Prison d’Urfa : 13 morts, des dizaines de blessés et des détenus mineurs transférés….à 1300 km de leur famille.

Les touristes qui s’arrêtent à Urfa pour admirer Balikligöl sont loin d’imaginer la misère de sa prison. Par contre  les avocats d’Urfa que Orhan Kemal  Cengiz a contacté depuis n’avaient pas été étonnés du double drame qui vient de s’y jouer. Samedi, de jeunes détenus excédés par leurs conditions d’incarcération ont mis le feu à des matelas après avoir bloqué la porte de leur cellule avec leurs lits. 13  d’entre eux ont péri dans l’incendie qu’ils n’ont pu maitriser et 5 autres ont du être hospitalisés.  Tous avaient entre 20 et 25 ans. Lundi , c’est dans une cellule de détenus mineurs qu’un nouvel incendie a été déclenché.  48 personnes ont été hospitalisées dont 38 détenus.

En entendant les témoignages des avocats, il avait cru se replonger dans DUVAR « Le Mur », le dernier film du cinéaste  Yilmaz Güney (dont le père était originaire de la province), et qui avait lui-même passé suffisamment de temps en prison  pour savoir de quoi il parlait. Le film aussi se termine par une mutinerie de prisonniers durement réprimée et le transfert de détenus mineurs dans une prison encore plus terrifiante. Un film dont j’avais  déjà parlé quand j’avais évoqué la mutinerie qui avait éclaté dans une cellule de mineurs politiques de la prison de Diyarbakir, peu après la libération de Kendal.

Comment s’étonner que les détenus se révoltent ? C’est plutôt qu’ils soient capables d’encaisser comme ça qui m’avait surprise, lorsqu’un copain qui heureusement n’y a fait un séjour que d’une semaine, me parlait cet automne de cellules surpeuplées et d’un lit partagé par trois détenus dans la prison des droits communs (type E) de  Diyarbakir. 1057 détenus s’entassent dans  la prison d’Urfa  prévue pour en recevoir 350. Les détenus s’y partagent aussi un lit pour trois à tour de rôle. Le problème de l’eau à la prison de Diyarbakir revenait constamment dans les témoignages des ex détenus politiques mineurs que j’ai rencontrés (ils sont incarcérés dans les mêmes prisons que les adultes de droits communs ). La  situation est encore pire  à Urfa. Les détenus n’en disposent que 4 fois par jour, par tranche d’une heure. On imagine la puanteur qui doit régner, surtout quand au surpeuplement s’ajoutent les fortes chaleurs qui règnent dans cette région à partir de la fin mai !

C’est apparemment la chaleur étouffante qui règne dans les cellules où plusieurs dizaines de détenus s’entassent, qui a conduit la crise à son paroxysme. Il n’y a qu’un ventilateur par cellule et  des querelles entre détenus pour décider de sa direction.

Des avocats avaient alerté le ministère de la justice de ces conditions d’incarcération terrifiantes. Et l’année dernière le  barreau d’Urfa  lui avait rédigé un rapport détaillé sur une situation qui n’est pas nouvelle.  Déjà il y a trois ans, des mineurs politiques d’Urfa étaient incarcérés à la prison de Diyarbakir, où ils étaient – et sont toujours –  pourtant plus de 30 à s’entasser dans la même cellule, faute de place dans celle d’Urfa.

Après  13 morts, des dizaines de blessés et un pays (où on  ne déteste pas les détenus) sous le choc, les autorités ont entendu le message. Le lendemain du premier incendie, le ministre de la justice se rendait à Urfa. Ayhan Sefer Üstun, le président de la commission des droits de l’homme à l’Assemblée faisait aussi le déplacement. Si cette fois il a vu quelque chose qui clochait ( pour le massacre d’Uludere il n’avait rien vu), il n’en a rien dit à Today’s Zaman. Par contre Sezgin Tanrikulu, député CHP s’est mis en colère, parlant d’un nouvel Uludere. Même si la misère de lieux n’a sûrement pas été une révélation pour l’ancien président du barreau de Diyarbakir

