Joyeux pique-nique pro EIIL pour fêter la fin du Ramadan à Istanbul

Ömerli Istanbul appel au jihad 28 juillet 2014

C’est un étrange pique-nique que des membres du Tevhid, une association islamiste turque ont  organisé pour célébrer la fin de Ramadan à Ömerli, un village au Nord Ouest d’Istanbul, le 28 juillet dernier.  Les quelques centaines de militants qui étaient rassemblés ne se sont pas contentés de réciter des prières. Un appel au jihad en Turquie y  était aussi lancé, relayé par une vidéo mise en ligne sur le site de l’association, un site considéré proche de l’Etat Islamique (EIIL).

vidéo sur l‘article de Radikal ICI

istanbulda-isid-piknikte-Evidemment, la diffusion de cet appel au jihad lancé depuis Istanbul a crée un choc.

Le député CHP  (et ancien président du barreau de Diyarbakir) Sezgin Tanrikulu n’a pas traîné pour porter  l’affaire devant le parlement turc  rapporte Hurriyet. » Ce groupe est accusé d’être  la branche turque de l’Etat Islamique (EIIL), ces accusations sont-elles fondées ? Qui sont-ils? A-t-il demandé, par écrit car le Parlement est actuellement fermé.

« A qui appartient le champ où ces militants se sont réunis?   »  « Des entraînements militaires y ont-ils été dispensés ? »Est-il vrai aussi  que les forces de police et de gendarmerie ont été priées de ne pas intervenir alors qu’un appel au jihad en Turquie venait d’être lancé ? » « Si oui, qui leur a donné l’ordre ? » a-t-il continué .

En attendant les réponses d’Ekfan Ala, le ministre de l’intérieur interpellé par le député de l’opposition, l’affaire fait du bruit dans les médias turcs, même si je doute qu’elle ne soit relayée sur les principales chaînes de TV. On s’y préoccupe davantage du drame de Gaza que de la menace que fait peser l’ État Islamique, pourtant bien présent sur la frontière turque et qui détient en otage tout le personnel du consulat turc de Mossoul, dont un bébé, depuis plus d’un mois et demi.

Stand en soutien à L'EIIl, Fatih Istanbul fin juin 2014
Stand en soutien à L’EIIl, Fatih Istanbul fin juin 2014

Le mois dernier, certains médias avaient révélé la tenue d’un stand pro EIIL en plein centre de Fatih, un quartier très conservateur du centre de la cité.  Le drapeau de l’organisation jihadiste  déployé sur le stand n’avait pas semblé poser une menace à l’ordre public aux autorités municipales. Il est  vrai qu’il n’a pas l’air d’attirer les foules. Et puis  l’emblème de l’organisation s’affiche  dans d’autres quartiers d’Istanbul de façon plus pérenne  comme à Güngören au fronton de l’association HISADER.  Une association que les médias turcs accusent d’être un centre de recrutement pour l’EIIl, que des milliers de Turcs (et Kurdes ) de Turquie ont rejoint, faisant pour certains des va et vient entre les zones de combats, notamment au Kurdistan syrien (Rojava) et la Turquie.

Camion aide humanitaire INSAHER, logo EIIL ISIS
Camion aide humanitaire INSAHER, logo EIIL ISIS

Une association qui  n’hésite pas non plus à afficher le logo de l’EIIL (pourtant interdite en Turquie) sur ses camions d’aide humanitaire pour la Syrie. A mon avis on ne doit pas trouver que du lait en poudre pour les bébés ou des couvertures pour les réfugiés, dans ces camions….Une chose est sûre : ils ne craignent pas de se balader dans Istanbul en affichant ce logo, sans crainte de se faire interpeller, ou caillasser (ce qui arrive parfois à des camions se contentant d’afficher le 21 de Diyarbakir sur leur plaque minéralogique,  quand ils s’engagent hors de la zone pro BDP).

8 juillet 2014 incendie d'une mosquée chiite Esenyurt Istanbul.
8 juillet 2014 incendie d’une mosquée chiite Esenyurt Istanbul.

Depuis l’EIIL  est fortement soupçonné par certains, notamment par l »Association des Droits de l’homme (IDH), d’être responsable de l’incendie qui a ravagé la mosquée Muhammediye,  une des 70 mosquées chiites  (Jafari)  de la ville, le 8 juillet dernier dans le quartier d’Esenyurt.  La police locale en  attribue la responsabilité à un cambrioleur  drogué et n’y voit qu’une malheureuse coïncidence avec les destructions massives de lieux de culte chiites par les fous furieux de l’EIIL en Irak (et en Syrie) au même moment.   Mais cette  coïncidence est quand-même étrange. Une autre mosquée chiite avait été incendiée à la mi juin  dans le même quartier.  Et l’imam de la mosquée déclare  avoir été  l’objet de menaces.

Des incendies  qui ont  inquiété la petite communauté chiite   je présume essentiellement d’origine azérie- d’Istanbul. C’était sans doute le principal objectif des incendiaires.

Dans un autre contexte, le  joyeux pique-nique d’ Ömerli serait sans doute passé davantage  inaperçu. Mais depuis la prise de Mossoul  et la crise des otages le 10 juin dernier, les choses ont un peu  changé.  De telles festivités et leur autopromotion  passent plus difficilement. Les Turcs n’ont sans doute pas oublié que les attentats les plus meurtriers des 10 dernières années en Turquie, comme les attentats suicides de novembre 2003, en plein cœur d’Istanbul, ont été commis par des jihadistes proches d’El Qaida.

Or, en  diffusant  la vidéo de l’appel au jihad, les militants islamistes, qui y apparaissent à visage découvert, veulent sans doute  confirmer  qu’ils sont bien présents à Istanbul et qu’ils ne semblent pas y  craindre grand-chose, qu’ils soient proches de l’État Islamique (EIIL) ou d’autres mouvements jihadistes, alliés ou en concurrence avec ce dernier.

 

 

 

 

 

Le Kurdistan de Syrie (Rojava) menacé par l’EIIL : Appels à la mobilisation pour sauver Kobanê.

