Newroz 2011 piroz be à Cukurca …avec son W kurde.

 

Dans la province d’Hakkari, les festivités de Newroz, le nouvel an kurde, ont débuté le samedi 19 mars dans les arrondissements (ilçe) de Cukurca et de Semdinli. Elle se poursuivait ce dimanche 20 mars à Hakkari, le même jour qu’à Diyarbakir.

Le nouvel an kurde, strictement interdit dans les années 90,  est toléré depuis quelques années, même si en 2008 encore certains Vali (préfets) avaient jugé bon d »interdire celui avec W (ou ses prolongations dans les quartiers), tout en organisant un nevruz officiel sinistre à mourir,  ce qui s’était traduit par des émeutes dont la répression faisait 2 morts dans la province d’Hakkari.

Tolérance qui se double de la tentative de le turquifier  en lui supprimant son W pour en faire un Nevruz (ou Nevroz). Nevruz que la presse turque qui s’affirme pourtant si avide de liberté d’expression ces derniers temps, utilise à l’envie, même si ce mot  ne veut rien dire, la traduction en turc de Newroz serait yeni yil – nouvel an ou yeni gün, nouveau jour) –  ce nev n’ayant  aucun sens, pas plus en turc, qu’en kurde.

 On sait que la psycho rigidité ne rend jamais très fin, mais quelle énergie a été dépensée dans cette tentative de récupération, comme l’explique le chercheur Etienne Copeaux sur son blog. Un article dont la lecture est édifiante.

 

Evidemment, dans la province d’Hakkari, comme partout où il est fêté par les Kurdes, Newroz a conservé son W et est resté un des temps forts des mobilisations kurdes. Une fête en rouge-vert-jaune, les couleurs kurdes, où on danse des halay à la gloire de la guerilla – HPG (halay très en vogue dans les mariages aussi ces dernières années), on reprend l’hymne du PKK et dans lesquels les drapeaux de l’organisation sont de sortie et Ocalan acclamé.

Les discours des représentants du BDP, le parti pro kurde, déjà en campagne électorale,  sont en kurde, une langue que tout le monde, y compris les jeunes générations maitrisent – ce qui est loin d’être toujours le cas dans d’autres villes kurdes. A Diyarbakir j’ai même rencontré des gosses de militant kurde  (suffisamment militant pour avoir séjourné plus de dix ans en prison) incapables de prononcer une phrase en kurde. Tout simplement parce que leur  mère, originaire de la petite bourgeoisie éduquée, ne le parlait pas. Et ce n’est évidemment pas à l’école où le kurde n’est toujours pas introduit, qu’ils l’auraient appris. Cela montre aussi à quel point un certain mépris pour la langue du peuple, celle des « non éduqués », peut être intériorisé  de façon le plus souvent inconsciente, chez les Kurdes eux mêmes.

Dans la province d’Hakkari toutes les mères que j’ai rencontrées parlent kurde, et le plus souvent bien mieux que le turc (quand elles le parlent) pour les femmes de plus de 30 ans. Le fait que ces femmes n’aient pas été scolarisées a fortement contribué à sauver la langue kurde en Turquie.

Cukurca est sans doute l’arrondissement de la province d’Hakkari qui en a le plus bavé dans les années 90 : des dizaines villages vidés puis détruits, d’ alpages interdits dans cette région de semi nomadisme etc.. Jean François Pérouse le qualifiait d’arrondissement exsangue dans son article Terre brûlée au Kurdistan turc, publié en mars 1995 dans le Monde Diplomatique. A Hakkari ou à Yüksekova, j’ai rencontré beaucoup de ces familles de réfugiés des villages vidés de Cukurca. Et  beaucoup d’autres  ont fui la misère et le sous-emploi  de ces villes en migrant à Adana, Mersin, Antalya ou vers les gecekondu (quartiers informels) d’Izmir ou d’Istanbul.

 Newroz est aussi célébré dans ces villes de l’Ouest du pays, notamment à Istanbul ou comme ici à Izmir, sur la mer Egée , où vit une très importante minorité kurde.

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Il ne faut pas s’étonner que les gosses qui étaient des bébés quand leurs pères ont tout perdu (foyer et gagne pain, leurs troupeaux bradés, les récoltes abandonnées…) assurent aujourd’hui que c’est la guerilla les protègent. Ce n’était pas la peine d’être devin pour le prévoir à l’époque.  Certains arrivent aussi à le comprendre à l’ouest, ce qui leur donne un peu plus d’imagination pour proposer des solutions au réglement de la question kurde, comme Emre Uslu,  un journaliste pas franchement pro pkk, mais à qui cet article vaut d’être traîné lui aussi devant la justice.

