Peshmergas – et autres combattants kurdes YPG et PKK contre l’Etat islamique

 

Yézidis réfugiées dans la montagne de Sinjar
Yézidis réfugiées dans la montagne de Sinjar

Après Sinjar ce week-end,  ce sont  les villes chrétiennes de l’Est de Mossoul,  Qaraqosh, Bartella,  Bashiqa (où vivent de nombreux yézidis ) ou Tal Kayf  qui viennent  de tomber entre les mains des fanatiques de l’Etat islamique. Là encore les peshmergas ont du se replier.  Et c’est un nouvel exode massif de Chrétiens et Yézidis. La situation est alarmante.

Des nouvelles contradictoires arrivent de la ville de Makhmur à 80 kms au sud d’Erbil et à  laquelle l’État islamique s’est attaquée. Difficile de savoir qui contrôle la ville. Le PKK  a envoyé des renforts et aurait évacué les civils du camp de réfugiés kurdes de Turquie ( pro PKK ), où tous ceux capables de se battre ont pris les armes. Des combats  se poursuivent entre forces Kurdes( PKK/YPG / peshmergas) et EI. Vidéo ICI

Les Turc/Kurdes fanatisés pro EI qui haïssent viscéralement les « infidèles » du PKK aurait tort s’ils se réjouissaient trop vite. Leurs petits amis ne vont sans doute pas faire de vieux os à Mahkmur.

Deniz Firat journaliste Kurde tuée à Makhmour le 8 août 2014
Deniz Firat journaliste Kurde tuée à Makhmour le 8 août 2014

Triste nouvelle. Deniz Firat,  journaliste -guérilla  qui couvrait les PKK a été tuée par un tir de mortier à Mahkmur. C’est à ma connaissance la seule  journaliste tuée depuis le 10 juin en Irak. Il est vrai que tous ne prennent pas de tels risques, ce que l’on comprend, l’enlèvement de journalistes ayant été une des principales sources de financement de l’État islamique. C’était une militante qui avait grandi dans le camp de réfugiés où elle tournait. Une cérémonie de  funérailles se déroulera à Qandil, le 9 août. Le 11 elle sera enterrée  à Van.

Des F16 de l’armée turque  ont survolée la zone dans la journée du 7 août. Certaines sources affirment qu’ils y auraient bombardé des positions de l’EI, ce que nient les autorités turques.  La Turquie, où des Yézidis de Sinjar viennent de trouver refuge chez des parents de Batman notamment, vient de déclarer que les réfugiés de Makhmur étaient autorisés à  rentrer en Turquie s’ils le souhaitaient.

On ne sait pas bien non plus qui contrôle le grand barrage de Mossoul.  Contrôler ce barrage, c’est non seulement posséder la maîtrise  de l’eau (vitale en Mésopotamie) et d’une bonne partie de  l’électricité. C’est aussi avoir la possibilité d’ennoyer une partie du nord du pays jusqu’à Bagdad. C’est  dire qu’il faut éviter qu’une telle arme ne tombe entre les mains des fanatiques de l’EI.

Kalak aux portes  du Kurdistan irakien officiel  et à une trentaine de kilomètres d’Erbil  est menacé. Pour éviter qu’ils ne soient une source de renseignements pour l’EI, et surtout pour empêcher ceux -ci de divulguer leur propagande destinée à affoler les populations, Facebook et Twitter ont été coupés à Erbil et Dohouk.  Mais comme toujours la censure reste relative et les Kurdistanî (habitants du Kurdistan)  deviennent  des as du proxy.

Des renforts venus de Suleymaniye (PUK) sur la frontière iranienne (que l’EI n’est pas prêt de menacer)  sont arrivés  à Erbil. Une marche à la gloire des peshmergas accompagne les images de cette vidéo.

Plusieurs compagnies étrangères auraient commencé à évacuer leur personnel du Kurdistan irakien par mesure de précaution. Et à Harbur le passage de la frontière est désormais interdit aux citoyens turcs. Je présume que cet interdit ne s’applique pas aux routiers qui vont ravitailler le Kurdistan, ni au personnel humanitaire. Espérons que le passage est aussi interdit aux candidats au jihad qui franchissaient sans trop de difficultés  la frontière turco  syrienne.

Les USA viennent d’autoriser des frappes aériennes ciblées. Elles ont commencé et l’aviation US soutient désormais les troupes kurdes au sol.  A défaut d’avoir participé aux frappes, la Turquie leur a donc ouvert son espace aérien.  La  France vient aussi de s’engager à soutenir  les Kurdes. On ne sait pas encore quelle forme va prendre cette assistance. Il est  peu probable des troupes françaises soient envoyées  là bas, sauf dans le cadre d’une force internationale qui  n’est pas à l’ordre du jour. Mais les Kurdes vont certainement recevoir l’armement qu’ils réclamaient (et qui commençait déjà à arriver). Les faits ont assez  montré qu’il leur faisait défaut.

Fuad Hussein, le chef de cabinet de Barzani vient de remercier les USA, l’État irakien (cela faisait longtemps que ce n’était pas arrivé ! ), la France, la Turquie ainsi que l’Iran (main dans la main avec les USA, ça aussi c’est nouveau)  pour leur assistance. Mais il a aussi confirmé que le barrage de Mossoul était bien tombé entre les mains de l’EIIL, une nouvelle défaite de taille pour les peshmergas.

Il a aussi déclaré que depuis l’offensive de l’État islamique  début juin 150 peshmergas ont été tués et plus de 500 blessés. Il ne le précise pas, mais 7  YPG au moins ont aussi  perdu la vie en 5 jours  au Kurdistan irakien, dont 1  originaire de Diyarbakir, en Turquie. Et à Rojava les affrontements continuent.

Ce sont ces combattants kurdes qui vont devoir se charger de faire dégager l’EI qui menace leurs territoires en Irak et en Syrie.  Peut-être/ sans doute  avec des tribus arabes qui viennent de déclarer leur opposition à l’État Islamique, mais exigent le départ de Maliki, ce qui n’est pas fait .  Tant qu’elles ne se soulèveront pas difficile de croire que Mossoul puisse être libérée. Et tant que le l’État islamique  y stationnera, le(s) Kurdistan seront menacés en Irak et en Syrie,  qu’ils soient indépendant ou autonomes.

Peshmergas : de la guerilla des années 70 à l'armée moderne
Peshmergas : de la guerilla des années 70 à l’armée moderne

Dans les années 80 encore, les peshmergas étaient des rebelles oubliés de l’Occident. C’est en Turquie que j’avais découvert  les massacres de l’Anfal (entre 180 000 et 200 000 victimes) le gazage de Halabja et que Saddam Hussein était un monstre. Et pas dans les milieux pro kurdes, mais chez des amis lazes du gecekondu de Pazariçi à Istanbul. En 1988 en France, c’était l’Iran le mauvais islamiste. L’Irak était l’allié de l’Occident.  Les médias français ne s’étaient pas précipités à Halabja.

Massoud Barzani peshmerga
Massoud Barzani peshmerga

Une grande part du prestige de Massoud Barzani, le président du KRG,  tient au fait  il ait été peshmerga dans la montagne kurde, dans les troupes de son père, Mollah  Mustapha Barzani, un des leaders incontestés du mouvement kurde et le fondateur du PDK.

Jalal Taabani commandant (PDK) insurrection de 1961
Jalal Taabani commandant (PDK) insurrection de 1961

Jalal Talabani , Mam Jalal, le fondateur du PUK (yetiki) le parti rival et futur président de l’Irak, a lui aussi combattu dans la montagne.

Abdullah Öcalan avec ses guerillas PKK (date et lieu inconnus)
Abdullah Öcalan avec ses guerillas PKK (date et lieu inconnus)

Et Abdullah Öcalan, le fondateur du PKK qui négocie actuellement avec la Turquie de la prison d’Imrali, a vécu des années au milieu  de ses guérillas. Comme les autres leaders kurdes , il en tire une bonne part de sa légitimité.

Ce n’est qu’en 1991, quand des centaines de milliers de personnes, craignant la vengeance de Saddam Hussein après sa déroute au Koweit,  afflueront à la frontière turque où l’armée turque était massée que les Kurdes entreront dans le paysage médiatique occidental. Avec une image de peuple martyr. Saddam Hussein n’était plus l’allié de l’Occident. On n’aura aucune image par contre de ceux qui trouvaient alors refuge en Iran.

En 2014 les peshmergas constituent une armée de métier  (même si 2 armées, une PDK et une PUK serait sans doute plus juste)  équipée et formée par les Américains. Et depuis la prise  de Mossoul  les caméras du monde entier sont braquées sur eux.

Miss Kurdistan en soutien  aux peshmergas
Miss Kurdistan en soutien aux peshmergas

On est loin des rebelles oubliés dans les montagnes. Fini aussi les combattants du peuple martyr. Aujourd’hui ce sont eux que le monde considèrent comme  le « dernier rempart » contre les fanatiques de l’État islamique et les protecteurs de ceux qu’il menace.  La nouvelle Miss Kurdistan avait revêtu l’uniforme de ces nouveaux chevaliers pour leur rendre visite.  On a aussi vu des images de femmes journalistes posant sur leurs chars.

 

 

Peshmerga donnant à boire à un prisonnier de EI.
Peshmerga donnant à boire à un prisonnier de EI.

