Hakkari sourit à Kiliçdaroglu, leader d’un CHP nouveau.

kemal Kiliçdaroglu, meeting à Hakkari (mai 2011)Il y a quelques jours j’écrivais qu’à part le parti kurde, seul Tayyip Erdogan tenait régulièrement des meetings à Hakkari, où il n’a pourtant jamais été accueilli avec chaleur. Le MHP, le parti d’extrême droite ne fait jamais campagne en région kurde (alors Hakkari !)  et je ne me souviens pas que Deniz Baykal s’y soit déplacer au cours des dix dernières années. Sous sa direction, le parti kémaliste avait adopté une posture très nationaliste. Résultat, le CHP n’avait récolté que 3,5 des voix à Hakkari aux élections de 2007.- contre 8% en 2002. Et seulement 20 % des suffrages dans l’ensemble de la Turquie.

En fait j’aurais du utiliser le passé. En effet, le lendemain,  Kemal Kiliçdaroglu, le nouveau leader du  CHP,   tenait à son tour un meeting  à Hakkari.

Et alors que la ville avait réservé  un accueil on ne peut plus glacial au chef du gouvernment,  Kiliçdaroglu y était reçu de façon beaucoup plus conviviale. Les commerces étaient ouverts.  Les éboueurs municipaux avaient débarrassé la ville des ordures qu’ils y  avaient laissées pour le passage du chef du gouvernement. La mairie d’Hakkari avait  été briquée pour une rencontre avec Fadil Bedirhanoglu, le maire BDP. Et si on était loin des foules rassemblées pour les meetings du mouvement kurde,  plusieurs milliers de sympathisants  sont venus acclamer le leader du CHP. Peut-être des étudiants parmi eux : depuis peu Hakkari est dotée d’ une université.

Ce qui prouve que contrairement  à ce que certains pouvaient penser, le lien n’est pas rompu entre la province la plus réfractaire à l’État (devlet) et le reste du pays.

Aziz Istegün dans Today’s Zaman, a une analyse différente. Mais comme il écrit que des intellectuels kurdes  comme Kemal Burkay commencent à élever leur voix contre la violence du PKK, je crains qu’il n’ait une connaissance de la question encore plus aléatoire – ou moins innocente –  que la mienne. Et quand il annonce que le CHP n’aurait obtenu que 150 voix à Hakkari, alors  qu’ il  avait  récolté 3118 voix en 2007, (ce qui n’est déjà pas beaucoup, difficile de le considérer comme un article sérieux….

Il faut dire qu’avec le leader originaire de Dersim, une province à majorité kurde alévie (il appartient à la minorité zaza), les choses commencent à changer. Il en a surpris beaucoup qui estimaient qu’il éviterait de mettre en avant sa kurdité.  Évidemment pas de portrait géant d’Atatürk (comme à Samsun) pour son meeting dans cette ville dont le maire BDP a été élu avec 84 % des suffrages. Pas de drapeau turc non plus – ce qui en a fait râler. Ni kurde – ce qui n’a fait râler personne. Pas de drapeau du tout en fait,  à part ceux du CHP. Ce qui est reposant.

Surtout finie l’époque où le CHP applaudissait les dissolutions du  parti kurde, pour cause de liens avec  le PKK. Kiliçdaroglu a tenu un discours de gauche clairement démocrate, ouvert  à la question kurde. C’est au gouvernement qu’il a réservé ses flèches. Ainsi il a manifesté  sa solidarité  avec les électeurs du BDP, en s’élevant contre les arrestations  de leurs élus au mépris de leur vote. Et alors que Tayyip Erdogan avait accusé  la mairie BDP (!)  d’obliger les commerces à fermer, il a estimé que tous ces volets baissés révélaient un problème qu’il fallait régler

S’il est élu, il  promet   d’abaisser le taux de 10% qu’un parti doit atteindre à l’échelle du pays pour pouvoir être représenté à l’assemblée. Un taux qui fait barrage à la représentation du mouvement kurde, contraint pour le détourner de présenter des candidats indépendants (bagimsiz). Il promet aussi d’ouvrir une enquête parlementaire chargée d’élucider les milliers  assassinats extra – judiciaires dont les Kurdes ont été victimes dans les années 90. Et il est favorable à l’introduction d’un enseignement initial en kurde.   Ces points sont aussi des revendications du mouvement kurde.