Le ministre de la justice  promet de construire de nouvelles prisons. Pour l’urgence, je ne sais pas ce qui est décidé (en 2001, des amnisties en masse avaient été décrétées), mais après Urfa des incendies ont aussi éclaté dans des cellules de mineurs d’Adana (12 détenus blessés), et d’Osmaniye,  à Gaziantep (6 blessés)  et à Maras …

Le lendemain du second incendie, 84 détenus ont été transférés dans des prisons des provinces voisines (Elazig, Diyarbakir et Adiyaman).  42 autres  détenus dont 16 mineurs étaient dirigés vers celle  d’Aliağa dans la province d’Izmir…à 1300 km d’Urfa indique Today’s Zaman. Cette  prison est sans doute plus récente et ils auront sans doute tous un lit, mais ça en sera fini des visites des familles ! En Turquie comme ailleurs la population carcérale ce sont surtout des pauvres. Et il y a beaucoup de très pauvres à Urfa. Les familles ne pourront jamais s’y rendre une fois par mois, le jour de parloir ouvert, comme  le font celles qui le peuvent,  quand un proche est incarcéré dans une prison de province voisine.

Rompre  ainsi tout lien entre des enfants incarcérés et leur famille, c’est les punir une seconde fois.  Peut-être qu’il s’agit de ceux qui ont déclenché le second incendie qui auraient pu avoir été sanctionnés ainsi. Peut-être est-ce juste une mesure administrative prise dans l’urgence, sans beaucoup se préoccuper de séparer ces enfants de leur famille et parce que les prisons des provinces voisines sont elles aussi pleines à craquer.  Après le séisme de Van à l’automne dernier, les détenus de la ville avaient été transférés dans des prisons sur la Mer Noire, d’où ils viennent de revenir.  Mais ce sont ces gosses qui vont à nouveau craquer.

Pour ces  43 familles, après l’affolement des incendies, la nouvelle de ce transfert à Izmir a du être un nouveau choc et vécue comme un drame. Le  transfert a eu lieu dans la nuit.  C’est seulement  le lendemain que les familles ont été autorisées à  rendre visite aux détenus, dans la prison dévastée.

C’est sans doute parce c’est une population de pauvres  et de sans voix que la seule façon qu’ont les détenus de se faire entendre est de mettre leur vie en jeu.  Plus de 110 suicides par an dans les prisons française et il y a qui se scandalisaient quand Christiane Taubira la nouvelle ministre de la justice décidait de visiter une prison dès sa prise de fonction.  C’est vrai qu’un détenu choisissait ce jour là pour se faire la belle…Ces mêmes qui y voyaient l’annonce d’une justice permissive  auraient sans doute préféré une jolie pendaison .

Mehmet le sourd-muet : encore un dangereux terroriste kurde démasqué à Adana.

Lutter  contre la propagande pour le PKK exige une vigilance sans faille. Pas évident de la débusquer alors que tant de Kurdes en Turquie en font sans s’en même rendre compte,  à la façon dont le bourgeois gentilhomme de Molière ignorait qu’il maniait la prose. Heureusement il existe des juges assez pugnaces  pour révéler à ces propagandistes le crime qu’ils ignoraient avoir commis. Et pour le leur faire payer.

Lalihan par exemple, qui à 102 ans  perd immédiatement la mémoire de ce qu’elle dit, mais n’a pas oublié son fils tué dans les rangs du PKK ..en 1985. Elle avait assisté à un mevlut (cérémonie religieuse) organisé pour lui à Tatvan au printemps de l’année dernière, ce qui  n’avait pas échappé à un procureur de Van. La procédure ouverte contre elle avait été  interrompue cependant,  les médias du pays s’étant un peu trop émus de découvrir que la Turquie venait de mettre la main sur la plus vieille terroriste au monde.

