Accueil glacial pour Tayyip Erdogan à Hakkari … comme d’habitude.

 

Ce samedi 21 mai, Recep Tayyip Erdogan est arrivé à Hakkari pour un meeting électoral qui débutait à 13 heures, heure locale. C’est une ville vide, dont tous les commerces ont baissé leurs volets en signe de protestation qui l’a accueilli. Ou plutôt qui a refusé de l’ accueillir. Il est vrai que dans la ville kurde d’ Hakkari le leader de l’AKP n’a jamais été reçu avec chaleur.

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Mais apparemment cette fois les mesures de sécurité sont encore plus draconiennes que d’habitude, comme on le voit aussi sur la vidéo. Je conseille d’y jeter un coup d’oeil pour avoir une idée de l’ambiance.

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En 2007, l’AKP avait pourtant réussi à emporter 2 des 3 sièges de députés dévolus à la province. In extrêmis. Quand les résultats d’Hakkari étaient enfin tombés, tard dans la nuit de ce dimanche électoral, 2 députés « indépendants » (soutenus par le DTP, le parti pro kurde qui change de nom après chaque interdiction dont il fait l’objet) étaient déclarés vainqueurs.

Mais le lendemain, les voix des électeurs turcs de l’étranger, ayant été autorisés à voter à la frontière, étaient dispatchées sur toute la Turquie. Ces derniers n’avaient pu voter que pour un parti, pas pour un candidat indépendant. L’apport de voix AKP extérieures à la province faisait changer la donne. Hakkari envoyait  2 députés AKP et 1 seul DTP à Ankara, alors que  la province avait majoritairement voté pour le parti kurde.

A Yuksekova, la ville dont l’électorat est le plus massivement pro kurde de la province, c’était le coup de massue. D’autant que le parti de Tayyip Erdogan avait fait une percée significative dans toute la région kurde.  J’étais en visite chez des amis alors. J’avais passé la journée de  dimanche à Hakkari et le soir je suivais la soirée électorale à Yüksekova. J’ai ainsi assisté à la liesse de la ville à l’annonce de la victoire d’Hamit Geylani. Une joie compréhensible : depuis l’arrestation de Leyla Zeyna et ses compagnons de détention, c’était la première fois que le parti pro kurde allait envoyer des représentants à l’assemblée.

Quand j’ai réalisé que ses sympathisants enthousiastes criaient  « Apo basbakan  » (Apo, chef de gouvernement) j’avoue que j’avais ri, tant la perspective qu’Abdullah Ocalan le leader du PKK dirige un jour le pays me paraissait irréaliste –   malgré l’exemple de Mandela, rares doivent être même les plus  ardents sympathisants du PKK,  à estimer cette perspective réaliste.

Mais 15 mois plus tard, Hakkari réservait un accueil glacial à Tayyip Erdogan venu soutenir le candidat AKP aux élections municipales de 2009. « Il n’y avait que des policiers et des fonctionnaires pour aller l’écouter » m’avait-on dit. Il en avait profité pour déclarer que la « Turquie on l’aime ou on la quitte », (Ja sev, ja terket), un slogan de l’extrême droite, en Turquie comme ailleurs. Ce qui n’avait pas été apprécié dans une ville dont une bonne part des 70 000 habitants sont des réfugiés  chassés de leur village  pendant les années 90.

Pour provoquer ainsi la province,  peut-être qu’il se doutait déjà du raz de marée DTP (pro kurde) aux municipales. « Cette fois, tout le monde a voté DTP résumait l’été suivant un ami, » même ma mère » – qui avait voté aux législatives « pour Recep Tayyip Erdogan parce que c’est un bon croyant« … Mais peut-être que l’émotif chef de gouvernement était simplement furieux contre Hakkari où des permanences AKP avaient été dynamitées (à Hakkari et à Yüksekova. Ailleurs je ne sais pas).

 

Déjà en 2002,  ça avait  chauffé lorsqu’il était venu y faire campagne. On m’a raconté que « des protestataires lui ont lancé des oeufs « . Et contrairement au reste du pays le score de l’ AKP avait été très faible,  autour de 5% des suffrages si je me souviens bien. Et la première Assemblée à majorité AKP ne comptait aucun élu pro gouvernemental d’Hakkari dans ses rangs.

En 2002 aussi le parti pro kurde (Hadep ou Dehap, je ne sais plus), avait remporté près de de 50 % des suffrages. Mais à l’échelle nationale, il n’avait pas pu franchir le barrage de 10% .   Et la province avait envoyé au parlement un député CHP – Esat Canan qui se présente cette fois comme indépendant soutenu par le parti kurde –  et deux indépendants « qui se présentaient au nom de leur asiret » (clan)… et ne défendaient qu’eux même au parlement, m’avait confié une mauvaise langue.