Kobanê juillet 2012 image yeni özgür politika

Il y a deux ans exactement, le 19 juillet 2012 le PYD, le parti kurde syrien frère du PKK, prenait le contrôle du canton kurde de Kobanê (700 000 habitants) – Ayn al Arab de son nom arabisé – avec l’accord tacite de Damas, qui en retirait ses troupes. Les deux autres cantons kurdes d’Afrin (à l’ouest) et de Cezire (à l’est), où l’armée gouvernementale conservait toujours une présence par contre, suivaient. Quelques mois plus tard, en novembre 2013, les trois entités territoriales qui composent Rojava, le Kurdistan syrien,  déclaraient leur autonomie sous l’égide du PYD.

Sur Rojava, je conseille l’article « le cavalier seul des Kurdes » publié sur le site Orient XXI en mars dernier. Il propose notamment une excellente carte qui permet de saisir la situation à ceux qui n’en sont pas familiers. Et bien meilleure que celle-ci, qui faute de mieux dépanne quand même :

carte rojava  districts kurdes syrie

J’étais chez un ami kurde fervent sympathisant de Barzani le 19 juillet 2012. Tout comme les membres de sa famille dont le cœur penche davantage pour Öcalan, les images des JT turcs montrant les foules qui se déversaient dans les rues de Kobanê, brandissant drapeaux kurdes et portraits d’Abdullah Öcalan l’avaient réjoui. Chez leurs sympathisants, le sentiment pro kurde l’emporte souvent sur les querelles entre factions.

Elles avaient  moins réjoui les autorités turques. D’autant que depuis l’attaque de Silvan, le 14 juillet 2011 dans laquelle 15 soldats de l’armée turque avait été tués et qui avait marqué la fin du cessez le feu suivi par le PKK (dans le cadre des négociations alors secrètes d’Oslo), la situation était « chaude » dans les provinces kurdes de Turquie. A Tatvan, où j’avais passé une nuit à l’automne suivant, en revenant d’Ercis qui venait d’être ravagée par un séisme, le gérant de la lokanta dont nous étions les seuls clients nous confiait que les gens n’osaient plus sortir le soir car « on ne sait pas ce qui peut arriver ». Et pas question d’aller faire un pique-nique à Yüksekova où je m’étais rendue pour Seker bayrami (fêtes de fin de Ramadan) en août 2012. On y disait que le PKK contrôlait la province d’Hakkari et avait à diverses reprises établi des check point en plein centre ville. En tout cas, ça bardait et le PKK y bénéficiait de la complicité, au moins tacite, de l’Iran voisine, alliée de Hafez el Assad, l’ennemi à abattre pour la Turquie.

Quelques mois plus tard  la Turquie entamait  un processus de paix avec le PKK, puis elle se résignait à discuter avec Salih Muslim le dirigeant du PYD syrien. Mais le blocage de la frontière avec les cantons kurdes qui avait mis un terme au petit commerce frontalier se poursuivait. Elle restait poreuse par contre pour les volontaires au jihad (EIIL et surtout Al Nosra) qui  allaient se confronter avec les YPG kurdes, même si la Turquie a quand-même décidé de fermer ses deux postes frontière, quand en janvier dernier les districts frontaliers avec la Turquie  de Tel Abyad (à l’est de Kobanê) et de Jarablus (à l’ouest) tombaient  entre les mains de l’EILL.

« L’attitude de l’AKP vis à vis de Rojava montre toutes les contradictions du processus de paix » twittait dernièrement le journaliste kurde Hamza Aktan. Un sentiment largement partagé au sein de l’électorat du parti pro kurde. Le blocage de la frontière et le creusement d’un fossé entre Rojava et le Kurdistan irakien avait aussi  terni l’image de Massoud Barzani près des sympathisants apocus, notamment ceux de  la jeune génération.

Malgré ce blocus étranglant l’économie  (de temps à autre allégé et qui doit avoir eu pour conséquence de faire flamber la contrebande et les prix) les cantons de Rojava avaient constitué une région relativement préservée des destructions et des massacres qui déchirent une grande partie du territoire syrien. Mais la prise de Mossoul par l’État Islamique de l’Irak et du Levant – EIIL  et ses alliés vient  de changer la donne.

Tanks EIIL près de la frontière turco syrienne Kobane - Urfa
Tanks EIIL près de la frontière turco syrienne Kobane – Urfa

Depuis le 2 juillet dernier, le canton de Kobanê – harcelé depuis plusieurs mois – est sous le feu d’une offensive d’envergure de l’EIIL renforcé par l’armement lourd abandonné par l’armée irakienne à Mossoul. Les combattant(e)s YPG, entraînés par des HPG (PKK) aguerris qui sont venus grossir leurs rangs, ont beau être autrement plus motivés que les troupes irakiennes l’étaient à Mossoul, ils n’ont pas l’armement dont disposent dorénavant leurs ennemis ou les pershmergas au Kurdistan irakien.

Des milliers de villageois se sont réfugiés dans la ville chef lieu de Kobanê, fuyant les villages menacés par l’avancée de l’EIIL qui s’est forgé sa réputation de cruauté en Syrie. Le massacre de villageois dont de très jeunes enfants sans doute pris par erreur pour des Yézidis en mai dernier (au moins 15  villageois ont été massacrés depuis) et les crucifixions publiques de sympathisants des PYD (taxés d’infidèles) dont les images sont divulguées sur les réseaux sociaux ont de quoi semer la terreur. Peut-être y avait-il des sympathisants d’autres factions kurdes aussi parmi ces suppliciés. Face à la gravité de situation, elles ont fait taire leurs divisions sur le terrain pour unir leurs forces, ce qui leur aurait permis de remporter la victoire lors d’une première contre-offensive.

On peut voir un reportage du journaliste Barzan Iso (en kurde sous titré en turc) dans un village de Kobanê  sur IMC-TV : ICI

Autre reportage ICI

 EIIL détient aussi toujours 133 étudiants de Kobanê, enlevés fin mai à des check point lorsqu’ils revenaient de passer des examens à Alep (certains ont 14 ans). Seuls une vingtaine auraient été libérés depuis, en échange probablement de la libération de 3  prisonniers.