Ou Berivan 14 ans, petite ouvrière du textile quasi analphabète, qui demandait au juge de Batman qui venait de la condamner à 8 ans et demi de prison  « ça veut dire quoi propagande ? ». Peut-être que certaines des  filles qui ont partagé sa cellule pendant un an  (et lui rédigeaient les lettres déchirantes qu’elle adressait à sa mère )  ont pu lui expliquer ce que cela signifie. Enfin, peut-être qu’elles avaient pu lui fournir une interprétation.

Car seul un expert confirmé peut tenter d’en donner une définition à peu près fiable. Pas simple en effet, car si certains font de la propagande sans le savoir, d’autres en font sans rien dire. Altan Tan, député du BDP l’a appris à ses dépends. Il était resté silencieux lors des funérailles d’un combattant du PKK auxquelles il avait assisté. Un propagandiste d’autant plus dangereux avait estimé un tribunal, qui lui a collé une peine de 23 ans de prison…pour n’avoir pas tenté de faire cesser les slogans scandés par la foule.

Mehmet Tahir Ilhan,37 ans, lui est un dur. C’est sans doute pour ça qu’un procureur d’Adana vient de requérir contre lui une peine de 25 ans de prison. Un cas vraiment difficile, je veux dire. En effet,  Mehmet  n’a jamais  scandé de slogans pro pkk. Il est muet. Mais  ce qui complique les choses, c’est qu’il ne pouvait pas non plus tenter de les faire taire, faute de pouvoir les entendre. Il est sourd et muet depuis sa naissance. Et comme il est analphabète,  il n’est pas capable de les lire et encore moins d’en écrire. Il faut quand-même un sacré talent pour avoir réussi à accuser un type qui ne peut ni entendre, ni parler, ni lire, ni écrire  d’avoir fait de la  propagande pour une organisation reconnue comme terroriste par la Turquie, l’UE et les USA.  Une telle prouesse mérite bien une peine de 25 ans de prison, non ?

Mehmet est kurde, ce qui constituait déjà un indice sérieux, certes. Il vivait à Siirt avec sa femme et leurs 6 enfants, avant d’aller chercher à assurer leur subsistance dans la ville méditerranéenne de  Mersin où vit une importante communauté kurde. C’est là qu’il a été arrêté le 21 avril 2011. Des mouvements de protestations avaient  éclaté  dans de nombreuses villes à l’annonce du veto mis à la candidature de 7 candidats du BDP (le parti pro kurde). Manifestations elles aussi interdites. Il y avait donc eu plusieurs morts, des dizaines de blessés et de multiples arrestations avant que le véto ne soit levé.

Une jurisprudence datant de 2006 a durci la très controversée législation anti terroriste en permettant d’inculper pour « soutien à une organisation terroriste » toute personne prenant part à une manifestation non autorisée.  Il y a donc eu beaucoup de « soutien » traînés  ensuite  devant les tribunaux pendant ces quelques jours.

Au tribunal d’Adana où vient de débuter son procès, Mehmet a expliqué qu’il sortait d’un centre commercial et rentrait chez lui lorsqu’il avait croisé un groupe de manifestants qui fuyait la police. Un copain lui aurait fait signe de les rejoindre. Mais il serait  resté sur place et se serait fait coffrer, un foulard sur le nez et… un demi citron (LA pièce à conviction !) dans la poche pour se protéger des gaz lacrymogènes qui avaient submergé le quartier. Enfin, c’est un interprète qui a traduit au tribunal les explications qu’il donnait dans la langue des signes. Même le procureur qui l’accuse d’avoir fait de la propagande n’aurait pas été fichu de comprendre ce qu’il racontait sinon.

L’article d’Haberturk ne dit pas si les policiers qui l’ont arrêté à Mersin maîtrisaient mieux ce mode d’expression.  En tout cas,  Mehmet le sourd muet n’avait pas été identifié comme un dangereux activiste et avait été remis en liberté à la suite de sa garde à vue. Mais une procédure avait été ouverte et son dossier transmis à un tribunal d’Adana (pourquoi Adana ?) qui a estimé urgent d’écarter de la société un élément aussi nocif.  Cela fait  6 mois qu’il est en prison préventive.

