Tarlabasi, un quartier populaire très convoité au coeur d’Istanbul

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Les Kurdes sont très nombreux à vivre à Istanbul. Le BDP y soutient 4 candidats. Il y a quelques jours  Sırrı Süreyya Önder -un des candidats BDP non  kurde –  était en campagne électorale pour les élections du 12 juin prochain, à la permanence du parti dans le quartier de Tarlabasi. Un quartier à la réputation encore un peu sulfureuse, car peuplé « entre autre de gens de mauvaise vie », indique un guide d’Istanbul. – que par ailleurs je recommande à ceux qui aiment les guides.

Les habitants chrétiens (grecs, arméniens, etc..) qui le peuplaient encore au début des années 50, ont été remplacés par des populations roms (gitans), kurdes et autres immigrés récents, venus des campagnes anatoliennes ou migrants irréguliers. On y croise de nombreux Africains, qui y louent ce qu’à Istanbul on nomme des chambres de célibataires – des piaules qu’on se partage à plusieurs. C’est aussi le quartier des travestis. Entretemps, il a perdu son lustre.

J’avais passé quelques jours à Tarlabasi il y a une quinzaine d’années. La mère d’une amie y louait un appartement bon marché où elle résidait l’hiver. Les beaux jours revenus elle retournait dans son village de la province de Maras. A l’époque ce quartier de l’arrondissement de Beyoglu, situé à quelques pas de la place Taksim, n’excitait pas encore la convoitise des promoteurs immobiliers.

J’avais bien aimé Tarlabasi. Les quartiers populaires sont souvent chaleureux à l’inverse du Beyoglu nouveau, de mois en mois plus clinquant et qui sacrifie ses petites librairies et ses beaux cinémas sur le temple de la consommation.Le cinéma Emek est hélas fermé. Le cœur d’Istanbul devient un espace globalisé…bien propre.

Quelques années plus tard j’y étais retournée pour rencontrer l’association Umut çocuklari ( Enfants de l’Espoir) et les enfants des rues auxquels l’association, qui a aujourd’hui disparu, se consacrait. Le quartier conservait une réputation de quartier mal famé.

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Mais ses prix modérés en plein cœur de la ville ont attiré des galeries d’art puis les premiers bobos chassés par la flambée des prix de quartiers voisins, comme celui de Cihangir – un quartier qui n’a plus rien de populaire (et où ne vivent probablement plus beaucoup de Roms non plus). Le processus classique de gentrification s’enclenchait. Tarlabasi est promis à la rénovation. Ses belles maisons décrépies redeviendront des résidences tout confort, ou accueilleront  des hôtels ou des cafés chics.  Si elles ne sont pas détruites.  Et ses pauvres sont exilés dans les appartements flambants neufs des grands ensembles de la périphérie d’Istanbul, à des heures de trajet de leurs emplois du secteur de l’informel (musiciens, chiffonniers, femmes de ménage, vendeurs ambulants etc…).

Après la destruction du quartier de Sulukule, c’est toute la population rom (gitane) qui petit à petit est chassée des quartiers centraux. Mais s’ils sont les premiers frappés, avec les Kurdes, ce ne sont pas les seuls. Comme d’autres grandes métropoles, le cœur d’Istanbul est promis à devenir l’exclusivité des classes aisées, du commerce et des affaires et un paradis pour touristes. La mixité sociale qui en fait encore le charme devrait disparaître. Un processus bien enclenché lui aussi.

Une politique urbaine que dénonce le journaliste Ulus Atayurt dans un entretien accordé au magazine CQFD.

J’ai profité d’un bref passage d’une journée à Istanbul pour faire une balade dans le quartier. Le temps d’y échanger quelques mots avec un groupe de femmes, elles aussi originaires de Maras et d’y faire quelques rencontres.

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Dans le haut du quartier, la partie la plus proche de Taksim. Une association de quartier (liée à l’université de Bilgi) et une agence immobilière. Elles fleurissent à Tarlabasi. L’immeuble à côté a été vidé de ses locataires.

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Même chose pour celui-ci, comme pour beaucoup d’autres. Ses futurs occupants ne feront sans doute pas sécher leur linge sur des fils traversant la rue.

