d’Hakkari vivent à Geçitli. Elles avaient été étonnées qu’une Française connaisse aussi bien certaines de ses histoires.

J’ai mangé de son miel, de son fromage ou de son yaourt, mais n’ai jamais pu tenir la promesse de m’y rendre par contre. Pourtant ce n’est pas l’envie qui m’a manqué. Tout le monde me dit que c’est un très beau village. Seulement, il y a toujours eu quelque chose pour rendre ce projet irréalisable. L’été o* D. était rentré de son service militaire, nous avions projeté d’y aller. Un de ses oncles devaient nous y conduire. Nous avions du y renoncer. Deux PKK originaires du village venaient de quitter l’organisation et étaient rentrés près des leurs. Ils étaient restés une nuit et au matin, ils avaient choisi de se rendre aux autorités. L’armée avait alors investi le village et ce n’était pas vraiment le moment d’aller y respirer son bon air… Même pendant la période durant laquelle c’est le minibus dont le frère de D. venait de faire l’acquisition, qui se chargeait de la navette avec la ville, cela n’avait pas été possible. Pourtant j’espérais bien alors pouvoir en profiter pour enfin  découvrir ce village.

Mais je me disais qu’un jour je finirais bien par y aller.

 

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Aujourd’hui, c’est un village qui est sous le choc de l’attentat du jeudi 16 septembre, qui pleure ses morts et qui a peur. Jeudi dernier, 500 villageois – sur une population d’environ 3000 personnes – projetaient même de le déserter et de partir pour le Kurdistan irakien ou pour la Syrie (je présume selon le clan auquel ils appartiennent). Les médias rapportent que ce sont les responsables provinciaux du BDP, alertés de cette intention, qui ont convaincu les habitants de rester. Les informations sont trop parcellaires pour comprendre exactement ce qui s’est passé. Pourquoi ces gens ont-ils l’air d’être partis sans bagages? Il y a -t-il eu un vent de panique? Ou avaient-ils déjà renoncé à leur exode, qui se serait mué en marche de protestation destinée à alerter l’opinion publique et les autorités de leur détresse et à lancer un appel pour que des investigations sérieuses soient faites afin de trouver les responsables ?

Ce qui est certain c’est qu’ils ont peur. Et que la raison de cette crainte se niche dans ce qu’a subi  la province dans les années 90 et de ce que le villageois savent des circonstances de cet attentat qui les visait. Ceux qui lisent le turc pourront se reporter au rapport que l’IDH d’Hakkari a rédigé sur cette affaire. Les autorités quant à elles, désignent dorénavant une branche incontrôlée du PKK (peut -être ergenekoncu, c’est à dire complice de l’état profond – même si ce n’est pas  ce qui est dit), qui pourrait aussi être responsable d’autres exactions, comme l’assassinat d’un imam, il y a quelques semaines à Hakkari ou de l’attentat qui a tué les frères Özdemir à Batman. Mais la seule chose qui pour le moment est certaine, c’est qu’il voulait  provoquer la terreur.

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Et d’abord chez ceux qu’il a ciblé. Pourquoi ce village? Je n’ai évidemment pas la réponse. Mais Geçitli est bien un village de korucus (gardiens de village, armés et rétribués par l’état), au contraire de ce que prétendait un article de Todays Zaman , qui oublie de préciser (ou ignore) que plusieurs centaines d’entre eux ont déposé les armes ces derniers mois dans la province. Un village de korucus qui a boycotté massivement le référendum du 12 septembre dernier, suivant donc à la lettre les consignes du BDP dont les liens avec le PKK ne sont un mystère pour personne et qui accueille  sans problème les élus de ce parti, quelques jours après l’attentat. Il faut dire qu’avec le temps, le statut de korucu est surtout devenu un job ou une rente de situation, et que si on cherche absolument à mettre des étiquettes sur les gens ou les villages, on est mal parti pour comprendre la région. Mais la principale raison de cette cible se situe peut-être ailleurs.

Il a cependant raté un de ces objectifs. Après avoir d’abord renoncé à une discrète rencontre avec les responsables du parti kurde, le gouvernement les a finalement rencontrés, et de façon tout à fait officielle cette fois. Il a aussi reconnu des discussions avec Öcalan. Le processus d’ouverture  vers les Kurdes (acilim) semble donc à nouveau enclenché. Et ce quelques jours avant l’expiration de la prolongation de cessez le feu décrété par le PKK.

La province d’Hakkari quant à elle, retient son souffle et attend ce qui va se passer dans les jours à venir.

Tandis que des mauvaises nouvelles arrivent de l’Iran voisine. Un autre attentat vient de frapper la ville kurde de Mahabad, une ville hautement symbolique, puisque c’est là que Mustafa Barzani avait instauré l’éphémère république kurde de Mahabad. Étrange (et très meurtrier) attentat ayant visé une tribune de femmes qui assistaient à un défilé militaire.. et que les autorités iraniennes ont immédiatement attribué au PJAK, la branche iranienne du PKK. Ce qui risque bien d’entrainer une nouvelle vague de répression dans la région kurde iranienne. Hors à Hakkari, tout le monde a des cousins en Iran et on est loin d’être indifférent à ce qui s’y passe.

 

 


3 commentaires sur “Attentat à Geçitli : le village de mes amis est sous le choc (Hakkari)

  1. Ce n’est pas Mustafa Barzanî qui a « instauré » la république de Mahabad, mais Qazi Muhammad, un leader religieux et politique, qui a fondé le Parti démocratique du Kurdistan-Iran. Après la chute de la république il a été pendu par les Iraniens.

    Mais Mustafa Barzani a joué un rôle majeur puisqu’il dirigeait les forces armées de la république (les fameux Peshmergas). Lui a réussi à s’enfuir avec 500 hommes et entrepris une « longue marche » dans les montagnes jusqu’en URSS en réussissant à échapper aux Iraniens qui les traquaient, un petit chef d’œuvre de retraite militaire encore étudié à l’école militaire française selon l’ambassadeur Bernard Dorin. C’est à ce moment là que début sa légende et son combat politique et militaire était loin d’être terminé.

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