Recep Tayyip Erdogan à Strasbourg : Vive le seuil de 10% qui bloque l’accès des élus kurdes à l’assemblée.

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La colère des Kurdes explose à nouveau. Ca a l’air d’être violent (la réponse aussi d’ailleurs) : des centaines de blessés – un très grave hier à Hakkari et un mort aujourd’hui à Diyarbakir (Bismil), une centaine d’arrestations hier pour la seule ville de Diyarbakir et des centaines dans toute la région kurde et à Istanbul ou Mersin. Dans ce contexte, il me paraissait éclairant de reproduire l’intégralité de la réponse que donnait Recep Tayyip Erdogan, le chef du gouvernement turc, devant le Conseil de l’Europe la semaine dernière, à une question qu’un intervenant de l’APCE lui posait sur le fameux de seuil de 10 % que doit obtenir  un parti politique pour pouvoir être représenté à la Grande Assemblée de Turquie.

 

Evidemment personne en Turquie n’ignore que le principal objectif de ce seuil élevé est d’empêcher le mouvement kurde d’être représenté à l’Assemblée, même si à l’origine (dans les années 90) il était aussi destiné à entraver  la représentativité  du mouvement  musulman.

Mais étonnant comme  une mesure considérée comme anti démocratique quand on est l’objet, devient « volonté du peuple »  quand on en est devenu le principal bénéficitaire et comme la victimisation justifie ce retournement de perception. Avoir « beaucoup souffert »(moins nombreux que les Kurdes quand même à avoir du se résoudre à l’exil, les intellectuels et militants musulmans turcs)  donnant apparemment le droit d’exercer à son tour son autorité sur les autres.

‘M. KOX (Pays-Bas)* – Monsieur le Premier ministre, je ne suis pas d’accord avec votre dernier commentaire mais, vous le savez, j’appartiens au Groupe pour la gauche unitaire européenne. Je dois cependant vous féliciter sincèrement du résultat du vote en Turquie et je suis d’accord qu’il faut faire de notre mieux pour nous ranger du côté du changement démocratique.

A ce propos, pourquoi n’avez-vous pas tenu votre promesse d’abaisser le seuil de 10 % lors des élections en Turquie ? Ce serait un changement démocratique important. Quand comptez-vous la tenir ?

LE PRÉSIDENT* – La parole est à M. le Premier ministre de la Turquie.

M. ERDOĞAN* – Tout d’abord, je ne m’attendais pas à ce que vous soyez nécessairement d’accord avec tous mes arguments. Je respecte votre point de vue. Je vous rappelle toutefois que j’ai été emprisonné pendant quatre mois. Après ma sortie, nous avons créé notre parti politique, nous avons gagné des élections et, depuis huit ans, nous sommes au pouvoir avec un soutien populaire considérable. C’est le peuple, au bout du compte, qui est le meilleur juge. Puisque c’est au peuple de rendre ce jugement et qu’il nous soutient, il doit bien y avoir quelque chose !

Ce n’est pas mon parti qui a instauré ce seuil de 10 %, qui existait au moment où nous nous sommes soumis à la loi du scrutin. Nous l’avons respecté alors, ce qui montre bien que en dépit de ce seuil, un parti comme le mien peut être créé et, très rapidement, arriver au pouvoir. Comment est-ce possible ? C’est parce que nous ne nous sommes pas rangés à droite ou à gauche. Notre action politique se situe au centre. Pour tous les Turcs, toutes les composantes de la société turque, pour chacun d’entre eux.

Ici, en France, je vois que les Roms se font expulser. Est-ce là la démocratie ? En France, aujourd’hui, il n’y a pas de respect pour la liberté de religion individuelle. Est-ce cela la liberté de religion ? Que ceux qui veulent juger la Turquie commencent par se regarder eux-mêmes !

Pour en revenir au seuil de 10 %, le fait de le réduire ou non n’est pas une question de démocratie. Il existe aussi ailleurs en Europe des seuils de 8 ou de 7 %. Pour la stabilité et la sécurité de notre pays, nous avons décidé de continuer à appliquer ce seuil, et le peuple en a été d’accord. Les périodes de gouvernement de parti unique ont été des périodes de développement pour la Turquie, contrairement aux époques où plusieurs partis entraient en coalition. Nous avons besoin de stabilité. Le moment venu, si nous sentons s’exprimer un réel besoin d’abaisser ce seuil, nous consulterons notre peuple. Nous ne vous consulterons pas vous !

