Les clients d’Avrenos : Istanbul au temps d’Atatürk (Cauchemar d’un ministre de l’immigration)

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« De ma conversation avec mon chef, il résulte que… cette jeune fille pourrait continuer à vivre (dans notre pays) si elle épousait légalement une personne ayant elle – même le droit d’y résider ». Un policier, chef du service des étrangers de la plus grande ville du pays, suggère à un ressortissant étranger d’épouser une petite entraineuse hongroise afin de lui éviter l’expulsion qui la menace.

Ouf ! Ce n’est pas dans la France contemporaine que se situe l’intrigue de ce roman de Georges Simenon. Son auteur aurait risqué d’être accusé d’incitation au crime de haute trahison.(Quoique sa nationalité belge lui  aurait sans doute évité la haute trahison… )

C’est dans la Turquie des années 30 et des débuts de la République que nous plonge Les clients d’Avrenos. Même si « le Gazi (Atatürk) est très strict sur l’application des règlements » et que « la police était bien faite et que tout étranger était surveillé dès son débarquement », les petits arrangements sont toujours possibles. Ce qui permet de respirer. Et il n’est pas question de bakchich, le policier qui connait Bernard Jonsac est réellement embêté et avait cherché une solution. L’employeur du drogman, l’ambassade de France, n’y voit rien à redire non plus.

La république naissante avait décidé d’être morale. « Depuis un mois les étrangers n’ont plus le droit d’exercer chez nous certaines professions. C’est le cas entre autre pour les danseuses, les coiffeurs et des manucures », explique le policier. C’est ainsi que Bernard de Jonsac décide d’épouser Nouchi, une danseuse hongroise, rencontrée au Chat Noir, un cabaret d’Ankara, la nouvelle capitale du pays. Il n’avait pas réalisé lors de cette rencontre, à quel point la jeune femme trop malingre le fascinait. Pourtant il avait  accepté de l’emmener avec lui à Istanbul, fuir l’ennui d’une capitale surgie de la steppe par la volonté du fondateur de la toute jeune République. C’est en apprenant l’imminence de son expulsion qu’il découvre qu’il y est attaché.

Le dandy français, aristocrate  polyglotte fauché et la petite entraineuse d’Europe centrale, qui hait la pauvreté parce qu’elle garde un souvenir épouvantable de la misère à laquelle elle a été confrontée petite fille, pendant la grande dépression qui avait durement frappé la Hongrie, forme un couple un peu étrange, uni par un lien mystérieux.  Aujourd’hui il serait carrément suspect. Epouser une entraîneuse de l’Est menacée d’expulsion, on imagine ! Probable que les futurs conjoints seraient sommés de déballer leur intimité à quelque fonctionnaire des services consulaires avant de convoler. Ce qui est heureusement épargné au couple et au lecteur.

 

Nouchi va bientôt mener la danse, parmi les amis de Bernard de Jonsac, clientèle bohème du restaurant Avrenos. Et le lecteur découvre dans son sillage ce petit monde istanbouliote (celui fréquenté par les expatriés français du moins) du début de la république : ceux qui y ont perdu et ceux qui ont profité du nouveau régime, des jeunes filles émancipées à l’âme trop romanesque, le Pera Palas où réside le couple à son arrivée, les appartements de célibataires désargentés à Pera et les fêtes dans les beaux yalis du Bosphore, les virées en automobile ou en yacht privé dont Nouchi raffole… Et un drame, bien sûr, dans une ville cosmopolite qui conservait pour deux décennies encore son caractère multiconfessionnel, notamment une importante population grecque (chassés par les événements de septembre 1955 , puis par la crise de Chypre, ils ne sont plus qu’une poignée) – Avrenos est évidemment une taverne grecque – où on pouvait flâner dans « les jardins de Taxim qui dominent la Corne d’Or »- (existaient-ils vraiment, ces jardins ? Aujourd’hui on les chercherait en vain)

Le parc de l’Ambassade de France était bien réel par contre. D’ailleurs le beau jardin du Palais de France, existe toujours. Les chercheurs de l’IFEA (Institut Français d’Etudes Anatoliennes) dont les locaux sont abrités au sein de cette ancienne Ambassade sont les rares privilégiés à travailler dans la verdure de ce quartier, comme leurs voisins du lycée Galatasaray.

Mustafa Kemal, dit Atatürk hante les esprits. Nouchi l’a même rencontré. La veille de sa fuite en train de nuit avec Bernard Jonsac, les danseuses du Chat Noir avaient été conviées à une soirée de « la Ferme », où le dirigeant de la Turquie recevait des amis. C’est Nouchi qui avait eu la préférence du Gazi (le Victorieux). Et c’est après cette rencontre, que le destin de la petite danseuse hongroise sera bouleversé.

 

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Je connaissais depuis longtemps l’existence de ce Simenon, mais j’en avais oublié le titre exact. Cela avait été une bonne surprise en découvrant Les clients d’Avrenos dans les rayons du bouquiniste où je faisais, comme avant chaque été, la provision de romans policiers que je sème sur ma route après les avoir lus. Celui là, je l’ai conservé. J’ai presque regretté que cette fois, aucun policier ne m’ait demandé quelques éclaircissements sur mes lectures de l’été, sur la route d’Hakkari. Cela m’aurait amusé de raconter la trame de ce Simenon, sans commissaire Maigret.

 

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