Combattants YPG tués en juillet
Combattants YPG tués en juillet

 Même si l’ EIIL devrait avoir du mal à pouvoir  s’implanter durablement dans cette région qui lui est hostile, l’appel  lancé il y a quelques jours par un commandant  PYD « Ceci n’est pas un slogan : nous manquons d’armement, de munitions et de renforts » est alarmant . Les YPG accusent aussi l’EIIL d’user d’armes chimiques et en appellent à la communauté internationale. En attendant d’en savoir davantage, cela signifie que leurs pertes doivent être lourdes (plusieurs dizaines de tués déclarés).

Hakkari funérailles YPG Kapalak 11 juillet 2014
Funérailles à Hakkari de Fazıl Kapak (Kendal Devan) commandant YPG/HPG tué à Kobanê par EIIL- juillet 2014

Le 8 juillet, avait lieu à Hakkari les funérailles d’un commandant des HPG (PKK) tué à Kobanê. Il avait rejoint » la montagne » il y a 15 ans  et cela faisait un an qu’il combattait avec les YPG. Ce devait être un combattant très expérimenté pour avoir atteint ce grade au sein du PKK où on ne plaisante pas avec la formation militaire.

Öcalan :"J'appelle à la mobilisation pour Rojava contre les gangs"
Öcalan : »J’appelle à la mobilisation pour Rojava contre les gangs »

Après les responsables du KCK depuis Qandil, et les responsables politiques du HDP, c’est le leader du PKK Öcalan qui de sa prison d’Imrali vient de lancer un appel à la mobilisation des Kurdes de tout le Kurdistan (Syrie, Turquie, Irak et Iran) pour aller sauver Rojava. Et on peut être sûr qu’il va être entendu.

Massoud Barzani actuellement en visite à Ankara n’a pas fait de déclaration et les relations restent plutôt tendues malgré de récentes ouvertures entre le PKK et le PDK. Mais  le Parlement à Erbil vient de déclarer son soutien à Rojava. Encore trop tôt pour savoir s’il restera uniquement moral.

Barzani en visite à Ankara.
Barzani en visite à Ankara.

Il est probable qu’il ne sera pas seulement question de pétrole entre Erdogan et Barzani ( qui est accompagné de Karim Sinjari son ministre de l’intérieur). On y discutera aussi de L’EIIL qui retient en otage le personnel du consulat turc à Mossoul.

Certes, les relations des autorités AKP avec l’EIIL sont troubles. Les Kurdes les accusent de continuer à soutenir l’organisation islamiste (notamment d’avoir facilité le passage de jihadistes avant la chute de Mossoul ). Et les autorités turques sont restées bien muettes sur l’assaut de l’EIIL contre Kobanê, comme si ce qui se passe à leur frontière ne les concernaient pas.

EIIL en Syrie et en Irak Juillet 2014
EIIL en Syrie et en Irak Juillet 2014

Mais le contrôle par l’Armée Islamique d’un grande partie déjà de la frontière turco syrienne doit probablement (logiquement ?) les inquiéter. Et c »est toute la haute Mésopotamie, de plusieurs barrages sur l’Euphrate et de l’ensemble du pétrole syrien (qu’il contrôle déjà en partie, le reste étant dans les mains du PYD) ainsi que la jonction d’un large territoire syrien avec le tout nouveau « califat islamique » irakien  que risquerait d’entraîner à terme la prise de Kobanê . L’armée turque vient de se renforcer à Urfa sur la frontière avec le canton kurde. Ce n’est sans doute pas pour y prêter main forte à l’État Islamique.

YPG blessé soigné Urfa juillet2014
YPG blessé à Kobani soigné dans un hôpital à Urfa (Turquie)

En tout cas, alors que les Kurdes (et pas seulement eux) accusent régulièrement les postes frontières de cette province de permettre le passage d’ambulances convoyant des blessés jihadistes (vidéo ici )vers les hôpitaux de la province – même chose à Hatay –  dorénavant c’est pour les blessés YPG qui sont soignés à leur tour dans les hôpitaux publics d’Urfa , que s’ouvre celui du district de Suruç, frontalier avec Kobanê. Plusieurs blessés ont témoigné à des journalistes de la violences des confrontations.

 Il n’y a pas du avoir beaucoup de combattants PKK blessés  à se faire soigner  dans les hôpitaux publics du pays ces dernières décennies ( des malades peut-être depuis le début du processus de paix ?) Et entre YPG et PKK la nuance est de plus en plus mince.

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Camion IHH distribuant aide alimentaire à Rojava pour la première fois

Il y a quelques jours c’est aussi ce poste frontière que franchissaient les 13 camions pour Kobanê sur les 27 affrétés par IHH (l’association humanitaire islamiste, proche de l’AKP, célèbre depuis le Mavi Marmara et parfois accusée de venir en aide aux factions jihadistes)  qui pour la première fois allait ravitailler les trois cantons de Rojava.

Il s’agit peut-être juste de donner des gages à l’électorat kurde pro PKK, que l’AKP ne peut pas se permettre de se mettre à dos en cas de second tour à l’élection présidentielle. Mais je ne serais pas outre-mesure étonnée que l’appel d’Öcalan à la mobilisation générale fasse aussi l’affaire de ses principaux interlocuteurs turcs à Imrali. D’autant que l’ASL, l’armée syrienne libre (très soutenue par la Turquie) a déclaré soutenir les YPG et que des combats ont eu lieu à proximité de l’enclave turque de Süleyman Şah.

En 2004 j’affirmais aussi que le Kurdistan irakien dont personne n’aurait osé écrire le nom dans un journal turc (ni moi le prononcer à la frontière côté turc !)  était bien utile pour protéger la Turquie du bourbier dans lequel sombrait le reste de l’Irak. Mais j’ignore qui reste le principal ennemi (ou le plus menaçant) pour les autorités turques : Hafez el Assad  dont l’aviation bombarderait des positions de l’EIIL près de Qamishli dans le canton kurde de Cezire,  ou le « Calife » de Mossoul.