Les peshmergas ne se comportent peut-être pas toujours  avec autant d’humanité  vis à vis de  leurs prisonniers que celui qui donne à boire à ce prisonnier. Je me souviens d’un reportage (j’ai oublié de quel média) post invasion américaine, dans laquelle un commandant américain se plaignait que les prisonniers baathistes  « interrogés » par les Kurdes sortaient en si mauvais état de ces interrogatoires qu’on ne pouvait plus rien en tirer.Ils avaient sans doute un peu tendance alors  à rendre leur pareil aux baathistes.

Surtout cette image qui est très populaire sur les médias sociaux kurdes est à l’antithèse des têtes coupées et des exécutions en masse de prisonniers que divulguent ceux de État Islamique.  Là encore c’est  l’image du soldat chevalier que veulent défendre et promouvoir leurs partisans.

peshmerga et prisonnier islamiste EI
peshmerga et prisonnier islamiste EI

Un autre peshmerga offrant à boire à un prisonnier. Je ne sais pas où non plus.

Dommage par contre que les images des ennemis tués paraissent autant appréciées dans les deux camps qui les divulguent sur leurs réseaux Twitter ou Facebook.

Pesmerga femme colonel
femme colonel dans les peshmerga, août 2014

PKK et  YPG sont célèbres pour leurs bataillons féminins. Les femmes soldats n’étaient pas une  tradition chez les rebelles  pesmerge (quelques rares exceptions seulement) par contre. Moins nombreuses que les guerilla,  les femmes  sont cependant présentes dans leur armée moderne.  On m’a parlé au moins d’une ancienne guérilla du PKK devenue commandant dans les peshmergas. Il y en a probablement d’autres.

 

YPG et peshmergas  combattants ensemble à Rabia.
YPG et peshmergas combattant ensemble à Rabia.

Mais les peshmergas  ne sont plus seuls à combattre au Kurdistan irakien. Comme je l’écrivais dans un précédent billet les  YPG  sont venus à  la rescousse et ont traversé la frontière  depuis Rojava/ Syrie, quand ce week-end  l’EI a lancé ses offensives.

C’est la vidéo d’un reportage de  Rohani TV, (Rojava, Kurdistan de Syrie) pro PYD.  La musique d’ambiance rappelle les reportages de certaines chaînes turques. On y voit aussi  aussi des YPG et des peshmergas (il s’agirait de PUK)  sur le front de Sinjar. Sans l’entrée des YPG à Sinjar le 3 août quand la plupart des  peshmergas s’en sont repliés, il y aurait certainement eu encore  plus de victimes yézidies.

 

Eux, ce sont des guérillas du PKK qui paradent dans la ville de Sinjar, selon la source (peut-être dans un des villages du district) . Pour la première fois depuis les premières révoltes kurdes, tous les Kurdes combattent ensemble un ennemi commun. Toujours pas de  coopération au sommet, officiellement.  Mais sur le terrain elle est indispensable, sinon les différentes forces kurdes risqueraient de  s’entretuer. Et les combattants ne doivent pas avoir de réticences à coopérer.

 

 

Une vidéo trouvée sur le compte You Tube d’un Yézidi de Sinjar. Le chanteur est probablement un routier kurde de Turquie.  Je l’ai choisie pour la mélancolie de sa chanson, la route et le camion.

Les civils  continuent  à mourir d’épuisement  dans le jebel de Sinjar.  Mais  des forces kurdes (et des journalistes kurdes) y ont pénétré.  Plusieurs dizaines de réfugiés sont arrivés le 7 août  à Dohouk, complètement épuisés après avoir passé 5 jours dans la montagne. Surtout,  les forces kurdes -( ce seraient les  YPG venues de Rojava,   guerillas PKK  seraient aussi dans la montagne et peshmergas dans la plaine) sont parvenues à ouvrir un corridor de sécurité ce qui vient  de permettre  à des milliers de personnes assiégées depuis 6 jours de fuir et  de trouver refuge à Rojava / Kurdistan syrien, d’où une partie a rejoint Zakho (Kurdistan irakien/ frontière turque) ou Dohouk après un long détour.

 

Je vous en supplie frères, faites taire vos différences pour sauver les Yézidis ! Le cri d’une députée yézidie en larmes à Bagdad.

Ce n’est pas seulement les parlementaires irakiens, mais le monde entier qui doit entendre cet appel déchirant d’une députée  yézidie en larmes, lancée du fond de la salle  au parlement de Bagdad et que le président de l’assemblée  n’a pas réussi à interrompre. C’est dans un silence religieux qu’il a été écouté par les députés présents  – et peut-être reçu, mais on aimerait bien entendre la suite de l’intervention de celui qui prend ensuite la parole et  qui ne commençait pas très bien . Ce n’est pas la peine de comprendre  l’arabe, ni même d’être capable de déchiffrer les sous-titres en anglais pour entendre son message.

Les  JT du monde entier devraient diffuser ces 2 mn 30 d’ images. Peut-être qu’elles parviendraient à rompre le silence étourdissant de la communauté internationale. La voix de cette femme  a autrement plus de poids que des chiffres presque muets ou que des images de massacres dont l’opinion  finit par s’habituer.

 » Ce sont  tous les Irakiens que l’on tue. Les Shiites, Sunnites, Chrétiens, Turkmènes, Shabaks et maintenant les Yézidis ! A Sinjar, nous sommes massacrés sous la bannière d’il n’ y a un seul dieu qu’Allah. Ils ont déjà exécuté des centaines d’ hommes et de garçons. Enlèvent les femmes pour en faire leurs concubines. Au moment où je parle,  cela fait 48 heures que des milliers de  yézidis  sont réfugiés dans la montagne, sans eau et sans nourriture. 70 enfants sont déjà morts de soif. 50 personnes âgées aussi . Je vous en supplie mes frères, au nom de l’humanité, faites taire vos différences. Sauvez nous ! . »

Mourir de soif ! Est-ce que l’on peut imaginer  la torture que cela doit être.

 

L’Etat islamique est entré à Sinjar, sa population yézidie en danger fuit dans la montagne.

Yézidis fuyant l'avancée EIIL Sinjar 3 août 2014

Depuis la prise de Mossoul par l’Etat Islamique  à la mi juin, les affrontements n’avaient jamais cessé dans la province de Ninive entre peshmergas et EI. Mais depuis quelques jours s’était devenu plus sérieux. Des dizaines de peshmergas ont été tués et il y a eu de nombreux blessés à Rabia  sur le seul poste frontière avec la Syrie qu’ils contrôlent.  Et malheureusement le pire vient d’arriver, les fous furieux islamiques viennent d’entrer dans la ville yézidie de  Sinjar (sur la frontière syrienne) , probablement avec le soutien de villageois sunnites de villages voisins . Ils contrôlent complètement la ville et de nombreux villages.

Il y aurait de nombreux tués parmi des villageois qui ont pris les armes pour se défendre. Et des dizaines de civils auraient été exécutés. Des enlèvement de  femmes et de jeunes filles sont rapportés.  Selon Rudaw, 11 villages shabaks, une autre minorité religieuse, auraient été détruits. Pour le moment on ignore ce que sont devenus près de 150 villageois.

 

Tombeau de S. Zeynep - chiite- détruit par EIIL 3 août 2014
Tombeau de S. Zeynep – chiite- détruit par EIIL 3 août 2014

Pour fêter leur prise, comme à leur habitude, les vandales de l’EIIL ont  commencé par des destructions de lieux sacrés.  Deux mausolées  sacrés shiites  ont volé en éclats en une matinée. Les lieux sacrés yézidis sont aussi menacés par cette  furie destructrice.

La population fuit en masse devant l’ avancée de l’EIIL  Des dizaines de milliers de personnes  se réfugient  dans la montagne, comme cela avait été le cas à de nombreuses reprises dans leur histoire.  Ceux qui le peuvent ont pris la route pour Dohouk.

Yézidis réfugiés dans la montagne image Ezidis presse

Il y a quoi s’affoler, tant cette  population est menacée.  Ces malades  exècrent les Yézidis  encore bien davantage que les Chrétiens. En 2007, ils avaient déjà été victimes du pire attentat jamais commis sur le sol irakien : 4 camions suicides avaient tué plusieurs centaines de personnes et fait d’innombrables blessés.  Et si plusieurs milliers de Chrétiens vivaient encore à Mossoul jusqu’à ce qu’EI décident de les chasser, les Yézidis avaient sans doute tous quitté la ville depuis longtemps, tant la présence des islamistes la leur avait rendu invivable.

Pour eux, comme pour les chiites, il n’y a pas d’alternative : c’est la conversion forcée ou la mort. La montagne yézidie de  Sinjar, comme je l’écrivais dans un précédent billet, avait  été le premier refuge des dizaines de milliers de Turkèmes chiites de Tal Afar à la mi juin, comme elle l’avait été un siècle plus tôt pour des Chrétiens échappant aux massacres.  La plupart ont du être transférés vers les camps de réfugiés de Kirkouk ou de Kerbala  Mais pour ceux qui devaient encore rester, comme pour ceux qui y vivaient déjà, le cauchemar recommence. En pire.

Cette carte en kurde divulguée par le mouvement « Sinjar is not alone »  permet de situer  la ville (Singal)  : Qamislo est au Kurdistan syrien (Rojava), Nisêbin (Nuseybin) au Kurdistan de Turquie,  Tel Afar a déjà été vidée de sa population turkmène chiite.