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Une des nombreuses églises du quartier. Celle-ci est chaldéenne m’ont dit des habitants de la rue d’où je la photographiais. Elle est fréquentée par les Chrétiens d’Irak qui ont échoué à Istanbul, où ils attendent un éventuel pays d’accueil.

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Dans les grands ensembles, il faudra oublier l’habitude de s’installer sur le pas de sa porte pour papoter avec les voisines. Ce sera chacun chez soi. Et une robinetterie en parfait état. Peut-être.

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Il voulait absolument que je le photographie. J’ai bien tenté de l’avertir qu’il serait déçu.Cela a été le cas : mon appareil photo n’est pas digital. Pour regarder ce que la photo donne, il devra attendre mon prochain passage.

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Des supporters de Besiktas sont passés par là. Apparemment d’autres n’ont pas apprécié. Mais je n’ai pas vu de graffiti à la gloire de Bursaspor. Ouf ! Cela vaut mieux pour la tranquillité du quartier.

Entre les différentes communautés ce n’est pas toujours la grande entente. Il arrive que ça chauffe carrément. Au printemps 2007, des manifestants kurdes fuyant la police, y avaient été bastonnés par des Roms. Et des femmes croisées dans une rue du haut, m’ont déconseillé de m’aventurer plus bas. Certaines de leurs copines étaient moins alarmistes cependant.

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Plus bas c’est le quartier kurde. Les rouge – jaune – vert , du drapeau kurde y sont les couleurs dominantes. Essentiellement des originaires de Mardin m’a -t-on dit. J’ignore si c’est vrai et je n’ai pas vérifié l’origine du bakkal qui tient l’épicerie le Marché de la Paix, mais ses préférences politiques sont clairement affichées. Ce n’est pas un électeur de l’AKP (à la tête de la municipalité d’Istanbul depuis deux décennies). Pas plus que les Roms d’ailleurs, souvent de culte alévi. Un électorat CHP ou MHP ? Si un lecteur peut nous éclairer..

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Même chose pour le Marché de la Liberté.

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Ceux-ci sont bien originaires de Mardin. Et c’est peut-être leur rue qui est essentiellement mardinli…

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On trouve un peu de tout dans l’échoppe du tonton de ces petites filles et on peut s’y procurer des billets de bus, notamment à destination de l’est kurde. Et toujours les mêmes couleurs…

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Un immeuble à vendre d’urgence. Son propriétaire est peut-être pressé de faire une bonne affaire. Ce n’est pas le seul dans le quartier.

Ce n’était pas un dimanche, jour du célèbre marché de Tarlabasi, réputé pour la fraîcheur de ses produits. Espérons pour ses futurs habitants qu’il ne disparaîtra pas. Ce serait dommage que le quartier perde toutes ses commodités en même temps que ses pauvres.

Pour en savoir davantage sur Tarlabasi : l’excellent site d’un photographe amoureux du quartier, Tarlabasi Istanbul. Dans leur dernier article, les rédacteurs sont allés voir des appartements proposés aux résidents du quartier par TOKI, l’organisme chargé de mettre en place le plan de rénovation urbaine. Pour s’y rendre, ils ont utilisé les transports en commun (2 heures de trajet, puis 15 mn à pied!). Un sacré bon boulot. Et pour ceux qui ne lisent pas l’anglais, les photos de ces « cités radieuses » sont déjà parlantes.

Apparemment les urbanistes turcs n’ont pas pris le temps de se pencher sur l’état des banlieues françaises et d’en tirer des leçons. Je crains  qu’ils soient en train de mettre en place  des « bombes sociales à retardement »dans la périphérie d’Istanbul, qui déjà n’est pas épargnée par des explosions de violence.

Et ses photos à lui sont non seulement nettes (pas eu le temps d’aller en faire une nouvelle série), elles sont très belles.

Ne pas manquer non plus le reportage sonore de Fatih Pinar sur Tarlabasi. Un photographe à découvrir absolument pour ceux qui ne le connaissent pas encore. Ce photo- reportage est tout simplement génial.

Comme celui qu’il a réalisé sur la destruction du quartier de Balat

7 commentaires sur “Tarlabasi, un quartier populaire très convoité au coeur d’Istanbul

  1. Très bel article.. une petite rectification sur le nom de l´association citée, qui est en réalité Umut Çocukları…Merci pour ce moment de lecture fort intéréssant !