Quant au PYD/ PKK, s’il avait accepté de se retourner contre Assad comme la Turquie le souhaitait, cela fait sans doute un bail que le processus de paix aurait décollé.

Dans les cantons de Rojava, il semble que c’est la mobilisation générale. Les combattantes des YPG, porteuses d’une » image de modernité » à l’antipode de celle véhiculée par les combattants jihadistes, sont déjà célèbres (c’est tout juste si les médias qui couvrent la région ne donnent pas l’impression  qu’il n’y aurait  que des femmes dans les YPG).

YPG combattantes
Combattantes kurdes YPG

Mais dorénavant les médias sociaux véhiculent aussi des images moins habituelles de villageoises beaucoup moins jeunes ayant pris les armes, chargées de montrer l’ampleur de la mobilisation populaire.

Villageoises kurdes  Kobanê  juillet 2014
Villageoises kurdes ayant pris les armes, Kobanê juillet 2014

Dans le canton de Cezire  un service militaire obligatoire pour tous les jeunes entre 18 et 30 ans (avec des dérogations) vient d’être instauré. Quelques semaines auparavant, les YPG signaient à leur tour (le PKK l’a fait il y a quelques mois) l’appel de Genève prohibant  l’engagement de combattants mineurs dans des conflits armés et l’emploi de mines antipersonnel. Un engagement qui risque d’être difficile à appliquer strictement dans les villages assiégés où les villageois prêtent main forte aux YPG.

Mais c’est une vraie avancée, qui va aussi permettre de distinguer les YPG dans le(s) conflit syrien . Il y a peu, les médias turcs révélaient qu’un gamin turc  de 14 ans qui avait pu franchir la frontière en versant 20 TL (7 euros) à des contrebandiers ( il venait d’Ankara, comment les avaient-ils déniché ces contrebandiers ?) était soigné dans un hôpital d’Urfa après avoir été blessé dans les rangs de l’EIIL.

Province d'Urfa. Manifestation de solidarité sur la frontière  avec Kobane
Province d’Urfa. Manifestation de solidarité sur la frontière avec Kobane

Chez les Kurdes de Turquie, c’est la mobilisation pour Kobanê.  Depuis le 9 juin le  HDP a implanté un camp de tentes sur la frontière (Bilecik/Urfa). Des Kurdes d’Urfa y manifestent leur soutien à leurs cousins, belle-soeurs ou beau-frères  qui vivent  de l’autre côté de ce rideau de fer.

Le 14 et le 15 juillet  des  sympathisants venant de 7 provinces y sont attendus. Des artistes, comme les Kardes Türküler ou Fehrat Tûnç se rendent aussi sur la frontière  pour y manifester leur soutien. Pour ceux qui lisent le turc, comme d’habitude je conseille de lire les commentaires des lecteurs sur l’article que les Sanliurfa.com consacrent à cette mobilisation.

Suruç Urfa soutien aux YPG et Rojava kobani
Des Kurdes d’Urfa s’en prennent à la frontière qui les séparent de Kobanê (Kurdistan de Syrie).

Les leaders du mouvement kurde appellent à faire tomber cette frontière et à permettre aux Kurdes  de Turquie d’aller soutenir leurs cousins  à  Kobanê.  Mais c’est aussi  la division entre Kurdistan de Syrie et de Turquie (Ouest et Nord comme disent les militants) que ces hommes sont en train de faire tomber.

frontière syrienne Birecik  Kobane
Après avoir franchi la frontière syrienne, ce monsieur va revenir à Urfa Birecik
Par contre ces garçons vont filer vers Kobane
Par contre ces garçons vont filer vers Kobane

On peut voir ces personnes  franchissant la frontière sur la vidéo : ICI

 Les volontaires n’ont pas attendu le démontage du mur de barbelés. Si le phénomène n’est pas nouveau, ces derniers jours des dizaines de Kurdes de Turquie l’auraient déjà franchie clandestinement. Comme tous les nouveaux mobilisés, ils partent au combat après 15 jours de formation pour ceux qui en ont besoin – pas pour les PKK qui rejoignent certainement Kobanê en nombre, ni sans doute pour les militants déjà formés en Turquie ces derniers mois. Et il est probable que durant ces deux journées de mobilisation beaucoup d’autres partent les rejoindre.

Il y a quelques jours le journaliste Barzan Iso twittait de Kobanê « Kobanê ne peut compter que sur le Nord (Kurdistan de Turquie) ». Effectivement, il peut compter sur sa solidarité.

réfugiés kurdes syriens kobanê juillet 2014
Réfugiés de Kobanê arrivant à Urfa

Dans l’autre sens, ce sont de nouveaux réfugiés qui la franchissent. Dans la province d’Urfa, ils sont déjà plus de 200 000. Et la question des réfugiés, dont les pays de l’UE se contrefichent (sauf pour les empêcher d’entrer) doit aussi  préoccuper les autorités turques et celles du Kurdistan  d’Irak.

Plus tard : Et effectivement des centaines de volontaires Kurdes ont franchi la frontière à Urfa pour rejoindre les YPG de Kobanê  entre le 14 et le 15 . Et  sans discrétion, ce mouvement a été salué par des feux d’artifices  comme on voit sur  la vidéo de  l‘article des Sanliurfa.com.  Près d’un millier de Kurdes de Turquie avaient auparavant déjà rejoint les YPG, selon les chiffres qui viennent seulement d’être divulgués sur les médias turcs.

Les autorités turques sont-elles contraintes de  laisser faire  pour éviter de faire exploser le processus de paix (ce n’est pas le moment !) ? Ou est-ce que cela les arrange maintenant que les YPG/PKK risquent leur peau pour contenir l’avancée de l’Etat Islamique qu’elles ont pourtant utilisé contre ces mêmes YPG ?