Sinjar is not alone.
Sinjar is not alone.

Apparemment EI a décidé de mettre le paquet pour prendre le contrôle total de toute la province de Ninive et notamment de la zone frontalière occidentale  avec la Syrie. Et ils sont très renforcés depuis qu’ils ont mis la main  sur l’armement ultra sophistiqué abandonné par l’armée irakienne – d’une façon quand-même étrange (ou du moins très questionnante). Ils auraient aussi recruté des « troupes » fraîches parmi les jeunes désœuvrés des quartiers populaires de Mossoul, qui à défaut d’être des combattants de qualité doivent faire de la  bonne chair à canon.

La situation est si dramatique, qu’à Rabia, les YPG/ PKK  ont  même franchi la frontière pour  prêter main forte aux peshmergas (PDK et PUK)  selon de nombreuses sources kurdes,.  Si pour  le moment le site Rudaw (pro barzaniste) ne relaie pas cette information, Basnews rapporte qu’effectivement peshmergas et YPG combattent bien ensemble, à Rabia et à  Zummar.

 

Peshmergas et PKK/ PYD à Rabia (Kurdistan irakien)
Peshmergas et PKK/ PYD à Rabia (Kurdistan irakien)

Les peshmergas sont des soldats  bien entraînés et courageux, mais pour beaucoup c’est le baptème du feu.  Les PKK ont l’habitude de combattre contre une armée aussi bien équipée que l’armée turque. Et pas besoin d’être apocu pour reconnaître qu’ils savent se battre. Des peshmergas, qui  avaient pourtant combattu contre eux lors des guerres fratricides dans les années 90,  m’avaient parlé de leurs anciens adversaires avec estime. D’ailleurs, après un séjour en prison bien plus bref que celui qu’endure un combattant pris les armes à la main en Turquie, beaucoup d’entre eux s’étaient engagés comme peshmergas et à ce titre certains ont déjà participé à la libération de Mossoul  qui était déjà tombée entre les mains des islamistes.

Il y a quelques jours, Massoud Barzani avait déclaré aux troupes qu’il inspectait sur la frontière que les peshmergas devaient se tenir prêts à aller soutenir Rojava, le Kurdistan syrien contrôlé par le PYD (proche du PKK).  L’armée loyaliste syrienne a déserté les postes qu’elle y tenait encore et  seuls les Kurdes, qui ont fait taire leurs divisions entre pro pro PKK et barzanistes,  et les milices chrétiennes s’affrontent dorénavant contre les jihadistes. Les YPG auraient pris le contrôle de la ville multi ethnique d’Hassakah, mais les combats continuent à faire rage dans le canton oriental de Cezire – violents combats à Qamilshi notamment –  comme à Kobanê. En un mois près de 700 combattants EIIl auraient été tués.

Les médias kurdes annonçaient aussi que la frontière entre le Kurdistan irakien et Rojava allait être réouverte à partir de lundi. Tout cela annonçait un net réchauffement des relations entre factions rivales ( qui à mon avis reflète aussi le souhait de la majorité de  leurs sympathisants respectifs).  Et il y avait  déjà coordination entre peshmergas et YPG pour  le contrôle du poste frontière de Rabia.  Mais pour aller jusqu’à se résoudre à ce que des combattants YPG  viennent combattre en territoire KRG,  la situation devait être dramatique. Elle devait déjà être grave pour que  peshmergas du PDK (Barzani) et du PUK (Talabani) qui restent rivaux,  combattent ensemble.

Des peshmergas blessés ont été évacués sur la ville kurde syrienne de Derik, où la population s’est précipitée en pleine nuit pour faire don de son sang.  Selon les images de la foule qui se presse à la porte des hôpitaux, ils devaient être nombreux. Hier, l’hôpital de Dohouk au Kurdistan irakien recevait aussi de nombreux blessés, combattants et aussi civils.

Comment Sinjar  où des troupes de peshmergas stationnaient depuis le 10 juin a-t-elle pu tomber si vite entre les mains de l’EI  ? Probable  qu’une partie de celles-ci avaient été renvoyées en renfort à Rabia et sur le petit champ pétrolier de Zumar où les confrontations font rage depuis 2 jours. Les peshmergas sont très occupés  aussi à défendre le grand barrage de Mossoul. Si EI mettait la main dessus ce serait extrêmement dangereux.

Mais on savait très bien les Yézidis  menacés. Sans doute n’ont-ils pas anticipé que les islamistes attaqueraient sur plusieurs fronts. Il est même possible que Zumar  n’était qu’une diversion et Sinjar le véritable objectif. Certaines sources évoquent un manque de munitions et surtout d’armes lourdes.  Ce qui paraît certain, c’est que des troupes présentes se sont  repliées laissant la population à elle-même, ce qui  a du l’ effarer autant que l’épouvanter.

 

YPG en route pour Sinjar

Certaines sources affirment que des YPG/ PKK rejoignent  Sinjar. Ce qui est très probable.  Déjà le mois dernier Karayilan avait annoncé que ses combattants HPG/PKK se tenaient  prêts à venir défendre la région.  En tout cas le compte Twitter de Redûr Xelîl , le commandant des YPG  qui est loin d’être un bavard, annonce qu’une collaboration est mise en place entre commandement  peshmerga et YPG .  Si cette collaboration se confirme, cela peut se comparer, toute proportion gardée, à  l’alliance entre résistance gaulliste et communiste pendant la seconde guerre mondiale. Je me permets cette comparaison uniquement pour faire comprendre l’importance de l’enjeu aux lecteurs non familiers avec les rivalités intra kurdes.

Peshmergas en route vers Sinjar

Des peshmergas sont aussi en route vers Sinjar rapportent les médias kurdes. Une contre-offensive est lancée .

Ces destructeurs de l’EIIL seront parvenus à unifier les factions kurdes, au moins pour un temps. Mais après avoir déjà  commis tant de massacres et de destructions, il ne faut pas qu’ils parviennent à détruire le Sinjar. Et les dizaines de milliers de civils réfugiés dans la montagne sont complètement démunis. Sans ravitaillement et surtout sans eau, alors que les températures y sont démentielles  en cette saison. Si l’Etat islamique n’est pas rapidement chassé, c’est une catastrophe humanitaire qui s’annonce. Pour éviter ce désastre une union sacrée entre les différentes factions kurdes paraît  indispensable.

Voici  une vidéo de la population en fuite émanant d’une source YPG. Des images comme on en a tant vues le mois dernier.  Comme toutes les images, elle demande à être confirmée  (par des lecteurs qui connaissent bien les dialectes locaux)  sur le lieu où elle a été prise.  Mais il y est bien question de Sinjar (Sengal).  Elle confirmerait aussi que les YPG sont bien présents à Sinjar ( comme l’indiquerait aussi cette vidéo)

A la mi-journée l’ONU annonçait le chiffre de 200 000 personnes fuyant leurs foyers la journée du 3 août  a en Irak, en immense majorité du Sinjar.

C’est aussi une alerte pour les alliés occidentaux des Kurdes . Il  faut cesser d’attendre que leurs combattants fassent des miracles. Ils ont face à eux des ennemis puissamment armés. Mais selon Rudaw, de l’armement viendrait d’arriver à Erbil.

 

Fête réligieuse yézidie à Lalesh kurdistan irakien. Image Ezidi press
Fête réligieuse yézidie à Lalesh kurdistan irakien. Image Ezidi press

J’avais assisté aux grandes festivités yézidies d’août en 2004  au temple de Lalesh. Mon plus extraordinaire souvenir de tous mes séjours au Kurdistan irakien.  La population y avait afflué de  toute la région. Plus tard j’ai rencontré des dignitaires de Sinjar chez le Mir Khamuran qui me recevait à chaque fois que je passais à Dohuk. Il m’avait dit en me présentant ses hôtes que les Yézidis de Sinjar  étaient gravement  menacés, déjà à l’époque. C’était  avant le massacre d’août 2007.  Là je les espérais protégés par les peshmergas, et j’en suis malade d’apprendre que les tueurs de l’EIIL sont chez eux. Comme en août 2007, ce n’est sans doute pas par hasard qu’ils ont choisi cette date pour s’en prendre aux Yézidis : elles allaient  bientôt commencer. 

Et la crainte monte que le temple de Lalesh à Dohuk soit l’objectif de cette offensive.

On peut suivre la situation sur ce site Yézidi (en allemand, mais il y a des pages en anglais et en kurmanci )

 

Le 4 août : Plusieurs enfants  et des personnes âgées auraient succombé  dans la montagne de Sinjar, où plus de 10 000 personnes auraient trouvé refuge,  rapportent  les médias kurdes. Les rumeurs d’enlèvements de jeunes femmes par  l’EIIL semblent se confirmer. Et on serait sans nouvelles de milliers de villageois dont les villages sont tombés aux mains de l’EI.

Avec tous ceux qui fuient aussi la ville de Zumar, ce sont 300 000 personnes qui auraient fui les avancées d’EIIL et les combats ce WE. Des routes auraient été ouvertes vers la Syrie (et donc le fossé creusé par le KRG comblé ces endroits). Des réfugiés sont accueillis à Rojava (Kurdistan) syriens où vivent aussi de nombreux Yézidis.