A la première audience du  procès qui vient de s’ouvrir, ça a été le choc pour Neçmiye, son épouse et Zemzen sa mère, quand elles ont appris qu’une peine de 25 ans était requise contre lui. Comme elles ne comprennent pas le turc, il a aussi fallu qu’on le leur  traduise en kurde.

Qu’on arrête tous les Kurdes ! titrait un éditorial de Orhan Kemal Cengiz, publié dans Today’s Zaman juste avant que les médias turcs n’évoquent cette affaire.  L’éditorialiste turc y dresse un véritable réquisitoire contre la législation anti-terroriste. Mais il estime que supprimer cette législation ne suffira pas à éviter la frénésie des rafles. Les juges ont aussi  besoin d’une véritable formation sur la liberté d’expression.

La première fois qu’on m’avait parlé d’enfants kurdes condamnés à des peines pouvant dépasser 20 ans de prison pour avoir lancé des pierres contre les forces de l’ordre, j’avais  pensé que mon interlocuteur prenait pour véridique ce qui devait être de la propagande du PKK ! (Il faut dire qu’avant 2006 les tribunaux turcs  ne condamnaient pas ainsi à tour de bras de simples manifestants, même mineurs, à des peines aussi délirantes.)

Mais le PKK a-t-il vraiment  besoin de faire de la propagande, quand d’autres savent si bien s’en charger pour lui ?

 

 

 

 

Une Saison à Hakkari : retour au village d’Anîtos sur les lieux du tournage.

A part les habitants du Hakkâri,  rares sont ceux qui conservent le souvenir du village de Marûnis, que j’évoquais dans un précédent billet. Beaucoup plus nombreux par contre sont ceux qui  se souviennent de celui d’Anitôs (Yoncali de son nom turquifié), même sans avoir mis les pieds de la région et sans même en connaître le nom.

C’est en effet dans ce village qu’en 1982 Erden Kiral avait tourné le film  « Une Saison à Hakkari » (Hakkari’ de bir Mevsin) , inspiré du beau récit éponyme de Ferit Edgü , qui  avait été  relégué comme instituteur  dans ce village aux confins du pays, pour « idées  non conformes à l’idéologie officielle  » à la fin des années 70 .  La province d’Hakkari a longtemps été le « Landerneau » de Turquie. L’Etat y  envoyait  ses fonctionnaires trop rebelles, histoire de leur faire passer leurs rêves de lendemains qui chantent.  Ces instituteurs relégués  ont inspiré les cinéastes. Le très populaire Yilmaz Erdogan, lui-même originaire d’Hakkari, évoque aussi un  instituteur relégué, qui  fonde une bibliothèque à Hakkari, à la veille du coup d’état  militaire de 1980 dans son film à succès Vizontele Tubaa.  Un film qu’il n’avait pas été autorisé à tourner dans la province . J’avais partagé pendant quelques nuits le même hôtel que l’équipe de tournage mais c’était à Van…

Ceux qui pensaient  les punir  n’avaient  pas envisagé que ces fonctionnaires ne se sentiraient pas si mal dans cette province de montagne où la vie était rude (pas d’électricité  dans les années 90 encore  dans la sous préfecture de Yüksekova !) mais où  on n’a  jamais beaucoup aimé l’Etat. J’en ai rencontré un  tombé tellement amoureux de cette province enclavée, qu’il avait choisi de s’y installer définitivement .  Si aujourd’hui  celle-ci est  aussi marquée à gauche, elle le doit sans doute aussi à  ces enseignants « solcu » qui y  ont scolarisé des générations d’enfants et de lycéens. Le mouvement religieux a compris d’ailleurs la leçon qui  a développé ces dernières années un important  réseau d’écoles fethullaci (les fameux Isik koleji) dans les provinces kurdes.

Le film « Une Saison à Hakkari » n’avait pas été du goût des militaires qui dirigeaient alors le pays. Il avait été interdit pendant cinq ans en Turquie.  Un rejet qui n’avait pas été partagé par les  jurys des festivals internationaux. Entre autres récompenses, le film avait reçu l’Ours d’argent au festival de Berlin en 1983.