Si je me souviens de ces chiffres, c’est que ça m’avait alors frappée à quel point les députés envoyés par la province d’Hakkari à l’Assemblée étaient peu représentatifs de sa population.

 

Cette fois, plus encore qu’en 2002 et en 2007, la visite de Recep Tayyip Erdogan à Hakkari se fait dans un contexte particulièrement tendu. Ces dernières semaines il y a eu des centaines d’ arrestations dans la province. Et des dizaines de combattant(e)s du PKK, souvent très jeunes, ont été tués dans des opérations militaires. Parmi eux plusieurs étaient des jeunes d’Hakkari. Or dans cette province, même des députés AKP reconnaissent qu’ils ont des proches ayant rejoint la montagne. Pour les familles, c’est l’angoisse et la colère.

Et si certains journalistes plutôt pro gouvernementaux affirment que ces opérations très meurtrières, alors que le PKK avait déclaré un cessez le feu, pourraient être l’oeuvre de commandants proches de hauts gradés inculpés dans le cadre des grands procès Ergenekon et ses avatars, les sympathisants du parti kurde y voient pour leur part une politique AKP.

L’AKP est devenu l’Etat et à Hakkari on ne fait pas confiance à l’Etat (avec quelques raisons…). Et l’ouverture annoncée par Recep Tayyip Erdogan en Août 2009, n’a pas tenu ses promesses. Dans la province tout le monde espéraient l’ouverture de négociations de paix avec le PKK. Pas seulement les sympathisants du parti. Mais il n’en a pas été question. Au contraire, bientôt  les arrestations se sont multipliées dans toute la région kurde.

Et Recep Tayyip Erdogan a commencé sa campagne en déclarant qu’il n’y avait plus de question kurde. Il l’avait réglée.

Evidemment à Hakkari, où on ne cesse d’enterrer ses morts entre deux visites à la prison, on n’a pas vraiment l’impression que la question est réglée.

Selon les Yüksekova Haber, et comme la vidéo le confirme, cette fois  le public n’était pas plus au rendez vous que d’habitude. Environ 1500 personnes auraient assisté au meeting, encadrées par 500 policiers dont les dames en foulard de la vidéo sont peut-être les épouses…  Mais comme  il faut bien plus de voix à un candidat indépendant qu’à un candidat inscrit sur une liste pour être élu, l’AKP peut encore conserver un élu dans la province. D’autant que même si le parti kurde y est très populaire, le parti gouvernemental peut s’appuyer sur quelques solides réseaux, notamment claniques et que ses sympathisants ne préfèrent peut-être pas afficher trop bruyamment leurs préférences, tant le BDP y est devenu massivement majoritaire depuis les dernières municipales.

 

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Le principal objectif du meeting électoral de Recep Tayyip Erdogan est-il de soutenir les candidats AKP de la province ou davantage de faire un clin d’oeil à la fange nationaliste de son électorat qui n’apprécierait ni qu’il ignore Hakkari, ni qu’il écoute trop les doléances de ses habitants ?

Il est probable que certains commerçants d’Hakkari en ont  ras le bol de toutes ses fermetures auxquelles il est vivement recommandé d’obtempérer quand l’ordre en est donné.  Commerçants qui ont levé leurs volets dès que le chef du gouvernement a quitté la ville d’ailleurs. Par contre le coup  de la ville « sale » malgré les 4 bennes à ordures envoyées par le gouvernement, rappelle  le discours qu’il avait tenu sur la saleté de Diyarbakir…avant la claque des élections municipales. Mais sa supposée saleté  colle bien avec les clichés qu’on peut se faire à l’Ouest de la province kurde la plus rebelle.

Des bennes à ordures, ce n’est pas sûr que ça soit ce que les habitants d’Hakkari attendent de l’état central…

Et le dirigeant de l’AKP semble surtout oublier qu’Hakkari est une ville très jeune.

Un article des Hakkari Haber (en turc) résume le discours tenu par Recep Tayyip Erdogan à Hakkari…

 

Le seul leader politique à part ceux du  BDP, le parti pro kurde,  à oser tenir un meeting à  Hakkari, il faut quand même le dire. Mais pour le tribun politique, volontiers populiste, habitué à drainer des foules enthousiastes, ce détour par Hakkari doit être un calvaire (si on peut dire) dont il doit être soulagé de s’être débarassé.

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