5 ans de mise à l’épreuve pour Erkan Capraz, journaliste aux Yüksekova Haber

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Décidément, à moins d’écrire sur les chiens écrasés, les femmes battues ou sur les frasques des stars du show biz – ou bien sûr de vanter la grandeur de la nation – le métier de journaliste n’est pas sans risque en Turquie. La république turque a le privilège d’avoir plus de journalistes emprisonnés que l’Iran. Même s’il est probable que dans la république islamique voisine, les journalistes doivent davantage s’autocensurer.

En Turquie, la parole s’est libérée et il n’y a plus de sujet vraiment tabou. Pourtant des milliers de personnes sont toujours poursuivies pour leurs écrits et lorsque un(e) journaliste ou un(e) intellectuel(le) s’exprime sur certains sujets sensibles, une épée de Damoclès est toujours dressée sur sa tête. La question kurde reste une question sensible. Et s’il y a des têtes sur lesquelles cette épée pèse, ce sont bien celles des journalistes d’Hakkari. C’est particulièrement vrai ces derniers temps.

Pourtant leur boulot n’est pas vraiment une sinécure. La plupart du temps, ce sont des journalistes locaux qui couvrent les émeutes dont la province est devenue coutumière. Leurs images sont ensuite diffusées par tous les médias du pays. Prendre ces images entre les jets de pierres et de cocktails molotovs des gamins et les gaz lacrymogènes ou les jets de flotte des camions à eau des forces anti émeutes est une activité en soi assez sportive. Mais la semaine dernière, lors des clashs qui ont suivi les funérailles d’un des PKK tués à Dersim, les journalistes auraient été  la cible de jets de gaz lacrymogènes de la police.

 

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Il y a presque un an, un tribunal d’Istanbul condamnait Irfan Aktan, journaliste originaire de Yüksekova, à 15 mois de prison pour un article publié par le journal indépendant l’Espress. Les juges l’accusaient d’incitation à la violence. Je n’en revenais pas en l’apprenant. Si tous les violents ressemblaient à Irfan, le monde serait sacrément pacifique. Mais possible que la sensibilité des juges ait été heurtée par son analyse dépassionnée de la question du PKK. Dans l’article incriminé, il n’emploie pas la terminologie fortement « conseillée » aux médias turcs par l’armée dans les années 90, et parle de combattants ou d’activistes du PKK . Enfin bon, ça fait 30 ans que les principaux médias du médias vitupèrent contre les « terroristes » sans que cela n’incite les jeunes Kurdes tentés par l’appel de la montagne à renoncer à leur projet La diabolisation n’est que la face pile de l’adulation. Elle provoque donc les mêmes effets.

 

Il y a quelques semaines, la police débarquait à 2 heures du matin chez Necip Capraz, le propriétaire des Yüksekova Haber, lors d’une rafle contre le KCK.  Il passait quelques jours en garde à vue avant d’être remis en liberté.

 

Mardi 10 mai, c’est Erkan Capraz, directeur de publication du site les Yüksekova Haber  et dont les lecteurs de ce blog ont peut-être visionné certaines des vidéos, qu’un tribunal de Yüksekova condamnait à dix mois de prison et privait d’un certain nombre de droits civiques (celui de voter entre autre). Une peine contre laquelle, il ne peut pas faire appel, parce qu’elle est suspendue pour une période de probation de cinq ans. Par contre, elle sera automatiquement appliquée si le journaliste commet le même délit pendant cette période de mise à l’épreuve. (ici l’article en turc)

Il faut espérer que pendant cinq ans, aucun cinglé n’aura l’idée d’agresser un élu kurde ! (ce qui n’est pas gagné)

En effet le tribunal l’accuse d’incitation à la haine, pour avoir publié sur le site des Yüksekova Haber un article de Selim Sakli intitulé « Nous ne sommes pas frères » ( Biz Kardes degiliz ). Un article qui dénonçait l’agression d’Ahmet Türk, alors président du DTP, le parti kurde, par Ismail Celik à Samsun.

Erkan n’en est pas à son premier procès. Il y a trois ans, il avait été accusé de faire la propagande du PKK pour avoir des publiés des images de l’attaque du PKK contre la caserne d’Aktutun (près de Yüksekova). La Cour criminelle de Van l’avait acquitté. Heureusement, parce que ce sont à peu près tous les rédacteurs des journaux turcs qui auraient risqué de se retrouver aux assises pour le même motif !  Il a cinq autres affaires en cours.