C’est Urfa qui accueillait les routiers otages de l’EIIL alors que près de là les djihadistes se déchaînent (Kobanê)

Routiers TIR arrivée Urfa

Le 3 juillet a été un beau jour pour Celahattin Güvenç le nouveau maire AKP d’Urfa, Et  pas seulement car venait d’être officialisée, deux jours plus tôt, la candidature de Recep Tayyip Erdogan à la première élection présidentielle au suffrage universel de l’histoire de la République turque. Ce soir là, toutes les chaînes de télévision turques étaient braquées sur Urfa.  C’est là qu’atterrissait l’avion de la THY qui ramenait les 31 routiers retenus en otage depuis le 9 juin près de Mossoul, par des jihadistes d’ ISIS/ EIIL (ou par des tribus alliées).

Outre probablement une rançon (qui s’élèverait à 50 000 $ par camion) et peut-être d’autres arrangements, les ravisseurs ont aussi mis la main sur les 28 camions citernes et sur leur cargaison en mazout. Un joli butin, alors que les affrontements qui font rage pour le contrôle de la raffinerie de Baji qui ravitaille le Nord du pays a provoqué une grave pénurie d’essence. A Mossoul, c’est ISIS/ EIIL qui dorénavant contrôle sa distribution. Et leurs véhicules ne sont pas du genre à consommer du 4 litres/100.

Les chauffeurs routiers auraient été enlevés car leur firme (une firme de Gaziantep) n’aurait pas versé sa taxe habituelle aux rebelles jihadistes selon des témoignages de routiers. Cet enlèvement a sans doute aussi un lien avec l’enlèvement du personnel du consulat turc de Mossoul le surlendemain, même s’il s’agit peut-être de groupes de ravisseurs différents. On peut au moins s’interroger sur le fait qu’après cet « avertissement », les autorités turques n’aient pas décidé d’évacuer au moins les femmes et les 3 enfants de leur consulat. Mais la libération des routiers est peut-être de bon augure en ce qui les concerne.

camion citerne Irak

 J’espérais qu’aucun routier n’avait perdu son gagne pain dans cette éprouvante expérience Un camion citerne étant encore plus onéreux qu’un semi-remorque, je pensais qu’il n’y avait pas d’indépendants parmi eux. Je me trompais. Hanifi Aslan, un père de 6 enfants était ce qu’on peut appeler un « faux indépendant » (routiers propriétaires de leur camion, contractuels pour une grosse firme). Ce routier d’Urfa avait épargné pendant 25 ans pour devenir propriétaire du camion sur lequel les jihadistes ont mis la main. Et il s’est probablement endetté pour le faire.  J’ignore s’il est prévu de le dédommager, mais il n’en est question nulle part. Et il y en a sans doute d’autres comme lui.

H. Aslan chauffeur routier ex otage de EIIL a perdu son camion
H. Aslan chauffeur routier ex otage de EIIL a perdu son camion

Ces routiers de l’international (GR – grande route dans le langage routier) sont bien peu rémunérés (environ 1000 euros) pour le métier de dingue qu’ils font. Un boulot très dangereux en plus : 80 d’entre eux ont été tués sur les routes irakiennes depuis l’invasion américaine. Je parlerai peut-être de leurs conditions de travail dans un prochain billet – l’avantage de ne pas voyager comme un(e) privilégié(e), c’est qu’on rencontre d’autres voyageurs dont des routiers. Mais il suffit de voir les images qui ont été divulguées de leurs familles pour comprendre que l’or noir c’est pour d’autres, pas pour ceux qui risquent leur peau et usent leur santé à le transporter.

routiers TIR otages Mossoul  retrouvailles famillesRoutiers TIR otages ISIS retrouvailles familles photo Evrensel

Les infos du soir du 3 juillet montraient les images émouvantes des retrouvailles avec les familles qui les attendaient en compagnie de Monsieur le maire d’Urfa sur le tarmac de l’aéroport. Celles-ci n’étaient sans doute pas toutes là d’ailleurs. En apprenant leur libération, beaucoup avaient fait le trajet jusqu’au poste frontière de Silopi ( à 6 heures de route d’Urfa) pensant qu’ils arriveraient par là, ce qui semblait logique, d’autant que certains routiers sont originaires de la province frontalière de Sirnak (les autres sont surtout d’Urfa et de Mardin), comme la majorité des chauffeurs de TIR qui font le trajet avec l’Irak.

Mais après une première étape au camp de réfugiés pro PKK de Marmur, les ex otages ont été conduits à Erbil où un avion de la THY spécialement affrété les a conduits à Urfa après une escale à Ankara.

Les familles avaient sans doute été d’abord averties de leur libération par les routiers eux-mêmes. Certains ont communiqué régulièrement pendant leur détention avec leurs proches via leurs téléphones portables, très certainement avec l’accord tacite de leurs ravisseurs (même si le « discours officiel » affirme le contraire). C’est par les médias turcs que j’étais au courant de ces échanges téléphoniques. Les ravisseurs devaient donc l’être aussi.

Cette tolérance devait participer à une stratégie de communication, qui va de pair avec les témoignages d’ex-otages qui affirment avoir été plutôt bien traités malgré des conditions de détention très éprouvantes. Suite à des bombardements(ou peut-être à des changements de ravisseurs) leur lieu de détention a changé plusieurs fois et les températures pouvaient dépasser les 50 degrés, alors que les conditions sanitaires étaient plus que précaires (ça m’étonnerait qu’il y avaient des douches dans ces lieux de détention). Un routier a du être hospitalisé le jour de sa libération, à la suite d’une crise cardiaque.

Mais ils ont vite su que leurs vies n’étaient pas menacées, leur ravisseurs leur ayant affirmé qu’ils ne feraient aucun mal à d’autres « Musulmans », ce qu’il faut traduire par Sunnites. Heureusement qu’il n’y avait pas d’Alévis ou d’Alaouites parmi eux, quand on sait le sort que ces bons musulmans réservent aux Shiites dans la province de Ninive : plus de 200 Turkmènes shiites y auraient été massacrés en un mois. 200 000 ont fui la province.

