Le livreur de Pinar piégé par la presse sur le pont Galata

La première fois que j’ai été accueillie au gecekondu de Pazariçi, à la fin des années 80,  Süleyman, le mari d’une des femmes de la maison était chauffeur livreur pour le groupe PINAR, ce qui en turc signifie rivière et non pas vin et est une célèbre marque de produits laitiers. En mon honneur, il nous avait emmenées faire un tour d’Istanbul dans sa camionnette de livreur, sa femme, deux  sœurs de celle-ci  Sevim et Nimet qui était encore lycéenne,  et moi.

Nous étions toutes les 4 serrées à côté du chauffeur; les 3 sœurs se trémoussant orientales sur de la musique arabesk. Il a pourtant réussi à nous conduire de Pazariçi  (Gaziosmanpasa,) qui domine Eyyup sur la rive européenne jusqu’au café de Camlica sur l’autre rive du Bosphore, ce qui est quand même une prouesse de chauffeur.

Comme à peu près tous les Turcs, c’est aussi un passionné de football. Et  les Karadenizli sont souvent d’un tempérament démonstratif – Süleyman est originaire de Rize, comme le chef du gouvernement, Tayyip Erdogan.  Un jour où je revenais au gecekondu, j’ai trouvé sa femme en larmes. Süleyman aussi avait les yeux rouges et tous les autres occupants de la pièce  tiraient des mines affligées. Un malheur était arrivé. On m’a montré le responsable de ce malheur : le journal Hürriyet.

Süleyman  n’avait vraiment pas eu de bol. Et en même temps c’était bien lui. La veille la Turquie avait remporté je ne sais quel match. Et en UNE le journal avait publié une grande photo couleur du pont  Galata  (c’était encore l’ancien pont alors) envahi par une foule de supporters en délire, avec en plein au centre de l’image, la camionnette de Süleyman dont l’avant avait à moitié disparu sous un immense drapeau turc. Impossible de la louper.

 

 

Le büyük patron (ou big boss) non plus ne l’avait pas loupée. Et il n’avait pas du tout apprécié la publicité gratuite faite à la marque. Le jour même Süleyman était viré.

 

 

Quand j’ai quitté Istanbul quelques jours plus tard, j’en étais malade pour eux. C’était « la crise »comme ça l’était presque toujours alors en Turquie – le miracle économique turc ne date que de ces dernières années. Mais je connaissais encore mal l’art de rebondir des Turcs. Pas d’Agence pour l’Emploi ou autre Office du Travail en Turquie, mais des réseaux de relations familiales, hemseri, confrériques, politiques etc… pouvant venir à la rescousse. Quand je suis revenue Süleyman avait depuis longtemps retrouvé un emploi. Il travaillait comme chauffeur d’un autre « big boss » (bir kapitalist), dont la luxueuse voiture noire était elle aussi souvent garée dans la rue du gecekondu. Personne ne se serait permis d’y toucher. Et je suis certaine qu’elle n’a jamais servi à célébrer une victoire de football. Ses journées de travail sont devenues plus longues et il travaillait souvent 7 jours sur 7, mais c’est un job qui lui a permis de voyager. C’est à cette époque qu’il a vu l’Italie.

Plus tard c’est lui qui a quitté cet emploi, lorsqu’il a trouvé un emploi de mécanicien « çok çok iyi « (très très bien). Une de ses belles-sœurs avait fait entre-temps un « très beau mariage »: elle avait quitté le gecekondu pour un beau duplex dont la grande terrasse  donne sur le Bosphore et les relations de son mari ont fourni des emplois à une bonne partie de la famille.

Sa femme supporte l’équipe de Fenerbahçe. Lui je crois que c’est Besiktas son équipe (comme moi). Enfin j’espère que je ne me trompe pas …parce que si c’est Fenerbahçe qui risque de perdre son titre de champion et d’être rétrogradé  en seconde division, ou Trabzonspor, dont le président vient à son tour d’être arrêté,  rien ne doit plus aller.  (quoique pour Besiktas ce ne soit pas terrible non plus avec la détention de son entraineur Tayfur Havutçu et de son vice président Serdar Adalı ). C’est pire qu’une affaire d’État cette histoire de matchs truqués : sûrement le plus grand complot auquel la République turque  n’a jamais été confrontée.