Sans aller jusqu’à l’adoption d’un système fédéral (une autre revendication kurde),  il  propose  d’accorder plus d’autonomie aux provinces, en suivant  les exigences de l’UE. Un projet déjà voté d’ailleurs par les députés AKP de l’ Assemblée Nationale, lors de la première législature AKP qui se voulait très pro-européenne, mais que Sener, le très kémaliste Président de la République turque  de l’époque avait bloqué. Et que l’AKP n’a pas ressorti,  après l’élection d’Abdullah Gül Président de la Turquie …

Cette promesse d’autonomie a fait hurler dans les milieux nationalistes. Les insultes fusent  parmi  les dizaines de commentaires à l’article des Yüksekova Haber rapportant cette visite.  Kiliçdaroglu est qualifié  de « traitre » ou de « vendu » ! Des commentateurs que toute liberté reconnue aux Kurdes rend  si irascibles qu’ils ne réalisent pas  que la déconcentration des pouvoirs  profiterait aussi aux provinces CHP et  constituerait un contre pouvoir à l’hégémonie de l’AKP (qui les fait aussi hurler, mais un peu moins fort).

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Ce qui pour ma part m’a davantage frappée est la paix qu’il a promis d’apporter à la région, rappelant  qu’étant originaire du Dersim, il connait bien cette terre et ce qu’elle a enduré.  Même s’il est resté laconique sur les moyens d’y parvenir, le fait qu’il ait employé le mot « paix » n’est pas anodin. C’est en effet un  terme qui comme d’autres reste proscrit lorsque la question kurde est publiquement évoquée.

Il y a deux ans, j’avais fait un court trajet à Van, avec deux sympathisants de l’AKP de cette ville. Je revenais d’Hakkari, où les images à la télévision de la  première  rencontre entre Tayyip Erdogan et Ahmet Türk – le président du parti kurde que le chef du gouvernement refusait jusqu’alors de saluer – avaient soulevé l’enthousiasme. « Baris olacak !  » (« Ça va être la paix ! ») , me répétaient les invités d’un mariage (originaires du village de Geçitli, qui sera cruellement frappé par un attentat un an plus tard).

J’avais aussi passé une semaine chez des amis à Yüksekova, la seconde ville de la province. Pendant mon séjour deux postes de police y ont été la cible d’attaques à la roquette. Un chauffeur de taxi de nuit, qui attendait d’assez improbables clients et avait cru plus prudent de déguerpir pour fuir la fusillade qui avait suivie, avait été gravement blessé. Le 15 août, un immense cortège avait suivi les funérailles d’un jeune de la province ayant rejoint la montagne (pkk) quelques années auparavant. Mais il suffit de  se rendre à Hakkari, une ville régulièrement sillonnée de véhicules blindés,  et de  subir  pour cela une  série de contrôles militaires, pour réaliser que ce n’est pas vraiment une région en paix.

Mais que n’avais-je pas dit  lorsque j’avais naïvement  évoqué « la paix que Tayyip Erdogan souhaite apporter  » avec ces deux sympathisants AKP. « Ce ne sont que des mensonges ! « , « Moi aussi je suis Kurde. Il ne faut pas croire ce que disent ces gens là ! « . Le trajet était trop court pour me faire expliquer ce que je ne devais pas croire. Mais c’était  clair que c’est le mot « paix«  qui  avait hérissé mon interlocuteur.

J’ai compris pourquoi en découvrant l’existence d’un lexique destiné à  évoquer le conflit qui ravageait alors la région kurde,  que les autorités militaires  « recommandaient chaudement »   aux médias dans les années 90. Ils ne devaient entre autre pas parler de  » rebelles » du PKK,  mais de « terroristes » (aujourd’hui encore certains croient lire « glorieuse guérilla du PKK » quand la presse internationale utilise ce terme  neutre de rebelles)  ;  ne pas employer les mots « guerre » ou « guérilla« , mais « terreur ».  Et comme le mot guerre (savas), celui de paix  (baris) était décrété  appartenir  à la propagande du PKK.

Bref ce Vanli avait sans doute cru que je faisais de la propagande pro PKK parce que j’avais employé le mot « paix »  !

Or cette promesse du leader du CHP  semble avoir soulevé bien moins d’indignation que celle de donner davantage d’autonomie aux provinces, ou que l’absence de drapeau turc dans le décorum des meetings qu’il y a tenus.  Cela est peut-être bon signe. Difficile de se parler quand il existe de tels blocages sur les mots.

