Touristes au Newroz de Yüksekova, le médiateur et la gifle de la députée.

 

Comme c’était prévisible, les festivités de Newroz ont rassemblé des milliers de personnes à Hakkari le dimanche 20 mars et à Yüksekova le lendemain. Et évidemment, il avait de l’ambiance ! Au delà des symboles – le rouge vert jaune des couleurs kurdes, les drapeaux à l’effigie du leader du PKK – et des slogans, on sent le plaisir des habitants de la région à être ensemble en affirmant qui ils sont. Cela me rappelle le sourire jubilatoire accompagnant le  » burasi Kurdistan !  » – ici c’est le Kurdistan –  du père d’une petite fille rencontrée à un mariage, la première fois que j’étais venue à Hakkari, il y a une dizaine d’années.

Comme c’est aussi l’habitude depuis quelques années, quelques touristes avaient fait le déplacement pour l’occasion. On voit sur la vidéo qu’ils font vraiment tout ce qu’ils peuvent pour prouver qu’ils communient avec la population de Yuksekova. Il y en un qui gigote comme un gamin, assis au premier rang de la classe et craignant quand même que le maître le loupe. Même quand la foule fait une pause, il continue à faire  le signe de la victoire –  des deux mains s’il vous plaît.  Je ne suis pas sûre qu’ils comprennent grand chose aux discours qu’ils acclament. En tout cas, celui que l’un d’eux prononce quand on lui fait les honneurs du podium est en italien.

Je présume qu’il s’agit d’une délégation venue en voyage organisé et reçue par les officiels du parti. Et il est probable qu’ils quitteront la région, avec les mêmes certitudes que celles qu’ils avaient en arrivant.

 

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Le journaliste turc Oral Calislar n’éprouve pas la nécessité de singer les jeunes filles de Diyarbakir qui posent avec lui sur la photo publiée par les Diyarbakir haber, pour leur prouver son empathie – ce qu’elles n’attendent pas de lui d’ailleurs. Et j’imagine mal un Ismail Besikçi  faire le signe de la victoire en braillant « biji Apo » à un Newroz. Pourtant le sociologue turc fait l’admiration et inspire le respect à absolument tous les Kurdes que j’ai rencontrés, y compris les plus dogmatiques des apocus n’admettant qu’une ligne, celle du parti ! D’ailleurs je ne suis pas sûre que ce soit son truc l’ambiance de Newroz, au professeur qui n’a jamais eu le droit d’exercer son métier pour avoir affirmer dans ses travaux que les Kurdes existaient et a passé une partie de sa vie en prison. Je le soupçonne de préférer la compagnie plus intime de quelques Dengê…

 

C’est très gentil d’appeler à la paix sur un podium et les participants au Newroz de Yüksekova ont sûrement apprécié. Mais c’est autre chose de tenter d’y contribuer. L’avocat sud Africain Brian Currin est en visite en Turquie, invité par la Tusiad. Après avoir exercé ses talents de médiateur dans son propre pays, il les a mis au service de la résolution d’autres conflits,  en Irlande du Nord, au Sri Lanka, au Rwanda etc… Est-ce que ça lui serait venu à l’idée de proclamer « longue vie à l’ETA », lorsqu’il s’est attelé à la question basque ? Les Kurdes de leur côté ne prendraient pas très au sérieux un négociateur  étranger qui lancerait « Ne mutlu Turkum diyene » (heureux celui qui se dit Turc), tout en prétendant vouloir contribuer à favoriser le dialogue que (presque) tout le monde à Hakkari croyait proche, quand la rencontre entre Tayyip Erdogan et Ahmet Turk lançait l’acilim, la politique d’ouverture,  en Août 2009.

Mais le gouvernement turc préfère finalement les négociations « secrètes »  avec Ocalan, le leader emprisonné du PKK – comme quoi le culte du chef caractérisant le PKK arrange bien tout le monde – à l’ouverture d’un dialogue avec le BDP, le parti pro kurde, branche légale du PKK. C’est le seul exemple que Brian Currin connaisse de gouvernement refusant de discuter avec un parti légal. Une posture qui selon lui, ne peut que prolonger le conflit. Le médiateur sud africain  préconise d’ouvrir de vraies négociations de paix avec le PKK, ce dernier comme les forces armées devant parallèlement s’engager à cesser les combats.

Il prédit aux différentes parties qu’elles foncent dans une impasse si chacune veut imposer SA solution. La seule solution est de parvenir à un consensus exigeant des compromis respectifs. Evidemment, plus facile à dire qu’à faire, surtout dans un pays où on a plus l’habitudes des petits arrangements vis à vis de l’autorité ou des rapports de forces, que la culture du compromis (ce qui n’est certes pas l’exclusivité de la Turquie).

Et on n’est pas vraiment là en Turquie où pour le moment, c’est la société civile qui fait preuve d’ouverture et s’est emparée du débat. Pour le reste, l’heure est plutôt à la fermeture et à la montée des tensions  : arrestations et grands procès d’élus BDP, menaces du PKK puis des TAK contre des intellectuels kurdes pas assez dans la ligne, fin du cessez le feu instauré par le PKK en Août dernier etc…. Quant aux médias dont le rôle est primordial lors d’ un processus de paix, la législation en vigueur ne favorise pas vraiment une parole libérée. Certes beaucoup de  tabous sont tombés, mais les journalistes qui s’éloignent trop du discours officiel sur la question kurde courent toujours le risque d’être traînés devant les tribunaux.

 

Dans la province d’Hakkari les manifestations qui ont suivi les festivités de Newroz se sont soldées par une nouvelle série d’arrestations d’élus du BDP. Dans la foulée, le journaliste  Necip Capraz, propriétaire des Yuksekova Haber a été arrêté, le 22 mars à 3 heures du matin. Son domicile a été perquisitionné. Résultat évidemment attendu, le lendemain la ville était à nouveau la proie d’émeutes. Et aujourd’hui c’est jeudi noir dans plusieurs villes de la région. A  Batman notamment, ça chauffe. A Diyarbakir, le maire  Osman Baydemir qui a décidemment le sens de la mise en scène, est monté sur un char de la police. Peut-être que ça a calmé les choses, mais je n’ose pas l’affirmer. 

 

C’est devenu tellement banal, que les médias turcs s’intéressent bien davantage à la gifle que Sabahat Tuncel, une députée BDP a donné à un chef de police, lundi lors du Newroz à Silopi ! Naturellement les caméras étaient là.  Certes, ça change des clichés de la femme-kurde-battue-par-sa-brute-de-mari, mais ce n’est vraiment pas terrible comme geste. D’autant que si j’ai bien compris, le policier giflé aurait pris pour des faits dont il n’était pas le responsable…  Une habitude qu’elle a peut-être prise au Parlement , où les députés ne dédaignent pas en venir aux mains à l’occasion. 

Je n’ai pas bien saisi ce qui s’était passé pour qu’elle ait l’air excédée comme ça. Apparemment il y avait des gazs lacrymogènes dans l’air. Et surtout le comportement des policiers vis à vis des élus kurdes n’est pas toujours exemplaire, ce qui semble beaucoup moins scandaliser (elle répète plusieurs fois qu’elle est une députée élue du peuple).  

  En tout cas, tout ça ne ressemble pas vraiment à une volonté de dialogue et  ça promet jusqu’aux élections du 12 juin.

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