Le soir, des jeunes ont allumé des feux de newroz informels dans certains quartiers du bourg, ce qui a dégénéré en olay (affrontements avec les forces de l’ordre).

Quelques images du Newroz du samedi  19 mars 2011 à Semdinli, toujours dans la province d’Hakkari, extraites de la galerie des Yüksekova Haber.

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Le feu de Newroz

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Avant d’accéder aux festivités, la fouille.

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signe de la victoire tellement associé au mouvement kurde qu’il est devenu tabou ailleurs en Turquie…(on célèbre les victoires avec un seul doigt levé, sans doute pour dire « on les a eus » !…)

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Rouge, jaune, vert…

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Toujours rouge, jaune, vert et robes traditionnelles kurdes du côté des femmes…

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…Les danseurs, plus sobres mais tout aussi élégants

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Ce drapeau kurde ne me semble pas être celui du PKK mais plutôt celui qui flotte au Kurdistan irakien tout proche (la frontière est à quelques kilomètres).

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 Cette jeune fille  affiche ses sympathies pour la guerilla du PKK, dont elle adopte symbôle et tenue. (aussi à la mode dans les mariages, les ados en raffolent).

 

Et pour ceux qui lisent le turc, un article de Bianet dans lequel Irfan Aktan, journaliste originaire de Yüksekova évoque  Newroz bir direnis ritüeli , (un rituel de lutte).

 

 

6 commentaires sur “Newroz 2011 piroz be à Cukurca …avec son W kurde.

  1. Merci pour ce billet fort intéressant.

    J’ai traversé la région par la route Yüksekova-Hakkari-Şırnak-Mardin-Diyarbakır (très belle et montagneuse) sans me rendre compte que c’est vers Hakkari que la rébellion se joue vraiment. La chose est plus publique à Diyarbakır, la région d’Hakkari est plus une région de taiseux.

    Les Turcs de l’Ouest, eux, ne s’y trompaient pas : ils tiquaient toujours au mot « Hakkari » (Hakkari terrörö) alors qu’ils n’avaient rien contre Diyarbakır.

    Résultat : il faut que je retourne là-bas, si possible pour un Noruz (comme est écrit en Iran, plus de problème de « W » ou « V »).

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  2. Bonjour Thierry

    Hakkari est surtout plus proche de la frontière irakienne et des camps du PKK. Je n’ai pas fait de statistiques mais c’est sans doute la province où il y a le plus de victimes parmi les appelés. De plus c’est principalement de là que partent les grandes opérations militaires transfrontalières.
    Ca explique que dans les médias elle soit présentée comme une région « terorü » (euphémisme pour signifier « en guerre »). Avez vous déjà vu des reportages des journaux TV, présentés à grand renfort de musique dramatique ??  Enfin, à part les fonctionnaires qui y sont nommés,(et les forces de l’ordre ou les appelés) rares sont les Turcs de l’Ouest à s’y être rendus. ( plus rares encore qu’à Diyarbakir) ou  même les Kurdes de Diyarbakir Donc il faut se méfier quand même des clichés que la province et ses habitants  génèrent : terroristes ou héros, selon le camp.

    Pour la prochaine fête du « jour nouveau » il vous faudra quand même attendre un an, maintenant. Les festivités se terminaient aujourd’hui 21 mars à Yüksekova.  

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  3. Oui, je comprends bien sûr qu’il y a beaucoup de clichés sur Hakkari parmi le reste de la population. Et oui, j’ai vu certains reportages qui sont assez parti pris (j’y étais l’été dernier, quand ça chauffait un peu). Mais à part un mec qui me faisait l’apologie des « yeşil bere », les gens n’avaient rien contre les Kurdes en général -ils disaient tous « j’ai des amis Kurdes, aucun soucis avec eux- (le fait qu’ils aient émigrés en masse, et donc travaillent dans les grandes villes de l’ouest a du favoriser les échanges entre Turcs et Kurdes).

    On peut quand même comprendre que les Stambouliotes n’aillent pas passer leurs vacances là-bas, étant donnés la distance et le fait qu’il n’y a pas la mer.

    Je ne connais malheureusement pas assez la région pour me faire ma propre idée sur la question -même si le coeur idéaliste penche forcément en faveur des Kurdes. Bu konu daha iyi anlamak için, daha Türkçe öğrenmeliyorum.

    blogun için teşekkür ederim.