Nous consulterons donc notre peuple et prendrons une décision en fonction de ce que les Turcs nous diront. S’ils veulent que le seuil soit abaissé, il le sera ; s’il doit rester inchangé d’après eux, il restera à 10 %. Ce sera la décision des 74 millions de Turcs. Je vous demanderai d’envisager les choses sous cet angle aussi : cela n’a pas été facile pour nous d’arriver où nous sommes aujourd’hui.

Nous avons souffert dans le passé et voulons éviter que cela se reproduise. Nous voulons avancer et être un pays exemplaire. Les partis politiques sont nombreux dans notre pays. Aucun parti n’est interdit, chaque citoyen a la possibilité de créer son parti à tout moment et de participer aux élections. Nous ne sommes pas un parti ethnique ni un parti régional, nous sommes un parti qui couvre l’ensemble du territoire et nous nous adressons à tous en Turquie. C’est grâce à ces critères que nous pouvons travailler.

LE PRÉSIDENT* – La parole est à Mme Marland-Militello. »‘

(le compte rendu de l’intervention  de Recep Tayyip au Conseil de l’Europe peut être consulté après celui  de la Georgie).

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Il n’est pas question de citoyens kurdes  dans cette réponse. Ce sont les 74 millions de Turcs ( chiffre comprenant les enfants de moins de cinq ans et ces insupportables Kurdes qui ne veulent pas se contenter de tout ce que l’AKP a fait pour eux) qui décideront quand il sentira le moment  venu de leur demander, si ce seuil doit être abaissé. En attendant,  le parti unique c’est plus pratique, c’est vrai,  pour gouverner un pays (Ben Ali, Moubarak et quelques autres en savent quelque chose :  ils ont longtemps dirigé des gouvernements extrêmement stables)… et pour élaborer la nouvelle Constitution destinée à remplacer celle de 1982, qu’on imagine (peut-être mauvaise langue) souhaitée taillée sur mesure pour Recep Tayyip Erdogan, qui rêve d’un régime présidentiel pour la Turquie…dont il espère devenir le président bien sûr.

D’ailleurs tout va bien, puisque depuis que la Cour Constitutionnelle a renoncé à interdire l’AKP, aucun parti n’est interdit en Turquie. La dissolution quelques mois plus tard du DTP, le précédent parti kurde en décembre 2009,  ne compte pas. Certes le BDP, parti kurde qui l’a remplacé, n’a pas encore été interdit. Seuls quelques centaines de ses membres et de nombreux élus ont été flanqués en prison ces quinze derniers mois.

Et puis tout ça est de la faute à la France, qui est mal placée pour donner des leçons de démocratie à la Turquie. L’intervenant qui interpellait le chef de gouvernement turc est hollandais. Et il le faisait au nom du Conseil de l’Europe auquel la Turquie a librement adhéré, et non de la France qui s’était faite à juste titre  taper sur les doigts par l’UE pour sa façon de traiter l’immigration Rom. Mais bon, c’est tellement mieux de rejeter la faute sur les autres. A défaut de convaincre l’assemblée à laquelle le premier ministre turc  s’adressait, c’est le genre d’arguments  qui a du bien passer  parmi certains de ses sympathisants de la communauté des Turcs de France, que le candidat AKP a aussi rencontrés à Strasbourg.

Cela étant,  je doute que les citoyens kurdes en colère de son pays considèrent la France responsable du veto qui vient de frapper 12 candidats indépendants (dont 7 soutenus par le BDP). Certes, le YSK qui a pris cette décision est une institution indépendante du gouvernement, mais si le BDP avait pu présenter des listes, les juges du YSK n’auraient pas eu leur mot à dire. Le MHP et le CHP peuvent bien présenter des candidats emprisonnés dans le cadre du procès Ergenekon sur leurs listes.

Et je ne sais pas si  une paix sociale fondée sur un véritable contrat social – en l’occurrence une conception de la citoyenneté acceptée par l’ensemble des citoyens de Turquie –  ne serait pas mieux que cette forme de stabilité. Évidemment, c’est au 74 millions de Turcs, et surtout à leurs représentants,  d’en décider.

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Mais il est vrai que certains pourraient se sentir frustrés de ne plus voir ces images sur leurs écrans de TV :

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..de déplacements militaires  vers la frontière irakienne ( la semaine dernière ).

 

Ouf ! Les juges du YSK n’ont pas opposé de veto à la candidature d’Ibrahim Tatlises, qui se présente lui aussi en candidat indépendant et se rétablit bien en Allemagne, selon les Urfa haber . Ce qui prouve bien qu’ils n’ont rien contre les Kurdes…tant qu’ils ne soutiennent pas de mauvais partis.

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