5 commentaires sur “Le livreur de Pinar piégé par la presse sur le pont Galata

  1. Une histoire qui en dit long : L’enthousiasme et la générosité des gens simple (enfin bon, pas tous…), les zones de « non-droit du travail » tragiques, la terrible omnipotence du chef, et du foot …Je connais des Turcs en Allemagne qui préfèrent ne pas avoir de chef turc 😉 Et puis Trabzonspor je connais un peu et cette histoire ne m’étonne pas : Si le foot est un peu mafieux en Turquie comme souvent ailleurs, à Trabzonspor n’est sûrement pas en reste 😉

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  2. Ah ? Vous voyez du « tragique » dans cette histoire ? En tout cas il n’y avait aucune intention de dénonciation dans ce billet. J’aime bien l’enthousiasme des supporters – quand il ne dégénère pas en haine violente. J’ai d’ailleurs été une supportrice inconditionnelle lors des courses de pirogues en Polynésie – pour pouvoir suivre mon équipe préférée (Fareara), je n’avais pas hésité me rendre en poti marara( un « canot » de pêche plutôt sportif) par mer houleuse, verte de trouille et agrippée au bord du bateau pendant les 2 heures de traversée pour ne pas manquer la première étape d’Hawaiki Nui Va’a. Et j’ai gardé précieusement leurs casquettes que les rameurs m’avaient offertes après une de ces courses. J’ai aussi accueilli chez moi une douzaine de rameurs de Tahiti et leur staff lors d’une de ces courses (autant de danseurs supplémentaires quand j’allais ensuite faire la fête dans les boîtes de Papeete).
    http://yollar.blog.lemonde.fr/2010/07/18/suleyman-le-fleuriste-philanthrope-de-yuksekova-et-le-footballeur-tahitien/

    Sinon je crains qu’un patron -ou un chef de service – français ou allemand n’aurait pas été plus indulgent pour l’enthousiasme d’un de ses employés. J’en connais qui auraient été encore plus impitoyables. Certes, il y aurait eu préavis de licenciement etc…mais le résultat aurait été sans doute le même.

    Et il y avait quand même du comique dans cette histoire qui n’avait pas constitué un drame non plus puisque Süleyman avait rapidement retrouvé un boulot. D’ailleurs même ce jour là, on s’était un peu marré…(petit sourire malicieux du supporter malgré la mine affligée).

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  3. Tragique or not tragique? …Oui, quand je pense à la mentalité encore plutôt « traditionnelle » d’obéissance » absolue et de tête basse face aux autorités, quelles qu’elles soient : famille, police, administration et …le « patron » 😉 ainsi qu’à l’état lamentable dans le domaine essentiel des droits du travail. La tyrannie, même pleine de bonhommie de prime abord, elle est toujours tragique. Dans le meilleur des cas votre « patron » se comporte avec vous comme un grand frère … On parlait d’arabesk dans vos billets précédents, cette musique un peu extrême parfois faisait catharsis directement de ce genre de choses, même si en surface ça parlait la plupart du temps de l’éternel symbole de l’amour …tragique.

    Même si la première intention n’est pas de dénoncer, les histoires de la vie – comme ces anecdotes touchantes que vous relatez – reflètent aussi tout cela. Je compare et je constate ici en Europe de l’ouest le droit du travail, et une justice plus ou moins intègre. Et puis la camionnette en plein milieu de la foule des supporters c’était de la pub gratuite – « pınar » voulant dire fontaine d’eau de source, c’était plutôt bienvenu, non ? 😉 La débrouille et la solidarité sont obligatoires, sinon c’est la mort assurée. Süleyman a retrouvé du travail, mais si c’était pour bosser 7 /7 et faire le larbin jusque très loin de chez lui pour son « ağa », cela n’a pas pour moi la valeur réelle d’une « happy end » 🙂

    Quant au foot, ou plutôt l’industrie du foot, son « utilité salutaire » (sic) et ses addicts , si vous voulez mon avis, c’est bien plus fort que du simple « opium du peuple ». Avoir assisté à des matchs à Trabzon justement, à Akçaabat ou à Kırklareli dans ma jeunesse, ça m’a vacciné à vie, allez savoir pourquoi 😉 Connaissant la véritable haine souvent entre les supporters de Fenerbahçe, Beşiktaş et Galatasaray, on est très loin des courses de pirogues et des vahinés – d’ailleurs votre expression « hurler dans les gradins » est fort à propos 😉 Et ces histoires de matchs truqués – en fait rien de nouveau… – sont à mes yeux du vrai pain béni !

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    1. Mais non Meh, le happy end c’est l’emploi de mécanicien « çok çok iyi ». Chauffeur d’un big boss n’avait été qu’un job intermédiaire. Jovial comme il est Süleyman avait du s’y ennuyer..mais il n’avait pas eu non plus le destin dramatique du chauffeur des « Trois Singes », le film de Nuri Bilge Ceyhan, heureusement! http://yollar.blog.lemonde.fr/2010/01/24/les-trois-singes-et-istanbul-geographie-dune-ville-qui-disparait/

      Après, dans une histoire, chacun peut en lire bien d’autres.

      Ce qui est « tragique » c’est que j’aurais bien aimé aller voir un match de Besiktas. Mais si ça se joue à coup de chevaux de course offerts à des joueurs du camp en face, il vaut peut-être mieux assister à une course hippique.

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  4. Don’t act, j’étais resté « scotché » sur : « C’est à cette époque qu’il a vu l’Italie »…

    J’ai bien peur que ça soit en effet le meilleur choix.

    😉

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