 

Et Yüksekova n’est qu’une petite sous préfecture qui ne compte qu’une poignée de journalistes !

Je doute quand même les juges s’attendent à ce que ces procès incitent les rédactions kurdes à adopter le ton et la terminologie propres à celles de Rize ou de Manisa. Leurs lecteurs les lâcheraient vite fait. Ni que depuis le temps, ils ignorent l’effet que tous ces procès ont sur les jeunes lecteurs de la province, dont beaucoup sont déjà tentés par l’appel de la montagne. Toute la propagande de Roj TV serait sans effet sur le recrutement du PKK, sans le souvenir douloureux des villages détruits, les prisons, les gardes à vue musclées et le sentiment qu’il y a deux poids deux mesures dans le pays.

 

Comme le procès où s’était rendu Ahmet Türk en tant qu’ observateur, lorsqu’il s’était fait agressé par Celik, celui du policier qui s’était acharné sur la tête de Seyfi Turan, un gosse d’Hakkari, avec la crosse de son fusil le 23 avril 2009 ( jour de la fête des enfants) a été délocalisé à Isparta. Evidement, personne n’imagine que c’est pour protéger la jeune victime, sur le chevet duquel le Vali (gouverneur) et le commandant de gendarmerie s’étaient pourtant rendus. Ce qui pouvait donner à penser que les choses commençaient à changer.

L’été suivant, mes amis qui vivent dans le même quartier à Hakkari, près de la rivière où un de ses camarades qui fuyait la police s’est noyé, me disaient que Seyfi n’allait pas très bien.

La semaine dernière, un berger de 17 ans se faisait tuer par une mine, lorsqu’il gardait ses bêtes. Une info d’une telle banalité que bien peu de médias en parlent.Mais qui toucherait sans doute Ahmet Sik, journaliste turc emprisonné depuis deux mois,  et duquel aucun journaliste  des Yuksekova Haber n’aurait l’idée d’écrire qu’il n’est « pas un frère »,

2 commentaires sur “5 ans de mise à l’épreuve pour Erkan Capraz, journaliste aux Yüksekova Haber

  1. Le monstre est nu, ridicule et ridiculisé, mais toujours aussi féroce. Et Yüksekova se trouve là où il est encore le plus puissant, sans jamais avoir eu aucune base ni légitimité populaire. Donc le monstre est destiné à disparaître, c’est évident.

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  2. Je ne ferai pas de pronostic à long ou moyen terme, Meh. Mais ce qui est certain c’est que les tensions qui ne cessent de monter ces dernières années dans la province d’Hakkari atteignent un seuil critique.
    Si ça continue ainsi on peut craindre que de vieilles rancoeurs finissent par ressurgir.

    Beaucoup pensent que ça risque de dégénérer après les élections date jusqu’à laquelle le PKK a promis de se tenir tranquille, et effectivement les mines contre les convois militaires se font plutôt rares, alors que ça descend dans leurs rangs. 12 tués à Sirnak à nouveau. Guerre technologique écrivait un lecteur : effectivement, il n’y a jamais aucun blessé côté armée turque. Pour ceux qui ont des proches dans la montagne, ces morts en série c’est complètement traumatisant.
    Pour leurs sympathisants – même modérés – , les PKK tués lors de période de cessez le feu sont des victimes sacrifiées. D’autant qu’on raconte que les corps ont été mutilés après les décès. Intox ou barbarie de la guerre ?

    Et cette fois encore il y a au moins un mort originaire d’Hakkari. Aujourd’hui ça a chauffé dans la province et dans d’autres villes de la région
    .

    Quant aux milliers d’ arrestations, je n’ai toujours pas compris ce qui était reproché à ces gens. Lien avec le KCK, c’est un peu un vague. Qu’ont-ils fait exactement? Aucun article en anglais ne l’explique. Encore moins en français…En turc je ne sais pas. Si c’est la même chose, comment la population peut-elle se faire une opinion ?

    Cela étant dit en Turquie et particulièrement autour de la question kurde, les choses peuvent changer très vite. Dans un sens comme dans l’autre.

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