Il est probable que le virage démocratique amorcé par  le  CHP  va détourner de ce parti une partie des électeurs laïcs les plus jacobins (voire ouvertement racistes), qui lui préféreront sans doute le MHP.

A Hakkari  entre les deux bulldozers BDP et AKP, le CHP n’a  aucune chance de faire élire un député. D’autant que le populaire Esat Canan, l’ancien député CHP, a rejoint la coalition BDP (en non inscrit). Par contre il peut séduire un électorat kurde (et turc) de l’ouest du pays, qui s’était détourné d’un CHP façon Baykal, devenu un clone du parti d’extrême droite, et avait choisi de  voter  pour l’AKP, – qui ne racolait pas les voix de l’extrême droite en 2007. Le parti d’Erdogan avait ainsi remporté 30 % des suffrages à Izmir, un bastion CHP  où vit une importante population kurde.

Et l’électorat démocrate de gauche, qui continuait à voter CHP en se bouchant le nez en 2007, respire sans doute mieux.

Un virage démocratique qui augure aussi la possibilité d’alliances entre les députés CHP et BDP sur un certain nombre de questions au sein de la future Assemblée, qui doit enfin  élaborer la fameuse « Constitution civile » promise par l’AKP depuis des années.

…même si c’est à l’intérieur des partis (CHP et AKP)  que ça risque  de chauffer, entre courants démocrates et  courants nationalistes.  Les seuls habitués  à respecter une discipline de parti (quasi stalinienne) étant les membres du BDP, qui ne constituent qu’un groupe restreint, il faut dire : le parti kurde espère  entre 25 et 30 députés dans la prochaine Assemblée.

Évidemment, mes copains alévis assurent que c’est parce que son dirigeant est alévi que le CHP  a pris ce virage démocrate …

 

Et pour terminer quelques autres surprises (enfin pour un regard extérieur) de cette campagne électorale :

Des gardiens de villages apportent leur soutien à Esat Can

– Dans la province d’Hakkari, deux villages de korucus (gardiens de villages rétribués par l’Etat pour se battre contre le PKK), apportent leur soutien à   Esat Canan, candidat soutenu par le BDP.  Aussi paradoxal cela puisse paraître, cela n’a rien d’exceptionnel dans la province. J’ignore si ce sont des villages Doski, le clan d’Esat Canat.

– Dans celle de Van, à Baskale,  les représentants du MHP (extrême droite  !) ont démissionné de leur parti pour rejoindre eux aussi le parti kurde. Et à Ercis ce sont des membres du Saadet Parti –  le parti islamiste fondé par Erbakan après la scission du Refah par l’AKP conduit par Recep Tayyip Erdogan  –  qui l’ont rallié (ce qui est plus surprenant).

– à Konya, dans le centre de l’Anatolie, des membres du CHP local ont annoncé qu’ils soutenaient la candidature de… Davutoglu , le ministre des affaires étrangères du gouvernement AKP. Motif déclaré : il a fait un excellent travail au sein du gouvernement et il est originaire de la ville.

Autant de dire que le brutal revirement d’un Eric Besson en pleine campagne électorale présidentielle française aurait paru banal en Turquie. Ainsi, sans le savoir peut-être, notre fringant ex ministre de l’identité nationale avait adopté une posture alla turca … On ne sait décidément jamais par où commence la turquifisation – ou la kurdifisation –  d’une nation.

4 commentaires sur “Hakkari sourit à Kiliçdaroglu, leader d’un CHP nouveau.

  1. Merci pour votre analyse, vos infos sont précieuses; quant à la conclusion sur Besson, je trouve que la politique française se turquifie d eplus en plus, voyez Royal qui veut réintroduire le culte du drapeau… La Turquie est un modèle à suivre!

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  2. Tout à fait d’accord avec vous. L’électorat de gauche démocrate ne se bouchera plus le nez pour voter pour le CHP de Kilicdaroglu.

    Je ne sais pas pourquoi mais je suis d’accord avec vos copains alévis qui vous assurent que c’est parce que son dirigeant est alévi que le CHP a pris ce virage démocrate.

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    1. Je m’y attendais Bayram. Et les Dersimi doivent dire que c’est parce qu’il est du Dersim. Espérons quand même une union interconfessionnelle du courant démocrate au sein du CHP…où il risque quand même de rencontrer quelques résistances quand les choses sérieuses vont commencer avec l’élaboration de la future constitution civile.

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