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  2. Merci d’avoir relevé cette faute de frappe Julie. Je rectifie. C’est un billet que j’ai du complètement réécrire, suite à un problème technique dont j’ignore la cause,la première version de ce billet avait été effacé juste avantque je le publie. J’étais un peu agacée en le réécrivant, d’où quelques erreurs d’inattention.
    Mais d’autant plus contente qu’il vous intéresse.

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  3. Merci de nous faire découvrir les multiples facettes de ce magnifique pays, loin des « chemins balisés ». Je viens de découvrir votre blog et le trouve vraiment génial. Bravo!

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  4. Un grand Merci pour cet article Anne !

    Vous avez dit sans le dire vraiment la réalité telle qu’elle est, c’est une question d’agenda de politique urbaine, avec ses étapes : Partout où l’électorat du vieux centre n’est pas assez couleur AKP, souvent peuplé de communautés fortes dont il est de notoriété publique qu’elle n’adhèrent pas au conservatisme, à l’ultra-libéralisme et au nationalisme de AKP – comme les Roms, les travestis (souvent prostitués) ou les Kurdes – , alors vous pouvez être sûrs que ce sont ces quartiers qui sont les premiers violemment « pris en main » par les autorités municipales, avec la bénédiction d’une large frange de l’opinion, pour diverses raisons. C’était le cas de Sulukule, maintenant c’est Tarlabaşı, on force ici la main à la gentrification sinon en marche forcée partout à İstanbul – il ne faut pas oublier.

    Cela se fait avec AKP, une autre clique politique aurait fait pareil. Mais cela se fait ailleurs plus en douce sans attirer trop l’attention des quelques rêveurs attirés par l’originalité de Tarlabaşı – celle d’une certaine concentration des « damnés de la terre » dans un des quartier les plus beaux du centre. Beyoğlu et tous les autres quartiers devenus plus chics sur les rives du Bosphore (Arnavutköy, Kanlıca, Beykoz, etc.) connaissent cette transformation depuis un moment déjà sans émouvoir ni les amoureux étrangers de l’İstanbul populaire ni la jeunesse istanbuliote même – « créative » ou moins créative, « globalisée » assurément, et parfois forcément « boboïsée », tout occupée à RESPIRER dans cette période très contradictoire pour la Turquie et à profiter de la vie malgré tout – finie la période arabesk dans toute sa splendeur ! 😉

    Je connais mieux Fatih et le sud d’Eminönü, et là pour l’instant on y est plus tranquille, comme vous pouvez vous l’imaginer. Quoique le sud d’Eminönü (Sultanahmet, Küçükayasofya, Kumkapı, Kadırga, etc.) est lui aussi par endroits pas mal peuplé de Roms et de Kurdes, en plus de tout les autres habitants de ces quartiers sans identité affichée ou fantasmée, et tout près des quartiers ultra touristiques. Et là ça « bouge » aussi.

    Et puis il faut dire que Tarlabaşı était vraiment « trop » près de Beyoğlu, une proie facile. Comme vous je pleure un certain İstanbul, comme d’autres ont pleuré un certain Paris dans les années 70 et 80, et désormais aussi ailleurs on pleure un Barcelone révolu ou un certain Berlin …En quelque sorte le putsch de 1980 de la frange dure des militaires turcs (qui ne cesse de m’obséder en tant que clé de compréhension de ce que nous vivons aujourd’hui) était en phase avec son époque, celle de Thatcher, de Reagan – et de tous ceux qui leur ont emboité le pas (PS et RPR en France, ANAP, DYP et AKP en Turquie) et qui ont créé le monde dans lequel nous vivons maintenant. Et où nous avons de bonnes raisons de nous indigner, n’est-ce pas 😉

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  5. Bel article. J’ai eu la chance de vivre six mois à dans ce quartier et cela a été une véritable leçon de vie. Hélas, ce quartier authentique se transforme à une vitesse effrayante, et je redoute déjà le jour où je retournerai dans ce quartier et serai incapable de reconnaître l’endroit où j’ai vécu.

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