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  4. Bonjour, Thierry, si vous voulez encore mieux connaitre la question il serait mieux pour vous d’apprendre le Kurde que le Turc car au Kurdistan (turc) peu de gens parlent bien le turc alors pourquoi apprendre le turc si vous voulez connaitre mieux ce sujet .
    Serkeftin. ( réussite en Kurde)

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  5. Le nom de Çukurca est dans toutes les têtes cette semaine, symbole d’une impasse politique et idéologique qui a trop longtemps duré…

    La fête traditionnelle du Newroz du 21 mai (calendrier perse) est devenue un acte politique du mouvement de libération kurde de Turquie. La faute en revient à l’oppression de l’État turc qui dure depuis des décennies. C’est vrai, et de façon presque ironique pourrait-on dire, la combinaison d’un nom kurde de fête populaire et de lettres interdites (!) n’a pu que renforcer la symbolique. Ce qui me tient à coeur aujourd’hui de ma modeste place, c’est aussi de souligner ce qui rassemble : Newroz est à l’origine une fête populaire préislamique connu sous ce nom ou similaires dans tout le monde marqué historiquement et culturellement par le monde iranien, donc dans des régions aujourd’hui de dialectes et langues iraniennes, turques, arabes ou araméennes. C’est la fête de l’équinoxe d’été, de la fin de l’hiver, et les dates contemporaines où elle est officiellement fêtée étant plus ou moins arbitraires, cette fête est la même que toutes les fêtes d’équinoxe jusqu’en Europe, liées à des cultes très anciens qu’on retrouve dans toute l’Histoire ancienne eurasienne. Elle est appelée traditionnellement Hıdrellez en turc, elle est fêtée traditionnellement dans les Balkans sous des noms similaires comme en Anatolie turcophone les 5/6 mai, voire même zazophone ou plus généralement alevie. Ceci d’autant plus que le culte des prophètes Hızır et İlyas (présents sous ces noms dans le Coran) est un culte clé de la culture populaire anatolienne – le nom Hıdrellez/Hıdırellez étant la combination du nom de ces deux saints.
    Le culte du saint Hızır/Xızır (fêté à une autre date lors des Hızır Günleri) est encore plus spécifiquement très vivant dans la région où vivent les Alevis zaza (et leurs voisins türkmen) chez qui il peut même avoir une place presqu’aussi importante que l’imam Ali.

    Il n’y avait donc pas besoin de parler de « Nevroz » pour parler en turc de cette fête du printemps. C’est une ultime tentative ridicule et médiocre d’un totalitarisme d’un autre âge de faire disparaitre ce qui ne lui plait pas. La célébration de Hıdrellez de mes yeux vus (İstanbul & Trakya, Karadeniz) se fête exactement de la même façon que dans cette vidéo le Newroz de Çukurca, avec en plein air danse, musique, jeux et feux de joie au-dessus desquels on saute, méchoui d’agneau et préparations à base de plantes de printemps fraichement cueillies, chants & poèmes.

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  6. Je suis décidé aujourd’hui Anne à ne pas me laisser abattre par l’actualité. Newroz, Noruz, Novruz, Nooruz, Hıdrellez, Herdelezi, Djurdjevdan, Jurjevo, Gergyovden, Aya Yorgi, fête de Saint Georges, c’est la fête de la végétation, de la fertilité, de l’abondance, du cycle de la vie des saisons, le culte de la nature et de sa renaissance, avec de très nombreuses variantes et traditions régionales et locales, la plupart en voie de disparition.
    Saint Georges était d’ailleurs un martyr chrétien né selon la légende en Capadoce, au plein milieu de cette supra-aire culturelle qui va de l’Europe-Méditerranée à la Mésopotamie-Asie Centrale. Il est aussi le patron de nombreux pays (de l’Aragon ou l’Angleterre à la Russie ou le Liban) et est l’équivalent chrétien du tout aussi légendaire Hızır/Xızır/Khidr de l’aire musulmane. L’empire ottoman par ailleurs et s l’Anatolie seldjouqide étant historiquement et partiellement linguistiquement iranisés, le terme « Nevruz/Nevruz Sultan » ne vient pas du néant, le 21 mars étant aussi connu populairement comme « Mart Bozumu » dans les campagnes. Mais il est toujours critiquable de voir les idéologues instrumentaliser les traditions populaires, surtout quand c’est à des fins d’aliénation.

    En Anatolie, dans les Balkans et en Asie Centrale; à Çukurca, au Caire, à Damas, à Sarajevo, à Mossul, dans les banlieues parisienne et londonienne, à Grozni ou à Fergana; vive la fraternité, la solidarité et la liberté !

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