Depuis cette nuit (3 au 4 août) , forces d’élite peshmergas et YPG ont lancé une contre offensive et s’affrontent avec EI. Des civils armés d’armes légères continuent aussi à se battre.  Le PKK envoie aussi plusieurs centaines guerillas (HPG) selon des sources fiables. Ils seraient partis de Qandil. ll y a  donc bien union sacrée des Kurdes  contre EI pour sauver le Sinjar. (même si elle ne reste que  discrètement évoquée dans les médias kurdes proches du PDK )

La milice assyrienne de Rojava (et proche du PYD) Suroyo serait aussi au  Sinjar.L’aviation irakienne y bombarde des positions de EI.

Mais aucun combattant n’a encore atteint le Jebel de Sinjar où plus  10 000 Yézidis (bien davantage selon certaines estimations)  ont trouvé refuge. Du ravitaillement a été largué par voie aérienne. Mais ce mode de ravitaillement est  très aléatoire. Et par ces chaleurs ces populations  cernées par EI  ne tiendront pas longtemps sans eau !

Une image impressionnante de leur fuite vers de la montagne de Sinjar   se divulgue sur Twitter

Yézidis se réfugiant dans la montagne de Sinjar. 3 août 2014
Yézidis se réfugiant dans la montagne de Sinjar. 3 août 2014

 A suivre ICI

 

Joyeux pique-nique pro EIIL pour fêter la fin du Ramadan à Istanbul

Ömerli Istanbul appel au jihad 28 juillet 2014

C’est un étrange pique-nique que des membres du Tevhid, une association islamiste turque ont  organisé pour célébrer la fin de Ramadan à Ömerli, un village au Nord Ouest d’Istanbul, le 28 juillet dernier.  Les quelques centaines de militants qui étaient rassemblés ne se sont pas contentés de réciter des prières. Un appel au jihad en Turquie y  était aussi lancé, relayé par une vidéo mise en ligne sur le site de l’association, un site considéré proche de l’Etat Islamique (EIIL).

vidéo sur l‘article de Radikal ICI

istanbulda-isid-piknikte-Evidemment, la diffusion de cet appel au jihad lancé depuis Istanbul a crée un choc.

Le député CHP  (et ancien président du barreau de Diyarbakir) Sezgin Tanrikulu n’a pas traîné pour porter  l’affaire devant le parlement turc  rapporte Hurriyet. » Ce groupe est accusé d’être  la branche turque de l’Etat Islamique (EIIL), ces accusations sont-elles fondées ? Qui sont-ils? A-t-il demandé, par écrit car le Parlement est actuellement fermé.

« A qui appartient le champ où ces militants se sont réunis?   »  « Des entraînements militaires y ont-ils été dispensés ? »Est-il vrai aussi  que les forces de police et de gendarmerie ont été priées de ne pas intervenir alors qu’un appel au jihad en Turquie venait d’être lancé ? » « Si oui, qui leur a donné l’ordre ? » a-t-il continué .

En attendant les réponses d’Ekfan Ala, le ministre de l’intérieur interpellé par le député de l’opposition, l’affaire fait du bruit dans les médias turcs, même si je doute qu’elle ne soit relayée sur les principales chaînes de TV. On s’y préoccupe davantage du drame de Gaza que de la menace que fait peser l’ État Islamique, pourtant bien présent sur la frontière turque et qui détient en otage tout le personnel du consulat turc de Mossoul, dont un bébé, depuis plus d’un mois et demi.

Stand en soutien à L'EIIl, Fatih Istanbul fin juin 2014
Stand en soutien à L’EIIl, Fatih Istanbul fin juin 2014

Le mois dernier, certains médias avaient révélé la tenue d’un stand pro EIIL en plein centre de Fatih, un quartier très conservateur du centre de la cité.  Le drapeau de l’organisation jihadiste  déployé sur le stand n’avait pas semblé poser une menace à l’ordre public aux autorités municipales. Il est  vrai qu’il n’a pas l’air d’attirer les foules. Et puis  l’emblème de l’organisation s’affiche  dans d’autres quartiers d’Istanbul de façon plus pérenne  comme à Güngören au fronton de l’association HISADER.  Une association que les médias turcs accusent d’être un centre de recrutement pour l’EIIl, que des milliers de Turcs (et Kurdes ) de Turquie ont rejoint, faisant pour certains des va et vient entre les zones de combats, notamment au Kurdistan syrien (Rojava) et la Turquie.

Camion aide humanitaire INSAHER, logo EIIL ISIS
Camion aide humanitaire INSAHER, logo EIIL ISIS

Une association qui  n’hésite pas non plus à afficher le logo de l’EIIL (pourtant interdite en Turquie) sur ses camions d’aide humanitaire pour la Syrie. A mon avis on ne doit pas trouver que du lait en poudre pour les bébés ou des couvertures pour les réfugiés, dans ces camions….Une chose est sûre : ils ne craignent pas de se balader dans Istanbul en affichant ce logo, sans crainte de se faire interpeller, ou caillasser (ce qui arrive parfois à des camions se contentant d’afficher le 21 de Diyarbakir sur leur plaque minéralogique,  quand ils s’engagent hors de la zone pro BDP).

8 juillet 2014 incendie d'une mosquée chiite Esenyurt Istanbul.
8 juillet 2014 incendie d’une mosquée chiite Esenyurt Istanbul.

Depuis l’EIIL  est fortement soupçonné par certains, notamment par l »Association des Droits de l’homme (IDH), d’être responsable de l’incendie qui a ravagé la mosquée Muhammediye,  une des 70 mosquées chiites  (Jafari)  de la ville, le 8 juillet dernier dans le quartier d’Esenyurt.  La police locale en  attribue la responsabilité à un cambrioleur  drogué et n’y voit qu’une malheureuse coïncidence avec les destructions massives de lieux de culte chiites par les fous furieux de l’EIIL en Irak (et en Syrie) au même moment.   Mais cette  coïncidence est quand-même étrange. Une autre mosquée chiite avait été incendiée à la mi juin  dans le même quartier.  Et l’imam de la mosquée déclare  avoir été  l’objet de menaces.

Des incendies  qui ont  inquiété la petite communauté chiite   je présume essentiellement d’origine azérie- d’Istanbul. C’était sans doute le principal objectif des incendiaires.

Dans un autre contexte, le  joyeux pique-nique d’ Ömerli serait sans doute passé davantage  inaperçu. Mais depuis la prise de Mossoul  et la crise des otages le 10 juin dernier, les choses ont un peu  changé.  De telles festivités et leur autopromotion  passent plus difficilement. Les Turcs n’ont sans doute pas oublié que les attentats les plus meurtriers des 10 dernières années en Turquie, comme les attentats suicides de novembre 2003, en plein cœur d’Istanbul, ont été commis par des jihadistes proches d’El Qaida.

Or, en  diffusant  la vidéo de l’appel au jihad, les militants islamistes, qui y apparaissent à visage découvert, veulent sans doute  confirmer  qu’ils sont bien présents à Istanbul et qu’ils ne semblent pas y  craindre grand-chose, qu’ils soient proches de l’État Islamique (EIIL) ou d’autres mouvements jihadistes, alliés ou en concurrence avec ce dernier.

 

 

 

 

 

Le Kurdistan de Syrie (Rojava) menacé par l’EIIL : Appels à la mobilisation pour sauver Kobanê.

Kobanê juillet 2012 image yeni özgür politika

Il y a deux ans exactement, le 19 juillet 2012 le PYD, le parti kurde syrien frère du PKK, prenait le contrôle du canton kurde de Kobanê (700 000 habitants) – Ayn al Arab de son nom arabisé – avec l’accord tacite de Damas, qui en retirait ses troupes. Les deux autres cantons kurdes d’Afrin (à l’ouest) et de Cezire (à l’est), où l’armée gouvernementale conservait toujours une présence par contre, suivaient. Quelques mois plus tard, en novembre 2013, les trois entités territoriales qui composent Rojava, le Kurdistan syrien,  déclaraient leur autonomie sous l’égide du PYD.

Sur Rojava, je conseille l’article « le cavalier seul des Kurdes » publié sur le site Orient XXI en mars dernier. Il propose notamment une excellente carte qui permet de saisir la situation à ceux qui n’en sont pas familiers. Et bien meilleure que celle-ci, qui faute de mieux dépanne quand même :

carte rojava  districts kurdes syrie

J’étais chez un ami kurde fervent sympathisant de Barzani le 19 juillet 2012. Tout comme les membres de sa famille dont le cœur penche davantage pour Öcalan, les images des JT turcs montrant les foules qui se déversaient dans les rues de Kobanê, brandissant drapeaux kurdes et portraits d’Abdullah Öcalan l’avaient réjoui. Chez leurs sympathisants, le sentiment pro kurde l’emporte souvent sur les querelles entre factions.

Elles avaient  moins réjoui les autorités turques. D’autant que depuis l’attaque de Silvan, le 14 juillet 2011 dans laquelle 15 soldats de l’armée turque avait été tués et qui avait marqué la fin du cessez le feu suivi par le PKK (dans le cadre des négociations alors secrètes d’Oslo), la situation était « chaude » dans les provinces kurdes de Turquie. A Tatvan, où j’avais passé une nuit à l’automne suivant, en revenant d’Ercis qui venait d’être ravagée par un séisme, le gérant de la lokanta dont nous étions les seuls clients nous confiait que les gens n’osaient plus sortir le soir car « on ne sait pas ce qui peut arriver ». Et pas question d’aller faire un pique-nique à Yüksekova où je m’étais rendue pour Seker bayrami (fêtes de fin de Ramadan) en août 2012. On y disait que le PKK contrôlait la province d’Hakkari et avait à diverses reprises établi des check point en plein centre ville. En tout cas, ça bardait et le PKK y bénéficiait de la complicité, au moins tacite, de l’Iran voisine, alliée de Hafez el Assad, l’ennemi à abattre pour la Turquie.