Ceux qui à Berlin, Paris ou Istanbul  avaient aimé ce film ignorent probablement  que les images du   beau village de pierre  enneigé témoignent d’un passé définitivement révolu. En 1994,  douze ans  après le tournage, l’armée turque détruisait  le village d’Anitos , comme des milliers d’autres villages kurdes.  Un témoignage précieux, car rares doivent être les images qui témoignent ainsi de la vie de ces villages avant leur destruction .

Le montage réalisé par Erkan Capraz pour les Yüksekova Haber, qui mêle  images du film et images de ce qui reste d’Anitos aujourd’hui ,  est un saisissant témoignage du traumatisme vécu par la région. On est frappé par l’acharnement qui avait été  mis à  faire disparaître le village pierre par pierre. Une telle  énergie destructrice ne pouvait pas seulement répondre  à des objectifs sécuritaires ( empêcher le PKK de se ravitailler dans ces villages). Ils  n’ont pas seulement été vidés de leur population. Ils  devaient disparaître pour que leurs habitants oublient d’où ils venaient et qu’ils étaient kurdes.

Ces dernières années les villageois ont touché des indemnités pour leurs biens détruits. Mais celles-ci ne suffisent même pas à permettre à ceux qui le désirent de reconstruire leur maison et encore moins à reconstituer leurs troupeaux, témoigne  Ramazan Orhan, le muktar d’Anitos. . Des yorum (commentaires) à l’article des Yüksekova Haber témoignent de l’énergie mises par son muktar à faire revivre le village où certains, essentiellement les plus âgés aimeraient se réinstaller.  Mais malgré ses demandes, Anitos non plus  ne bénéficie ni d’eau (indispensable pour les troupeaux) , ni d’électricité. Et le chemin qui y conduit est en mauvais état.   Depuis trois ans, des villageois revenaient  y passer la belle saison sous des tentes, sans doute à la suite d’une récente autorisation.  Mais l’été dernier une centaine de moutons ont été massacrés lors d’opérations militaires  dans cette province et Ramazan Orhan prévoit que cette année personne n’y passera la belle saison.

Hecer Hozan est celui qui jouait le rôle du petit garçon qui meurt dans le film. Après la destruction d’Anitos ,  il  s’était réfugié à Van avec sa famille. Lui aussi revenait passer la  belle saison au village  ces toutes dernières années. Mais les siens non plus n’y passeront pas le prochain été. Au mieux  ils y feront  un bref séjour pour y récolter leurs noix.  Les tracasseries de l’armée qui les en ont chassés  l’été dernier les en ont dissuadés. « Ceux qui n’aiment pas les villages, ne sont pas humains »  déclare l’ancien petit garçon  au destin tragique d’ « Une Saison à Hakkari »  aux Yüksekova Haber.

Le muktar estime que les 70 foyers qui peuplaient le village d’Anitos lors de sa destruction sont aujourd’hui 350  et représentent  une population de 1500 personnes réfugiées dans les chefs lieux de province voisins ou à l’Ouest du pays.  Pas plus que les villages alévis de Liç et de Pinargaban (Askale) n’ont  disparu de la mémoire des jeunes franco turcs de la  troisième génération qui en sont issus,  le village d’Anitos n’a  disparu de celle de ses anciens villageois. Le traumatisme de leur destruction en prime,  devenu  partie prenante de ce qui aujourd’hui fait leur kurdité, qu’ils aient grandi à Hakkari merkez, Van,   Mersin ou Istanbul….

Saison des mariages à Yüksekova

Avec les beaux jours, revient la saison des mariages. Il faut en profiter, la belle saison est courte dans la région d’Hakkari, et cette année encore, celle des mariages sera interrompue par le mois de Ramadam, entre le 20 juillet et le 18 Août en Turquie.