Leurs ravisseurs ont tenté de les distraire par des lectures du Coran. Mais les cigarettes des fumeurs n’ont pas été confisquées, selon un routier témoignant pour Siverek.com Et heureusement ils auraient été dispensés du jeûne de Ramadan à cause des températures. Cela étant, après cette expérience ceux qui témoignent n’ont pas l’air d’être très enthousiastes pour repartir pour l’Irak. On les comprend.

 Routiers TIR otages repas Urfa

Ce n’est certainement pas pour raccourcir le temps de trajet des routiers originaires d’Urfa que le retour en avion a été privilégié : pour ceux originaires de Mardin et surtout de Silopi , cela l’a rallongé. Ils ont du reprendre la route, heureusement après s’être restaurés d’un copieux repas d’iftar (rupture de jeûne) pour arriver chez eux peu avant le lever du jour.

Celahattin Güvenç maire AKP d'Urfa accueille les routiers ex otages
Celahattin Güvenç maire AKP d’Urfa accueille les routiers ex otages de l’EIIL

Ce choix répondait peut-être aussi à d’autres impératifs, mais il est probable que l’accueil des ex otages sur le territoire turc par une mairie AKP a été privilégié. Or la mairie de Silopi ( et de la province de Sirnak) est BDP (pro kurde). De plus sur un tarmac il est plus aisé de contrôler le comité d’accueil : les caméras ont pu ainsi s’attarder sur un tayyipci de l’assistance qui manifestait bruyamment son enthousiasme et sa reconnaissance pour Recep Tayyip Erdogan et qui aurait peut-être été plus difficile à dénicher à Silopi où le BDP l’a emporté avec 80 % des suffrages. Et puis avec le maire marasli d’Urfa les médias ont pu continuer à parler de « routiers turcs », alors qu’ils doivent tous être Kurdes ou Arabes.

Urfa frontière Suruç ISIS EIIL
Urfa frontière syriene (Kobanê) ;en 2 jours plus de 3000 tirs de mortiers. Début juillet 2014

Espérons pour les routiers d’Urfa libérés qu’ils ne résident pas sur une zone frontalière avec la Syrie, notamment dans le district de Suruç, s’ils veulent prendre un peu de distance avec l’ambiance de Mossoul. L’image donne une idée du climat sur cette frontière.

De l’autre côté l’ l’EIIL/ ISIS se déchaîne depuis le 2 juillet contre le canton kurde syrien de Kobanê (Rojava). Et depuis qu’elle a mis la main sur l’armement de l’armée irakienne à Mossoul, l’organisation islamiste est bien mieux armée. Le danger est tel que les différentes factions kurdes rivales (YPG et KNC) combattraient cette fois ensemble. Des dizaines de combattants kurdes des YPG (dont au moins un jeune originaire d’Urfa/Suruç et une jeune femme de Erzurum/ Karayazi) ont été tués en une semaine. L’EIIL aussi aurait subi de lourdes pertes. Des villageois ont été massacrés. Des villages se sont vidés de leurs habitants qui ont fui pour le chef lieu (120 000 habitants) ou vers la Turquie . Enfin ceux qui n’ont pas pris les armes. 9 de ces gros bourgs sont maintenant occupés par l’EIIL/ISIS

Siverek eau électricité coupé photo Siverekgençlik
Villageois de Siverek en quête d’eau.

Espérons aussi pour eux qu’ils ne font pas partie des administrés de la province (à Siverek par exemple) comme ceux d’autres provinces (comme à Silopi) qui ont eu la bonne surprise de découvrir que TEDAS, la compagnie d’électricité (privatisée depuis un an) responsable de nombreuses coupures dans toute la région la nuit électorale du 30 mars, venait de leur couper l’eau et l’électricité pour Ramadan. Ce qui là encore pourrait leur rappeler leurs conditions de détention : à Urfa aussi les chaleurs sont caniculaires en juillet.

On est assez loin de la belle image de la Turquie idéalisée par les reklam de Ramadan, que j’avais présentée dans un billet, il y a quelque  temps déjà.

Celahattin Güvenç maire AKP Urfa accueil TIR otages Mosul
Le maire AKP d’Urfa en compagnie de familles des routiers libérés (3 juillet 2014)

Pour monsieur le maire d’Urfa la nuit du 3 juillet et l’accueil des routiers a été une trêve bienfaisante. Mais cela  gronde dans sa province (les commerçants d’Urfa privés d’électricités sont ravis). Heureusement la chaîne de TV pro gouvernementale qui divulguait les belles images de retrouvailles s’était bien gardé de profiter de l’occasion pour donner la parole à ses administrés mécontents ou inquiets.

Avoir ces braves combattants jihadistes comme voisins, ce doit être de moins en moins rassurant. Et ISIS/EIIL contrôle déjà la frontière à Akçakale (province d’Urfa) et à Karkamis dans la province voisine de Gaziantep. Les postes frontières sont fermées, mais les déplacements clandestins  ne seraient pas  interrompus selon des journalistes présents sur place. La frontière reste de fait ouverte aussi pour les YPG : des blessés sont soignés à l’hôpital de Suruç. Mais si  Kobanê tombe,  c’est presque toute la frontière syrienne avec la province d’Urfa qui sera entre les mains de l’EIIL .

Irak : les Turkmènes shiites de Tal Afar se réfugient près des Kurdes yézidis du Sinjar

réfugiés turkmènes shiites Sinjar 3

Moins d’une semaine après la prise de Mosoul par l’armée islamique de l’Irak et du Levant (ISIS/EIIL), à 50 km de là,  la ville de  Tal Afar au Nord ouest de la province de Ninive tombait à son tour. Cette nouvelle conquête territoriale est un haut lieu de l’opposition sunnite à l’occupation américaine Dès 2004 les troupes américains y avaient livré plusieurs batailles détruisant en grande partie la ville contre des soulèvements, d’abord baathiste (en 2004) et rapidement islamistes (2005), sans jamais réussir à la contrôler rappelle un article du Telegraph. Les attentats à la bombe et les assassinats y ont fait des milliers de victimes.