Quelques mois plus tard  la Turquie entamait  un processus de paix avec le PKK, puis elle se résignait à discuter avec Salih Muslim le dirigeant du PYD syrien. Mais le blocage de la frontière avec les cantons kurdes qui avait mis un terme au petit commerce frontalier se poursuivait. Elle restait poreuse par contre pour les volontaires au jihad (EIIL et surtout Al Nosra) qui  allaient se confronter avec les YPG kurdes, même si la Turquie a quand-même décidé de fermer ses deux postes frontière, quand en janvier dernier les districts frontaliers avec la Turquie  de Tel Abyad (à l’est de Kobanê) et de Jarablus (à l’ouest) tombaient  entre les mains de l’EILL.

« L’attitude de l’AKP vis à vis de Rojava montre toutes les contradictions du processus de paix » twittait dernièrement le journaliste kurde Hamza Aktan. Un sentiment largement partagé au sein de l’électorat du parti pro kurde. Le blocage de la frontière et le creusement d’un fossé entre Rojava et le Kurdistan irakien avait aussi  terni l’image de Massoud Barzani près des sympathisants apocus, notamment ceux de  la jeune génération.

Malgré ce blocus étranglant l’économie  (de temps à autre allégé et qui doit avoir eu pour conséquence de faire flamber la contrebande et les prix) les cantons de Rojava avaient constitué une région relativement préservée des destructions et des massacres qui déchirent une grande partie du territoire syrien. Mais la prise de Mossoul par l’État Islamique de l’Irak et du Levant – EIIL  et ses alliés vient  de changer la donne.

Tanks EIIL près de la frontière turco syrienne Kobane - Urfa
Tanks EIIL près de la frontière turco syrienne Kobane – Urfa

Depuis le 2 juillet dernier, le canton de Kobanê – harcelé depuis plusieurs mois – est sous le feu d’une offensive d’envergure de l’EIIL renforcé par l’armement lourd abandonné par l’armée irakienne à Mossoul. Les combattant(e)s YPG, entraînés par des HPG (PKK) aguerris qui sont venus grossir leurs rangs, ont beau être autrement plus motivés que les troupes irakiennes l’étaient à Mossoul, ils n’ont pas l’armement dont disposent dorénavant leurs ennemis ou les pershmergas au Kurdistan irakien.

Des milliers de villageois se sont réfugiés dans la ville chef lieu de Kobanê, fuyant les villages menacés par l’avancée de l’EIIL qui s’est forgé sa réputation de cruauté en Syrie. Le massacre de villageois dont de très jeunes enfants sans doute pris par erreur pour des Yézidis en mai dernier (au moins 15  villageois ont été massacrés depuis) et les crucifixions publiques de sympathisants des PYD (taxés d’infidèles) dont les images sont divulguées sur les réseaux sociaux ont de quoi semer la terreur. Peut-être y avait-il des sympathisants d’autres factions kurdes aussi parmi ces suppliciés. Face à la gravité de situation, elles ont fait taire leurs divisions sur le terrain pour unir leurs forces, ce qui leur aurait permis de remporter la victoire lors d’une première contre-offensive.

On peut voir un reportage du journaliste Barzan Iso (en kurde sous titré en turc) dans un village de Kobanê  sur IMC-TV : ICI

Autre reportage ICI

 EIIL détient aussi toujours 133 étudiants de Kobanê, enlevés fin mai à des check point lorsqu’ils revenaient de passer des examens à Alep (certains ont 14 ans). Seuls une vingtaine auraient été libérés depuis, en échange probablement de la libération de 3  prisonniers.

Combattants YPG tués en juillet
Combattants YPG tués en juillet

 Même si l’ EIIL devrait avoir du mal à pouvoir  s’implanter durablement dans cette région qui lui est hostile, l’appel  lancé il y a quelques jours par un commandant  PYD « Ceci n’est pas un slogan : nous manquons d’armement, de munitions et de renforts » est alarmant . Les YPG accusent aussi l’EIIL d’user d’armes chimiques et en appellent à la communauté internationale. En attendant d’en savoir davantage, cela signifie que leurs pertes doivent être lourdes (plusieurs dizaines de tués déclarés).

Hakkari funérailles YPG Kapalak 11 juillet 2014
Funérailles à Hakkari de Fazıl Kapak (Kendal Devan) commandant YPG/HPG tué à Kobanê par EIIL- juillet 2014

Le 8 juillet, avait lieu à Hakkari les funérailles d’un commandant des HPG (PKK) tué à Kobanê. Il avait rejoint » la montagne » il y a 15 ans  et cela faisait un an qu’il combattait avec les YPG. Ce devait être un combattant très expérimenté pour avoir atteint ce grade au sein du PKK où on ne plaisante pas avec la formation militaire.

Öcalan :"J'appelle à la mobilisation pour Rojava contre les gangs"
Öcalan : »J’appelle à la mobilisation pour Rojava contre les gangs »

Après les responsables du KCK depuis Qandil, et les responsables politiques du HDP, c’est le leader du PKK Öcalan qui de sa prison d’Imrali vient de lancer un appel à la mobilisation des Kurdes de tout le Kurdistan (Syrie, Turquie, Irak et Iran) pour aller sauver Rojava. Et on peut être sûr qu’il va être entendu.

Massoud Barzani actuellement en visite à Ankara n’a pas fait de déclaration et les relations restent plutôt tendues malgré de récentes ouvertures entre le PKK et le PDK. Mais  le Parlement à Erbil vient de déclarer son soutien à Rojava. Encore trop tôt pour savoir s’il restera uniquement moral.

Barzani en visite à Ankara.
Barzani en visite à Ankara.

Il est probable qu’il ne sera pas seulement question de pétrole entre Erdogan et Barzani ( qui est accompagné de Karim Sinjari son ministre de l’intérieur). On y discutera aussi de L’EIIL qui retient en otage le personnel du consulat turc à Mossoul.

Certes, les relations des autorités AKP avec l’EIIL sont troubles. Les Kurdes les accusent de continuer à soutenir l’organisation islamiste (notamment d’avoir facilité le passage de jihadistes avant la chute de Mossoul ). Et les autorités turques sont restées bien muettes sur l’assaut de l’EIIL contre Kobanê, comme si ce qui se passe à leur frontière ne les concernaient pas.

EIIL en Syrie et en Irak Juillet 2014
EIIL en Syrie et en Irak Juillet 2014

Mais le contrôle par l’Armée Islamique d’un grande partie déjà de la frontière turco syrienne doit probablement (logiquement ?) les inquiéter. Et c »est toute la haute Mésopotamie, de plusieurs barrages sur l’Euphrate et de l’ensemble du pétrole syrien (qu’il contrôle déjà en partie, le reste étant dans les mains du PYD) ainsi que la jonction d’un large territoire syrien avec le tout nouveau « califat islamique » irakien  que risquerait d’entraîner à terme la prise de Kobanê . L’armée turque vient de se renforcer à Urfa sur la frontière avec le canton kurde. Ce n’est sans doute pas pour y prêter main forte à l’État Islamique.

YPG blessé soigné Urfa juillet2014
YPG blessé à Kobani soigné dans un hôpital à Urfa (Turquie)

En tout cas, alors que les Kurdes (et pas seulement eux) accusent régulièrement les postes frontières de cette province de permettre le passage d’ambulances convoyant des blessés jihadistes (vidéo ici )vers les hôpitaux de la province – même chose à Hatay –  dorénavant c’est pour les blessés YPG qui sont soignés à leur tour dans les hôpitaux publics d’Urfa , que s’ouvre celui du district de Suruç, frontalier avec Kobanê. Plusieurs blessés ont témoigné à des journalistes de la violences des confrontations.

 Il n’y a pas du avoir beaucoup de combattants PKK blessés  à se faire soigner  dans les hôpitaux publics du pays ces dernières décennies ( des malades peut-être depuis le début du processus de paix ?) Et entre YPG et PKK la nuance est de plus en plus mince.

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Camion IHH distribuant aide alimentaire à Rojava pour la première fois

Il y a quelques jours c’est aussi ce poste frontière que franchissaient les 13 camions pour Kobanê sur les 27 affrétés par IHH (l’association humanitaire islamiste, proche de l’AKP, célèbre depuis le Mavi Marmara et parfois accusée de venir en aide aux factions jihadistes)  qui pour la première fois allait ravitailler les trois cantons de Rojava.

Il s’agit peut-être juste de donner des gages à l’électorat kurde pro PKK, que l’AKP ne peut pas se permettre de se mettre à dos en cas de second tour à l’élection présidentielle. Mais je ne serais pas outre-mesure étonnée que l’appel d’Öcalan à la mobilisation générale fasse aussi l’affaire de ses principaux interlocuteurs turcs à Imrali. D’autant que l’ASL, l’armée syrienne libre (très soutenue par la Turquie) a déclaré soutenir les YPG et que des combats ont eu lieu à proximité de l’enclave turque de Süleyman Şah.