 

Il y a deux ans, le parti (BDP )  avait bien  tenté d’en finir avec ces grands mariages, très onéreux pour les familles. La mairie d’Hakkari avait promulgué des « recommandations » limitant le nombre de voitures faisant convoi à l’arrivée de la fiancée que la famille du fiancé va chercher dans la fête organisée dans sa propre famille  (à une dizaine de véhicules, si je me souviens bien) ou l’or offert ( maximum 3 bracelets). Apparemment, ça n’a pas pris…J’avoue que le contraire m’aurait surprise.

 

J’adore ces immenses halay. On  y sent une communauté soudée. J’ai trouvé les danseurs bien plus « individualistes » dans leur façon de danser à Diyarbakir…ou  dans les salons de mariage de France.

 

Le Crazy Projet pro life de Recep Tayyip Erdogan pour la Turquie

 

Malgré son goût effréné  pour l’american way of life, la Turquie  où l’avortement est autorisé jusqu’à la 10 ème semaine de grossesse, n’avait  jamais connu de mouvement pro life,  dont jusqu’ici  les pays musulmans  étaient épargnés.  Mais  Recep Tayyip Erdogan, le chef du gouvernement vient  de  remédier à cette « anomalie » en lançant lui même le mouvement.

Au  retour d’un voyage  récent au Kazakhstan,  agacé des questions de journalistes   à propos du massacre d’Uludere, Recep Tayyip Erdogan  a remis le fil de la  discussion sur les questions sérieuses. « Vous parlez continuellement d’Uludere. Mais chaque avortement est un Uludere »Rappelons qu’à Uludere 34 très jeunes contrebandiers kurdes  ont été réduits en charpie par les bombes  de F16 turcs . Les mères des victimes ont certainement apprécié  « Tuer un enfant dans le ventre de sa mère ou le tuer ensuite, où est la différence ? Nous devons lutter contre le plan insidieux qui vise à écarter une nation de la scène mondiale ».  Ceux qui connaissent un peu la Turquie, reconnaîtront par  le mot « insidieux » l’ombre de l’ennemi perfide. Voulait-il dire  que les F16 turcs font partie de ces ennemis perfides qui  ne rêvent que d’affaiblir « la grande nation turque  » ?

Ce discours a le mérite de la clarté sur le rôle qu’Erdogan – dont le gouvernement ne compte qu’une seule  femme –  attend de ces dernières :  participer avec leur ventre à la grandeur de  la nation. Ce n’est pas tout à fait une surprise. Il  y a quelques années, il avait déjà provoqué un tollé en déclarant que tous devaient prendre sa propre famille comme modèle et que chaque femme de Turquie  devrait avoir au moins  3 enfants.  Cela étant, comme il n’avait pas vraiment les moyens d’y contraindre ses concitoyennes,  cette déclaration n’avait  pas provoqué de hausse du taux de fécondité dans le pays.  C’est  une chose de se mettre un foulard sur la tête pour complaire aux supérieurs ou aux donneurs d’ordre  de son époux, c’en est une autre de faire des enfants pour faire plaisir au leader de l’AKP ou pour contribuer à la puissance de la nation.  Les couples, qu’ils soient sympathisants ou non de l’AKP ont continué à se passer de son avis en ce qui concerne la taille de leur famille.

Seulement quand c’est  Recep Tayyip Erdogan  qui lance le mouvement pro-life en Turquie,  ce n’est  pas un simple lobby. Il n’est pas question, du moins pour le moment,  d’aller réciter des prières ou de s’enchaîner  à l’entrée des hôpitaux pratiquant l’IVG . C ‘est inutile puisque c’est  déjà un projet de gouvernement et  qui ne devrait vite se concrétiser.  Recep Akdağ, le ministre de la santé vient d’annoncer la réforme qui doit « empêcher  que les femmes n’interrompent leur grossesse  sauf dans les cas où une IVG  est  médicalement nécessaire ».  Même si le projet de réforme n’est pas tout à fait abouti, le ministre envisage de réduire de 10 à 4 semaines de grossesse  le délai pour pouvoir pratiquer une IVG . Ce qui revient à les rendre impossible.