En Août 2007, en pleine période de grandes festivités yézidies,  4 camions suicides avaient explosé quasi simultanément dans 2 villages de la montagne voisine du Sinjar, tuant plus de 400  Yézidis, une minorité religieuse exécrée des radicaux islamistes. L’attentat le plus meurtrier jamais perpétué en Irak, qui n’a pourtant pas été épargné.

Et en mai  dernier les Yézidis  étaient des milliers à avoir fui la ville voisine de Rabia après la multiplication d’assassinats perpétués contre eux par ISIS. Et une quinzaine d’entre eux auraient été massacrés lorsque les prisons ont été vidées à Mossoul.

A Tal Afar, comme à Mossoul, ISIS prélevait déjà un impôt islamique obligatoire sur la population pour financer sa guerre en Syrie « Pour pouvoir ouvrir ma pharmacie je devais leur verser 200$ chaque mois » expliquait un de ses habitants au Telegraph.

Le processus y est le même que celui qui s’est produit à Mossoul. Une fois les troupes irakiennes chassées de la ville, ceux qui en prennent le contrôle sont des insurgés locaux, qui pour la plupart s’en prenaient déjà l’armée américaine et à ceux accusés de les servir. Ce ne sont ni des novices ni des inconnus pour les habitants.

Des dizaines de milliers de personnes ont déjà fui cette ville de 200 000 habitants, à majorité turkmène. Si comme ailleurs, une partie de ceux-ci ont surtout fui les combats, c’est la peur de représailles qui fait fuir les Turkmènes shiites (A Tal Afar une partie  des Turkmènes sont sunnites et il y aurait eu des confrontations entre eux), créant l’émoi en Turquie.  Certes, la prise de la ville n’aurait pas été accompagnée de massacres de civils shiites. Pour le moment du moins, ceux qui dirigent l’insurrection sunnite semblent éviter de s’en prendre aux populations civiles. Il est vrai que ceux des minorités religieuses  qui n’avaient pas encore quitté la province multiconfessionnelle de Ninive depuis l’invasion américaine  ont fui en masse devant son avancée.

Mossoul manifestation de soutien à ISIS EIIL

 Son avancée fulgurante montre que la branche irakienne de l’armée islamique d’Irak et du Levant est disciplinée et organisée. Aucune rumeur de pillages non plus alors que les villes sont vidées d’une partie de ses habitants, ni d’églises détruites. La ville de Mossoul n’aurait jamais connu un tel calme depuis 2003. De toute  évidence, le premier objectif est d’obtenir le soutien de la population, déjà en partie acquise tant le régime de Maliki y est exécré.

Seuls d’anciens cadres militaires peuvent imposer une telle discipline : l’armée du Baath, liquidée par les Américains s’est en partie reconstituée sous les drapeaux noirs d’ISIS. Les jours qui viennent diront s’il s’agit d’une armée de fanatiques islamiques (qui menacent de s’en prendre aux lieux saints shiites de Kerbela et Najdaf)  comme sa branche syrienne, et quel est le poids de cette composante dans cette alliance entre ISIS et les autres forces qui composent la rébellion sunnite. Déjà des dissensions auraient éclaté entre différentes fractions.

Il est à craindre qu’une fois le nouvel ordre installé dans les régions conquises, débute la construction d’un « califat islamique » sectaire où les minorités religieuses n’auraient quasiment  pas le droit d’exister, comme à Raqqa,  sous contrôle d’ISIS en Syrie.  On assisterait alors à la fin d’une épuration ethnique déjà largement entamée. Certains témoignages rapportent que  les  Chrétiens de Mossoul   y  cacheraient la croix qu’ils affichaient à leur cou et que les femmes seraient désormais contraintes de voiler leurs cheveux. Mais sur les 5000 Chrétiens qui vivaient encore  dans cette ville, seuls quelques centaines seraient restés en zone sunnite administrée dorénavant par ISIS ( à l’ouest du Tibre). Autres témoignages ICI

Et à tout moment la situation peut dégénérer en guerre civile interconfessionnelle  entre Sunnites et Shiites, qui n’épargnerait pas les Turkmènes shiites.

Consulat turc mossoul

La prise d’otage du personnel du consulat turc à Mossoul n’a pu que renforcer la crainte des Turkmènes shiites de Tal Anfar, qui devaient sans doute bénéficier d’une certaine protection de la Turquie, puissante alliée de la minorité sunnite malmenée par le régime de Maliki.

Réfugiés turkmènes shiites sinjar 4

Certains rejoignent Dohouk ou Kirkouk. Mais c’est dans la montagne yézidie du Sinjar à quelques dizaines de kilomètres de là, un territoire disputé désormais entièrement sous contrôle des pesmergas kurdes qui en contrôlent rigoureusement l’entrée, qu’ils trouvent pour la plupart refuge. Les réfugiés Turkmènes shiites, y seraient plus de 60 000 selon les Yüksekova Haber. Les écoles et les salons de mariage du Sinjar ont été transformés en centre d’hébergement d’urgence pour des milliers de familles de réfugiés.

TelAfarFlüchtlinge Ezidi press

 Face à cet afflux, le ravitaillement commencerait déjà à être insuffisant  A Erbil, avec la pénurie d’essence due à l’augmentation brutale du nombre de véhicules, les automobilistes doivent faire la queue pendant cinq heures devant les stations d’essence (avec la chaleur qu’il y fait, cela doit être insupportable). Mais à Sinjar ce sont aussi les denrées de bases, comme le lait pour les enfants, qui manqueraient. Même en y mettant le prix, on ne trouverait plus à s’approvisionner sur les marchés locaux. La population y a sans doute plus que doublé en quelques jours.

réfugiés turkmènes shiites sinjar

Turkmen Sinjar

Des Turkmènes trouvant refuge chez des Kurdes yézidis (et Chabaks, autre minorité religieuse très menacée), voilà ce que les nationalistes turcs  qui se posent en grands défenseurs de la cause turkmène auraient eu bien du mal à imaginer. La micro minorité yézidie qui subsiste encore en Turquie est la plus discrète de toutes les minorités religieuses et les massacres dont elle a été victime lors de l’effondrement de l’Empire Ottoman restent largement ignorés.  Des centaines de milliers de  Yézidis vivant dans l’Empire ottoman, ils ne sont plus quelques centaines en Turquie :  outre quelques villages dans la province de Bitlis, il y aurait encore quelques familles à Hakkari où vivaient autrefois une importante communauté, m’a-t-on aussi affirmé, et quelques unes à Urfa, Batman, Mardin et  Diyarbakir.  Au point qu’elle en est invisible.  C’est dire à quel point il ne fait pas bon d’y être yézidi.