En 2004 j’affirmais aussi que le Kurdistan irakien dont personne n’aurait osé écrire le nom dans un journal turc (ni moi le prononcer à la frontière côté turc !)  était bien utile pour protéger la Turquie du bourbier dans lequel sombrait le reste de l’Irak. Mais j’ignore qui reste le principal ennemi (ou le plus menaçant) pour les autorités turques : Hafez el Assad  dont l’aviation bombarderait des positions de l’EIIL près de Qamishli dans le canton kurde de Cezire,  ou le « Calife » de Mossoul.

Quant au PYD/ PKK, s’il avait accepté de se retourner contre Assad comme la Turquie le souhaitait, cela fait sans doute un bail que le processus de paix aurait décollé.

Dans les cantons de Rojava, il semble que c’est la mobilisation générale. Les combattantes des YPG, porteuses d’une » image de modernité » à l’antipode de celle véhiculée par les combattants jihadistes, sont déjà célèbres (c’est tout juste si les médias qui couvrent la région ne donnent pas l’impression  qu’il n’y aurait  que des femmes dans les YPG).

YPG combattantes
Combattantes kurdes YPG

Mais dorénavant les médias sociaux véhiculent aussi des images moins habituelles de villageoises beaucoup moins jeunes ayant pris les armes, chargées de montrer l’ampleur de la mobilisation populaire.

Villageoises kurdes  Kobanê  juillet 2014
Villageoises kurdes ayant pris les armes, Kobanê juillet 2014

Dans le canton de Cezire  un service militaire obligatoire pour tous les jeunes entre 18 et 30 ans (avec des dérogations) vient d’être instauré. Quelques semaines auparavant, les YPG signaient à leur tour (le PKK l’a fait il y a quelques mois) l’appel de Genève prohibant  l’engagement de combattants mineurs dans des conflits armés et l’emploi de mines antipersonnel. Un engagement qui risque d’être difficile à appliquer strictement dans les villages assiégés où les villageois prêtent main forte aux YPG.

Mais c’est une vraie avancée, qui va aussi permettre de distinguer les YPG dans le(s) conflit syrien . Il y a peu, les médias turcs révélaient qu’un gamin turc  de 14 ans qui avait pu franchir la frontière en versant 20 TL (7 euros) à des contrebandiers ( il venait d’Ankara, comment les avaient-ils déniché ces contrebandiers ?) était soigné dans un hôpital d’Urfa après avoir été blessé dans les rangs de l’EIIL.

Province d'Urfa. Manifestation de solidarité sur la frontière  avec Kobane
Province d’Urfa. Manifestation de solidarité sur la frontière avec Kobane

Chez les Kurdes de Turquie, c’est la mobilisation pour Kobanê.  Depuis le 9 juin le  HDP a implanté un camp de tentes sur la frontière (Bilecik/Urfa). Des Kurdes d’Urfa y manifestent leur soutien à leurs cousins, belle-soeurs ou beau-frères  qui vivent  de l’autre côté de ce rideau de fer.

Le 14 et le 15 juillet  des  sympathisants venant de 7 provinces y sont attendus. Des artistes, comme les Kardes Türküler ou Fehrat Tûnç se rendent aussi sur la frontière  pour y manifester leur soutien. Pour ceux qui lisent le turc, comme d’habitude je conseille de lire les commentaires des lecteurs sur l’article que les Sanliurfa.com consacrent à cette mobilisation.

Suruç Urfa soutien aux YPG et Rojava kobani
Des Kurdes d’Urfa s’en prennent à la frontière qui les séparent de Kobanê (Kurdistan de Syrie).

Les leaders du mouvement kurde appellent à faire tomber cette frontière et à permettre aux Kurdes  de Turquie d’aller soutenir leurs cousins  à  Kobanê.  Mais c’est aussi  la division entre Kurdistan de Syrie et de Turquie (Ouest et Nord comme disent les militants) que ces hommes sont en train de faire tomber.

frontière syrienne Birecik  Kobane
Après avoir franchi la frontière syrienne, ce monsieur va revenir à Urfa Birecik
Par contre ces garçons vont filer vers Kobane
Par contre ces garçons vont filer vers Kobane

On peut voir ces personnes  franchissant la frontière sur la vidéo : ICI

 Les volontaires n’ont pas attendu le démontage du mur de barbelés. Si le phénomène n’est pas nouveau, ces derniers jours des dizaines de Kurdes de Turquie l’auraient déjà franchie clandestinement. Comme tous les nouveaux mobilisés, ils partent au combat après 15 jours de formation pour ceux qui en ont besoin – pas pour les PKK qui rejoignent certainement Kobanê en nombre, ni sans doute pour les militants déjà formés en Turquie ces derniers mois. Et il est probable que durant ces deux journées de mobilisation beaucoup d’autres partent les rejoindre.

Il y a quelques jours le journaliste Barzan Iso twittait de Kobanê « Kobanê ne peut compter que sur le Nord (Kurdistan de Turquie) ». Effectivement, il peut compter sur sa solidarité.

réfugiés kurdes syriens kobanê juillet 2014
Réfugiés de Kobanê arrivant à Urfa

Dans l’autre sens, ce sont de nouveaux réfugiés qui la franchissent. Dans la province d’Urfa, ils sont déjà plus de 200 000. Et la question des réfugiés, dont les pays de l’UE se contrefichent (sauf pour les empêcher d’entrer) doit aussi  préoccuper les autorités turques et celles du Kurdistan  d’Irak.

Plus tard : Et effectivement des centaines de volontaires Kurdes ont franchi la frontière à Urfa pour rejoindre les YPG de Kobanê  entre le 14 et le 15 . Et  sans discrétion, ce mouvement a été salué par des feux d’artifices  comme on voit sur  la vidéo de  l‘article des Sanliurfa.com.  Près d’un millier de Kurdes de Turquie avaient auparavant déjà rejoint les YPG, selon les chiffres qui viennent seulement d’être divulgués sur les médias turcs.

Les autorités turques sont-elles contraintes de  laisser faire  pour éviter de faire exploser le processus de paix (ce n’est pas le moment !) ? Ou est-ce que cela les arrange maintenant que les YPG/PKK risquent leur peau pour contenir l’avancée de l’Etat Islamique qu’elles ont pourtant utilisé contre ces mêmes YPG ?

C’est Urfa qui accueillait les routiers otages de l’EIIL alors que près de là les djihadistes se déchaînent (Kobanê)

Routiers TIR arrivée Urfa

Le 3 juillet a été un beau jour pour Celahattin Güvenç le nouveau maire AKP d’Urfa, Et  pas seulement car venait d’être officialisée, deux jours plus tôt, la candidature de Recep Tayyip Erdogan à la première élection présidentielle au suffrage universel de l’histoire de la République turque. Ce soir là, toutes les chaînes de télévision turques étaient braquées sur Urfa.  C’est là qu’atterrissait l’avion de la THY qui ramenait les 31 routiers retenus en otage depuis le 9 juin près de Mossoul, par des jihadistes d’ ISIS/ EIIL (ou par des tribus alliées).

Outre probablement une rançon (qui s’élèverait à 50 000 $ par camion) et peut-être d’autres arrangements, les ravisseurs ont aussi mis la main sur les 28 camions citernes et sur leur cargaison en mazout. Un joli butin, alors que les affrontements qui font rage pour le contrôle de la raffinerie de Baji qui ravitaille le Nord du pays a provoqué une grave pénurie d’essence. A Mossoul, c’est ISIS/ EIIL qui dorénavant contrôle sa distribution. Et leurs véhicules ne sont pas du genre à consommer du 4 litres/100.

Les chauffeurs routiers auraient été enlevés car leur firme (une firme de Gaziantep) n’aurait pas versé sa taxe habituelle aux rebelles jihadistes selon des témoignages de routiers. Cet enlèvement a sans doute aussi un lien avec l’enlèvement du personnel du consulat turc de Mossoul le surlendemain, même s’il s’agit peut-être de groupes de ravisseurs différents. On peut au moins s’interroger sur le fait qu’après cet « avertissement », les autorités turques n’aient pas décidé d’évacuer au moins les femmes et les 3 enfants de leur consulat. Mais la libération des routiers est peut-être de bon augure en ce qui les concerne.

camion citerne Irak

 J’espérais qu’aucun routier n’avait perdu son gagne pain dans cette éprouvante expérience Un camion citerne étant encore plus onéreux qu’un semi-remorque, je pensais qu’il n’y avait pas d’indépendants parmi eux. Je me trompais. Hanifi Aslan, un père de 6 enfants était ce qu’on peut appeler un « faux indépendant » (routiers propriétaires de leur camion, contractuels pour une grosse firme). Ce routier d’Urfa avait épargné pendant 25 ans pour devenir propriétaire du camion sur lequel les jihadistes ont mis la main. Et il s’est probablement endetté pour le faire.  J’ignore s’il est prévu de le dédommager, mais il n’en est question nulle part. Et il y en a sans doute d’autres comme lui.