Dans leur magnanimité, les deux Recep avec le soutien d’Ayhan Şefer Üstan, le président AKP de la  commission des droits de l‘homme,  n’ont pas oublié les victimes de viol.Ces dernières seront certainement soulagées d’apprendre qu’en cas de grossesse, elles pourront la  vivre sereinement. C’est l’Etat qui se chargera de l’enfant à naître. Quelle fierté aussi de songer qu’elle contribueront à la grandeur de la nation.  Lorsque les nationalistes serbes utilisaient  le viol systématique des femmes musulmanes  bosniaques  comme arme de guerre, il  ne me semble pas que ces messieurs avaient joint leurs voix à celle du pape qui s’élevait alors contre  les IVG pratiquées à la suite à ces viols. Pourtant le drame des Bosniaques avait considérablement ému en Turquie.

Ils veulent aussi en finir avec les césariennes pour une raison qui me reste mystérieuse.  Les naissances par césarienne sont-elles aussi  objet de la vindicte des « born again » ou autres mouvements évangélistes américains dont les membres de l’AKP me paraissent souvent assez  proches ?

L’AKP n’avait pas évoqué la  question de l’IVG  lors de la campagne législative l’année dernière.  Recep Tayyip Erdogan  voulait à tout prix  remporter  2/3 des sièges à l’Assemblée, ce qui lui aurait donné  les mains libres pour mettre en place son projet de Constitution. Il s’en était donc  bien gardé et  avait  préféré jouer la carte du modernisme avec ses Grands Projets d’équipement.  C’était plus sûr.  Surtout en y ajoutant une bonne dose de nationalisme, dont le mouvement kurde a fait les frais côté face, ou en se posant  comme « modèle » pour les régimes à naître du printemps arabe côté pile.

Il  risque d’affoler aussi les femmes tunisiennes.

Surtout il pourrait bien y avoir malentendu avec le bon peuple de Turquie , qui n’est peut-être pas prêt  à se plier  au  modèle de société conservatrice et petite bourgeoise  dont le chef du gouvernement rêve pour lui.  Ce n’est pas le fait  que celui qui gouverne de façon de plus en plus autoritaire  depuis 10 ans se révèle soudain  opposé à l’IVG, qui  fera disparaitre  les réalités du pays.  On estime  qu’une IVG serait pratiquée pour 10 naissances environ en Turquie

Il suffit de se souvenir de ce qu’il en était en France, avant l’adoption de la loi Veil, en  1975, quand l’avortement était puni comme un crime. Ou en Turquie avant  1983, année où  il a été dépénalisé, pour prévoir ce qui se passera si la réforme est adoptée. Celles qui en ont les moyens iront interrompre une grossesse non désirée  dans des cliniques de pays voisins. Les autres se « débrouilleront », quitte  à mettre leur vie ou leur santé en danger.  Combien de femmes sont devenues stériles après un avortement clandestin ?

Presque  même temps que cette réforme, Recep Tayyip Erdogan présentait  un de ses autres « crazy project ». Très bientôt devrait débuter les travaux d’une mosquée géante, qui pourrait être vue de tout Istanbul et se dressera  comme la version néo ottomane d’un palais de Ceausescu, sur la colline de Camlica, sur la rive asiatique du Bosphore.  Peut-être qu’il s’y trouvera  encore quelque arpents de terrains boisés pour y construire quelques  prisons destinées aux  futures délinquantes, nouvelles ennemies intérieures au service d’une main perfide voulant affaiblir la nation.

Elles  s’ajouteront aux Kurdes qui ne veulent pas se laisser  dicter leur projet, ni passer l’éponge sur le massacre d’ Uludere,  aux  Alévis sans mosquées,  aux étudiants trop  rebelles, aux syndicalistes, journalistes, écologistes, porteurs de pushi  et comploteurs de toutes sortes. Dès l’annonce de la réforme, plus d’une centaine de ces dangereuses comploteuses qui manifestaient leur opposition devant le ministère de la santé étaient placées en garde en vue.

Et le 3 juin elles étaient des milliers à protester dans les villes de Turquie.