Pas de nouvelle zone industrielle à Diyarbakir : l’usine TEKEL réhabilitée en …. prison !

Les ateliers du groupe Tekel de Diyarbakir avaient été fermés lors de la liquidation de l’ancien monopole des alcools et tabacs turcs, il y a deux ans.  J’avais alors accompagné un bus d’employés  en grève jusque à Ankara, où des employés venus de toute la Turquie campaient depuis plusieurs mois dans un froid glacial. Un mouvement qui avait suscité un vaste élan de sympathie dans le pays, mais qui n’avait abouti qu’à un répit de quelques mois pour les dizaines de milliers employés licenciés .

Diyarbakir perdait 1500  emplois sûrs et correctement rétribués. Un coup dur pour la ville. L’Etat s’était alors engagé à aménager les ateliers vacants en une zone industrielle destinée à accueillir de nouvelles entreprises.  Pas de trop pour une ville qui ne compte  qu’une seule zone industrielle.

Mais surprise :  aux dernières nouvelles, le fameux projet d’aménagement industriel s’avérerait être .. un projet de prison. Les Tekel ont sûrement apprécié d’apprendre  que leur ancien outil de travail est destiné à accueillir des détenus et que les nouveaux emplois industriels promis sont ceux de gardiens de prison. Au moins, si  certains responsables syndicaux (du DISK ou du DESK ) qui encadraient les grévistes de Diyarbakir font partie des rafles dont les milieux syndicaux kurdes  ont été l’objet ces derniers mois, il est possible qu’ avec un peu de chance ils pourront être les hôtes de leurs anciens ateliers.

De son côté la chambre de commerce et de l’industrie de Diyarbakir a  fait savoir qu’elle n’appréciait pas du tout. En effet c’est la 7ème  prison construite dans la ville depuis 2002, qui ne  dispose que d’une seule zone industrielle.  Même les esprits les plus chagrins auront du mal à y voir une  manœuvre du PKK pour empêcher l’ordre de régner dans la province : son ancien président Galip Ensarioglu est … député AKP. Certes il n’a pas caché son désaccord avec la politique du tout répressif qui fait office de politique kurde ces derniers temps et un étudiant de Van estimait qu’il était pour l’AKP ce qu’Hüsseyin Aygun est pour le CHP, c’est-à-dire un de ceux qu’ un sympathisant du mouvement kurde comme lui appréciait.  Mais de là à supposer la chambre de commerce et l’industrie noyautée par le KCK/ PKK, il y a une marge.

Un projet  qui ne faisait pas partie du « crazy projet » pour Diyarbakir que Recep Tayyip Erdogan avait présenté lors de sa campagne électorale au printemps de l’an passé. Décider de construire une prison au lieu d’une zone industrielle, c’est pourtant tout un symbole !

Certes,  la vieille prison pleine à craquer du centre ville est destinée à être fermée. Et la récente série de mutineries dans les prisons de la région a révélé à l’opinion des conditions de détention désastreuses . Mais une nouvelle prison vient déjà d’ouvrir à Diyarbakir : cet été les détenus  qui y séjournaient  se chargeaient des finitions ( comme des travaux de peinture ). Il s’agirait en fait de la première tranche  et les ateliers Tekel seraient destinés à servir de « prison temporaire » pendant 2 ans (hum ) en attendant que la seconde tranche  soit terminée.

Mais la tendance qui veut que ces dernières années  la population carcérale augmente beaucoup plus vite que la population totale du pays,  est apparemment  destinée à perdurer.

Il est vrai que si les autorités  décident de continuer à interdire les rassemblements comme Newroz ou les meetings du BDP, les prisons de la ville ne sont  sans doute pas près de désemplir.