H. Aslan chauffeur routier ex otage de EIIL a perdu son camion
H. Aslan chauffeur routier ex otage de EIIL a perdu son camion

Ces routiers de l’international (GR – grande route dans le langage routier) sont bien peu rémunérés (environ 1000 euros) pour le métier de dingue qu’ils font. Un boulot très dangereux en plus : 80 d’entre eux ont été tués sur les routes irakiennes depuis l’invasion américaine. Je parlerai peut-être de leurs conditions de travail dans un prochain billet – l’avantage de ne pas voyager comme un(e) privilégié(e), c’est qu’on rencontre d’autres voyageurs dont des routiers. Mais il suffit de voir les images qui ont été divulguées de leurs familles pour comprendre que l’or noir c’est pour d’autres, pas pour ceux qui risquent leur peau et usent leur santé à le transporter.

routiers TIR otages Mossoul  retrouvailles famillesRoutiers TIR otages ISIS retrouvailles familles photo Evrensel

Les infos du soir du 3 juillet montraient les images émouvantes des retrouvailles avec les familles qui les attendaient en compagnie de Monsieur le maire d’Urfa sur le tarmac de l’aéroport. Celles-ci n’étaient sans doute pas toutes là d’ailleurs. En apprenant leur libération, beaucoup avaient fait le trajet jusqu’au poste frontière de Silopi ( à 6 heures de route d’Urfa) pensant qu’ils arriveraient par là, ce qui semblait logique, d’autant que certains routiers sont originaires de la province frontalière de Sirnak (les autres sont surtout d’Urfa et de Mardin), comme la majorité des chauffeurs de TIR qui font le trajet avec l’Irak.

Mais après une première étape au camp de réfugiés pro PKK de Marmur, les ex otages ont été conduits à Erbil où un avion de la THY spécialement affrété les a conduits à Urfa après une escale à Ankara.

Les familles avaient sans doute été d’abord averties de leur libération par les routiers eux-mêmes. Certains ont communiqué régulièrement pendant leur détention avec leurs proches via leurs téléphones portables, très certainement avec l’accord tacite de leurs ravisseurs (même si le « discours officiel » affirme le contraire). C’est par les médias turcs que j’étais au courant de ces échanges téléphoniques. Les ravisseurs devaient donc l’être aussi.

Cette tolérance devait participer à une stratégie de communication, qui va de pair avec les témoignages d’ex-otages qui affirment avoir été plutôt bien traités malgré des conditions de détention très éprouvantes. Suite à des bombardements(ou peut-être à des changements de ravisseurs) leur lieu de détention a changé plusieurs fois et les températures pouvaient dépasser les 50 degrés, alors que les conditions sanitaires étaient plus que précaires (ça m’étonnerait qu’il y avaient des douches dans ces lieux de détention). Un routier a du être hospitalisé le jour de sa libération, à la suite d’une crise cardiaque.

Mais ils ont vite su que leurs vies n’étaient pas menacées, leur ravisseurs leur ayant affirmé qu’ils ne feraient aucun mal à d’autres « Musulmans », ce qu’il faut traduire par Sunnites. Heureusement qu’il n’y avait pas d’Alévis ou d’Alaouites parmi eux, quand on sait le sort que ces bons musulmans réservent aux Shiites dans la province de Ninive : plus de 200 Turkmènes shiites y auraient été massacrés en un mois. 200 000 ont fui la province.

Leurs ravisseurs ont tenté de les distraire par des lectures du Coran. Mais les cigarettes des fumeurs n’ont pas été confisquées, selon un routier témoignant pour Siverek.com Et heureusement ils auraient été dispensés du jeûne de Ramadan à cause des températures. Cela étant, après cette expérience ceux qui témoignent n’ont pas l’air d’être très enthousiastes pour repartir pour l’Irak. On les comprend.

 Routiers TIR otages repas Urfa

Ce n’est certainement pas pour raccourcir le temps de trajet des routiers originaires d’Urfa que le retour en avion a été privilégié : pour ceux originaires de Mardin et surtout de Silopi , cela l’a rallongé. Ils ont du reprendre la route, heureusement après s’être restaurés d’un copieux repas d’iftar (rupture de jeûne) pour arriver chez eux peu avant le lever du jour.

Celahattin Güvenç maire AKP d'Urfa accueille les routiers ex otages
Celahattin Güvenç maire AKP d’Urfa accueille les routiers ex otages de l’EIIL

Ce choix répondait peut-être aussi à d’autres impératifs, mais il est probable que l’accueil des ex otages sur le territoire turc par une mairie AKP a été privilégié. Or la mairie de Silopi ( et de la province de Sirnak) est BDP (pro kurde). De plus sur un tarmac il est plus aisé de contrôler le comité d’accueil : les caméras ont pu ainsi s’attarder sur un tayyipci de l’assistance qui manifestait bruyamment son enthousiasme et sa reconnaissance pour Recep Tayyip Erdogan et qui aurait peut-être été plus difficile à dénicher à Silopi où le BDP l’a emporté avec 80 % des suffrages. Et puis avec le maire marasli d’Urfa les médias ont pu continuer à parler de « routiers turcs », alors qu’ils doivent tous être Kurdes ou Arabes.

Urfa frontière Suruç ISIS EIIL
Urfa frontière syriene (Kobanê) ;en 2 jours plus de 3000 tirs de mortiers. Début juillet 2014

Espérons pour les routiers d’Urfa libérés qu’ils ne résident pas sur une zone frontalière avec la Syrie, notamment dans le district de Suruç, s’ils veulent prendre un peu de distance avec l’ambiance de Mossoul. L’image donne une idée du climat sur cette frontière.

De l’autre côté l’ l’EIIL/ ISIS se déchaîne depuis le 2 juillet contre le canton kurde syrien de Kobanê (Rojava). Et depuis qu’elle a mis la main sur l’armement de l’armée irakienne à Mossoul, l’organisation islamiste est bien mieux armée. Le danger est tel que les différentes factions kurdes rivales (YPG et KNC) combattraient cette fois ensemble. Des dizaines de combattants kurdes des YPG (dont au moins un jeune originaire d’Urfa/Suruç et une jeune femme de Erzurum/ Karayazi) ont été tués en une semaine. L’EIIL aussi aurait subi de lourdes pertes. Des villageois ont été massacrés. Des villages se sont vidés de leurs habitants qui ont fui pour le chef lieu (120 000 habitants) ou vers la Turquie . Enfin ceux qui n’ont pas pris les armes. 9 de ces gros bourgs sont maintenant occupés par l’EIIL/ISIS

Siverek eau électricité coupé photo Siverekgençlik
Villageois de Siverek en quête d’eau.

Espérons aussi pour eux qu’ils ne font pas partie des administrés de la province (à Siverek par exemple) comme ceux d’autres provinces (comme à Silopi) qui ont eu la bonne surprise de découvrir que TEDAS, la compagnie d’électricité (privatisée depuis un an) responsable de nombreuses coupures dans toute la région la nuit électorale du 30 mars, venait de leur couper l’eau et l’électricité pour Ramadan. Ce qui là encore pourrait leur rappeler leurs conditions de détention : à Urfa aussi les chaleurs sont caniculaires en juillet.

On est assez loin de la belle image de la Turquie idéalisée par les reklam de Ramadan, que j’avais présentée dans un billet, il y a quelque  temps déjà.

Celahattin Güvenç maire AKP Urfa accueil TIR otages Mosul
Le maire AKP d’Urfa en compagnie de familles des routiers libérés (3 juillet 2014)

Pour monsieur le maire d’Urfa la nuit du 3 juillet et l’accueil des routiers a été une trêve bienfaisante. Mais cela  gronde dans sa province (les commerçants d’Urfa privés d’électricités sont ravis). Heureusement la chaîne de TV pro gouvernementale qui divulguait les belles images de retrouvailles s’était bien gardé de profiter de l’occasion pour donner la parole à ses administrés mécontents ou inquiets.

Avoir ces braves combattants jihadistes comme voisins, ce doit être de moins en moins rassurant. Et ISIS/EIIL contrôle déjà la frontière à Akçakale (province d’Urfa) et à Karkamis dans la province voisine de Gaziantep. Les postes frontières sont fermées, mais les déplacements clandestins  ne seraient pas  interrompus selon des journalistes présents sur place. La frontière reste de fait ouverte aussi pour les YPG : des blessés sont soignés à l’hôpital de Suruç. Mais si  Kobanê tombe,  c’est presque toute la frontière syrienne avec la province d’Urfa qui sera entre les mains de l’EIIL .

Irak : les Turkmènes shiites de Tal Afar se réfugient près des Kurdes yézidis du Sinjar

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Moins d’une semaine après la prise de Mosoul par l’armée islamique de l’Irak et du Levant (ISIS/EIIL), à 50 km de là,  la ville de  Tal Afar au Nord ouest de la province de Ninive tombait à son tour. Cette nouvelle conquête territoriale est un haut lieu de l’opposition sunnite à l’occupation américaine Dès 2004 les troupes américains y avaient livré plusieurs batailles détruisant en grande partie la ville contre des soulèvements, d’abord baathiste (en 2004) et rapidement islamistes (2005), sans jamais réussir à la contrôler rappelle un article du Telegraph. Les attentats à la bombe et les assassinats y ont fait des milliers de victimes.

En Août 2007, en pleine période de grandes festivités yézidies,  4 camions suicides avaient explosé quasi simultanément dans 2 villages de la montagne voisine du Sinjar, tuant plus de 400  Yézidis, une minorité religieuse exécrée des radicaux islamistes. L’attentat le plus meurtrier jamais perpétué en Irak, qui n’a pourtant pas été épargné.

Et en mai  dernier les Yézidis  étaient des milliers à avoir fui la ville voisine de Rabia après la multiplication d’assassinats perpétués contre eux par ISIS. Et une quinzaine d’entre eux auraient été massacrés lorsque les prisons ont été vidées à Mossoul.

A Tal Afar, comme à Mossoul, ISIS prélevait déjà un impôt islamique obligatoire sur la population pour financer sa guerre en Syrie « Pour pouvoir ouvrir ma pharmacie je devais leur verser 200$ chaque mois » expliquait un de ses habitants au Telegraph.

Le processus y est le même que celui qui s’est produit à Mossoul. Une fois les troupes irakiennes chassées de la ville, ceux qui en prennent le contrôle sont des insurgés locaux, qui pour la plupart s’en prenaient déjà l’armée américaine et à ceux accusés de les servir. Ce ne sont ni des novices ni des inconnus pour les habitants.

Des dizaines de milliers de personnes ont déjà fui cette ville de 200 000 habitants, à majorité turkmène. Si comme ailleurs, une partie de ceux-ci ont surtout fui les combats, c’est la peur de représailles qui fait fuir les Turkmènes shiites (A Tal Afar une partie  des Turkmènes sont sunnites et il y aurait eu des confrontations entre eux), créant l’émoi en Turquie.  Certes, la prise de la ville n’aurait pas été accompagnée de massacres de civils shiites. Pour le moment du moins, ceux qui dirigent l’insurrection sunnite semblent éviter de s’en prendre aux populations civiles. Il est vrai que ceux des minorités religieuses  qui n’avaient pas encore quitté la province multiconfessionnelle de Ninive depuis l’invasion américaine  ont fui en masse devant son avancée.

Mossoul manifestation de soutien à ISIS EIIL

 Son avancée fulgurante montre que la branche irakienne de l’armée islamique d’Irak et du Levant est disciplinée et organisée. Aucune rumeur de pillages non plus alors que les villes sont vidées d’une partie de ses habitants, ni d’églises détruites. La ville de Mossoul n’aurait jamais connu un tel calme depuis 2003. De toute  évidence, le premier objectif est d’obtenir le soutien de la population, déjà en partie acquise tant le régime de Maliki y est exécré.

Seuls d’anciens cadres militaires peuvent imposer une telle discipline : l’armée du Baath, liquidée par les Américains s’est en partie reconstituée sous les drapeaux noirs d’ISIS. Les jours qui viennent diront s’il s’agit d’une armée de fanatiques islamiques (qui menacent de s’en prendre aux lieux saints shiites de Kerbela et Najdaf)  comme sa branche syrienne, et quel est le poids de cette composante dans cette alliance entre ISIS et les autres forces qui composent la rébellion sunnite. Déjà des dissensions auraient éclaté entre différentes fractions.

Il est à craindre qu’une fois le nouvel ordre installé dans les régions conquises, débute la construction d’un « califat islamique » sectaire où les minorités religieuses n’auraient quasiment  pas le droit d’exister, comme à Raqqa,  sous contrôle d’ISIS en Syrie.  On assisterait alors à la fin d’une épuration ethnique déjà largement entamée. Certains témoignages rapportent que  les  Chrétiens de Mossoul   y  cacheraient la croix qu’ils affichaient à leur cou et que les femmes seraient désormais contraintes de voiler leurs cheveux. Mais sur les 5000 Chrétiens qui vivaient encore  dans cette ville, seuls quelques centaines seraient restés en zone sunnite administrée dorénavant par ISIS ( à l’ouest du Tibre). Autres témoignages ICI

Et à tout moment la situation peut dégénérer en guerre civile interconfessionnelle  entre Sunnites et Shiites, qui n’épargnerait pas les Turkmènes shiites.

Consulat turc mossoul

La prise d’otage du personnel du consulat turc à Mossoul n’a pu que renforcer la crainte des Turkmènes shiites de Tal Anfar, qui devaient sans doute bénéficier d’une certaine protection de la Turquie, puissante alliée de la minorité sunnite malmenée par le régime de Maliki.

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Certains rejoignent Dohouk ou Kirkouk. Mais c’est dans la montagne yézidie du Sinjar à quelques dizaines de kilomètres de là, un territoire disputé désormais entièrement sous contrôle des pesmergas kurdes qui en contrôlent rigoureusement l’entrée, qu’ils trouvent pour la plupart refuge. Les réfugiés Turkmènes shiites, y seraient plus de 60 000 selon les Yüksekova Haber. Les écoles et les salons de mariage du Sinjar ont été transformés en centre d’hébergement d’urgence pour des milliers de familles de réfugiés.

TelAfarFlüchtlinge Ezidi press

 Face à cet afflux, le ravitaillement commencerait déjà à être insuffisant  A Erbil, avec la pénurie d’essence due à l’augmentation brutale du nombre de véhicules, les automobilistes doivent faire la queue pendant cinq heures devant les stations d’essence (avec la chaleur qu’il y fait, cela doit être insupportable). Mais à Sinjar ce sont aussi les denrées de bases, comme le lait pour les enfants, qui manqueraient. Même en y mettant le prix, on ne trouverait plus à s’approvisionner sur les marchés locaux. La population y a sans doute plus que doublé en quelques jours.

réfugiés turkmènes shiites sinjar

Turkmen Sinjar

Des Turkmènes trouvant refuge chez des Kurdes yézidis (et Chabaks, autre minorité religieuse très menacée), voilà ce que les nationalistes turcs  qui se posent en grands défenseurs de la cause turkmène auraient eu bien du mal à imaginer. La micro minorité yézidie qui subsiste encore en Turquie est la plus discrète de toutes les minorités religieuses et les massacres dont elle a été victime lors de l’effondrement de l’Empire Ottoman restent largement ignorés.  Des centaines de milliers de  Yézidis vivant dans l’Empire ottoman, ils ne sont plus quelques centaines en Turquie :  outre quelques villages dans la province de Bitlis, il y aurait encore quelques familles à Hakkari où vivaient autrefois une importante communauté, m’a-t-on aussi affirmé, et quelques unes à Urfa, Batman, Mardin et  Diyarbakir.  Au point qu’elle en est invisible.  C’est dire à quel point il ne fait pas bon d’y être yézidi.

Yezidi

Le dernier exode de  Yézidis de Turquie a eu lieu dans les années 1970 -1990 . A la même époque, les minorités chrétiennes (Assyriens, Chaldéens, Arméniens) qui subsistaient dans les mêmes régions se réduisaient aussi comme peau de chagrin. On était alors  demandeur de main d’œuvre en Europe et des communautés yézidies se sont reconstituées en Allemagne et en Suède. En avril dernier, Ayla Akat Ata, une députée kurde du BDP a déposé une motion au parlement pour exiger que leurs droits civils et leurs propriétés spoliées leur soient restitués. La cause des Yézidis de Turquie a peut-être davantage de chance d’être entendue maintenant.

Peu avant le début du processus de paix, des images montrant des combattants PKK accomplissant des rituels yézidis avaient été divulgués par certains médias. Elles étaient aussi destinées à ses sympathisants. Les Yézidis sont certes adulés comme étant les « vrais Kurdes » par une partie des nationalistes kurdes, qui affirment que tous les Kurdes étaient yézidis avant d’être islamisés. Mais elles étaient à même de choquer des sympathisants très religieux.

Il est possible d’ailleurs que ces combattants yézidis accomplissant leurs rituels solaires étaient originaires du Sinjar. J’avais entendu dire qu’on y était volontiers pro PKK dans cette montagne. Mais je ne peux pas le confirmer. Cela étant, la société turque reste une société multiculturelle et il est probable que bien des nationalistes ou des ultra religieux ne trouvent rien de surprenant à ce  que des Kurdes yézidis – même pro PKK le cas échéant – c’est à dire tout ce qu’ils exècrent le plus au monde,  protègent leurs  » frères »  turkmènes.

Et justement Karayilan vient d’annoncer que le PKK se tenait  prêt à venir défendre le Sinjar et Kirkouk où vit aussi une importante communauté turkmène shiite. De quoi rassurer peut-être le front turkmène un des partis de la communauté (les Turkmènes doivent en avoir 4 ou 5 ) proche de l’extrême droite turque  qui vient de lancer un appel à la Turquie. Il craint que 100 000 Pershmergas ne soient pas capables à eux seuls de défendre la province.

Un excellent article sur les Yezidis ICI

NB : alors que les Shiites turkmènes continuaient à fuir Tal Afar, 23 villageois turkmènes eux aussi shiites étaient massacrés par ISIS dans la province de Salahadin. Nouvelles informations ICI

Le  22 :  Le nombre de réfugiés au Sinjar atteindrait 90 000, un camion de vivres venu de Turquie y est arrivé. D’autres seraient encore  bloqués.

Le même jour c’est l’aéroport de Tal Afar encore tenu par l’armée irakienne qui est tombé aux mains d’ISIS. Les troupes du général Abu Walid n’y étaient plus approvisionnées en ravitaillement et en munitions. Celui qui est surnommé le « Lion de Maliki » s’est replié au Sinjar avec 600 hommes où ils ont été accueillis par les peshmergas. Selon le site kurde Basnews il y aurait de violents combats  entre ISIS et les peshmergas.