C’est peut-être aussi la réponse à moyen terme donnée à la consommation de stupéfiants chez des gamins qui n’ont ni l’âge ni vraiment le profil de fréquenter l’université Bilge à Istanbul à laquelle les autorités qui se montrent très préoccupées d’éviter que les  étudiants ne  soient la proie de vilaines tentations, ont interdit la vente de boissons alcoolisées pendant un concert qu’elle a organisé  au début de l’été.  La consommation de stupéfiants chez des gamins âgés parfois de moins de dix ans n’a pas l’air d’être considérée comme une priorité de salubrité publique en revanche..  Il faut dire que c’est un problème autrement plus complexe que supprimer les licences accordées à des organisateurs de concerts et à des restaurants, ou proscrire l’alcool lors des soirées d’inauguration  de manifestations culturelles.

Pourtant c’est un fléau qui ne touche pas que Diyarbakir. Mais cette ville a connu une croissance  exponentielle  dans les années 90. L’arrivée en masse de paysans chassés de leur terre et brutalement  dépossédés de leur outil de travail a entraîné le développement d’un sous prolétariat  dans une ville qui parallèlement se désindustrialisait (dans les années 60, Diyarbakir était une des 3 villes les plus industrielles de Turquie). Ceci  n’a pu  que favoriser certaines formes délinquance  (juvénile ou celle organisée des mafias  – çete).

Une adolescente de Diyarbakir me racontait qu’elle avait quitté l’école pour travailler à l’âge de 9 ans, lorsque son père avait été emprisonné pour trafic de stupéfiants (selon elle à la suite d’une accusation mensongère…).  Mon air ébahi à l’annonce de la cargaison en question : 140 kg de toz (héroïne) quand même, avait  fait rire le groupe de cousines présentes. Autre chose que les 7 kg saisis dans la boutique du vieil haci (respecté pour avoir fait le voyage à la Mecque) qui tenait l’épicerie voisine du magasin de fleurs de Suleyman à Yüksekova, mais rien d’exceptionnel  dans le quartier de la vieille ville de  Sur  où elles vivent – celui qui est le décor charmant de la série télévisée  «Sultan » –  et qui la nuit précédente avait été le théâtre d’une  opération coup de poing digne d’un film d’action américain. Des hélicoptères participaient à l’action. Le genre de scène dont les assidu(e)s de la dizi « Sultan » sont épargnés.

Je ne sais rien du père de la  gamine croisée dans les toilettes d’une salle de mariage où nous étions venues nous griller une cigarette avec mes voisines de table – j’aurais préféré aller fumer dehors, mais dans les mariages c’est la coutume que les femmes fument dans les toilettes. Je suis  certaine par contre que cette fille, qui se grillait elle aussi une cigarette, était incapable de poursuivre une scolarité en açik okul (école ouverte, c’est-à-dire à la maison) comme le faisait l’adolescente  de Sur, ou dans une salle de classe. Une gamine de 13 -14 ans au plus, raide défoncée. Un état qui n’a pas échappé non plus à mes voisines qui m’ont prévenue de faire gaffe à mon sac que j’avais laissé ouvert.

En évoquant ces gosses de Diyarbakir, un copain kurde parlait de bombe à retardement. « La réintégration dans la société de ceux qui ont rejoint la montagne ne sera pas un problème. Par contre ces gosses qui dès l’âge de dix ans sont des consommateurs réguliers de stupéfiants, quels adultes vont-ils devenir ? ».

C’est peut-être parce que les autorités s’en préoccupent aussi, qu’elles décident d’anticiper en  ouvrant une nouvelle prison plutôt qu’une zone industrielle, là où il y a peu il y avait une usine et 1500 employés dont le principal souci en perdant leur emploi était l’éducation des enfants et comment payer la dersane, le cours privé indispensable pour intégrer un bon lycée puis une université.

 

 

Un commentaire sur “Pas de nouvelle zone industrielle à Diyarbakir : l’usine TEKEL réhabilitée en …. prison !

  1. J’apprécie toujours beaucoup vos posts, bien que parfois les situations politico-sociales décrites paraissent byzantines pour un Européen.
    Le revers de la médaille, c’est que je me demande quand j’aurai le plaisir de me rendre à Diyarbakir, au lac de Van, dans d’autres lieux où il ferait sans doute bon vivre sous le soleil qui, comme chacun sait, devrait briller pour tout le monde.

    J'aime

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