Yezidi

Le dernier exode de  Yézidis de Turquie a eu lieu dans les années 1970 -1990 . A la même époque, les minorités chrétiennes (Assyriens, Chaldéens, Arméniens) qui subsistaient dans les mêmes régions se réduisaient aussi comme peau de chagrin. On était alors  demandeur de main d’œuvre en Europe et des communautés yézidies se sont reconstituées en Allemagne et en Suède. En avril dernier, Ayla Akat Ata, une députée kurde du BDP a déposé une motion au parlement pour exiger que leurs droits civils et leurs propriétés spoliées leur soient restitués. La cause des Yézidis de Turquie a peut-être davantage de chance d’être entendue maintenant.

Peu avant le début du processus de paix, des images montrant des combattants PKK accomplissant des rituels yézidis avaient été divulgués par certains médias. Elles étaient aussi destinées à ses sympathisants. Les Yézidis sont certes adulés comme étant les « vrais Kurdes » par une partie des nationalistes kurdes, qui affirment que tous les Kurdes étaient yézidis avant d’être islamisés. Mais elles étaient à même de choquer des sympathisants très religieux.

Il est possible d’ailleurs que ces combattants yézidis accomplissant leurs rituels solaires étaient originaires du Sinjar. J’avais entendu dire qu’on y était volontiers pro PKK dans cette montagne. Mais je ne peux pas le confirmer. Cela étant, la société turque reste une société multiculturelle et il est probable que bien des nationalistes ou des ultra religieux ne trouvent rien de surprenant à ce  que des Kurdes yézidis – même pro PKK le cas échéant – c’est à dire tout ce qu’ils exècrent le plus au monde,  protègent leurs  » frères »  turkmènes.

Et justement Karayilan vient d’annoncer que le PKK se tenait  prêt à venir défendre le Sinjar et Kirkouk où vit aussi une importante communauté turkmène shiite. De quoi rassurer peut-être le front turkmène un des partis de la communauté (les Turkmènes doivent en avoir 4 ou 5 ) proche de l’extrême droite turque  qui vient de lancer un appel à la Turquie. Il craint que 100 000 Pershmergas ne soient pas capables à eux seuls de défendre la province.

Un excellent article sur les Yezidis ICI

NB : alors que les Shiites turkmènes continuaient à fuir Tal Afar, 23 villageois turkmènes eux aussi shiites étaient massacrés par ISIS dans la province de Salahadin. Nouvelles informations ICI

Le  22 :  Le nombre de réfugiés au Sinjar atteindrait 90 000, un camion de vivres venu de Turquie y est arrivé. D’autres seraient encore  bloqués.

Le même jour c’est l’aéroport de Tal Afar encore tenu par l’armée irakienne qui est tombé aux mains d’ISIS. Les troupes du général Abu Walid n’y étaient plus approvisionnées en ravitaillement et en munitions. Celui qui est surnommé le « Lion de Maliki » s’est replié au Sinjar avec 600 hommes où ils ont été accueillis par les peshmergas. Selon le site kurde Basnews il y aurait de violents combats  entre ISIS et les peshmergas.

Le drapeau kurde flotte sur Kirkouk, plus de drapeau turc sur le consulat turc à Mossoul.

Le drapeau kurde flotte sur kirkouk

Comme c’était prévisible, ISIS/EIIL l’armée islamique d’Irak et du Levant, et surtout la déroute de l’armée irakienne à Mossoul, viennent d’offrir aux Kurdes l’occasion à laquelle ils n’avaient jamais renoncé de rattacher Kirkouk à leur territoire. Les troupes irakiennes qui y stationnaient ont abandonné la place aux pershmergas. Dorénavant, le drapeau irakien y a disparu. Seul le drapeau du Kurdistan flotte sur la province et ses champs pétroliers.

peshmerga déployées sud kirkouk

Même scénario dans tous les territoires contestés : outre une grande partie de la province de Kirkouk , une partie de celle de Ninive (dont les quartiers Est de Mossoul) et le nord de celle Diyala. Les peshmergas – qui y étaient déjà – renforcent leur présence, tandis que l’armée irakienne les déserte. Dans le district de Rabia, où ils ont remplacé les forces irakiennes qui gardaient le grand poste avec la frontière syrienne, ils se confrontent avec les combattants d’ISIS.

Des combats ont lieu dans d’autres points stratégiques, comme dans le sud de la province de Kirkouk et dans celle de Diyala (Jaloula)

drapeau kurde Alqosh chrétiens Ninive

Les peshmergas sont présents et c’est aussi le drapeau kurde qui flotte sur la ville chrétienne assyrienne d’Alqosh  dans la province de Ninive où vivent de nombreuses minorités religieuses.

en hachures : les territoires contestés
en hachures : les territoires contestés

Une carte qui donne une idée des différentes positions le 14 juin.

Irak : les différentes forces le 14 juin
Irak : les différentes forces le 14 juin

 

 Le contrôle kurde de ces territoires contestés était déjà une presque réalité – des firmes pétrolières avaient même commencé à y signer directement avec les autorités kurdes leurs nouveaux contrats d’exploitation. Les accords d’exploitation signés directement entre le KRG (gouvernement kurde) et les firmes pétrolières, est la cause depuis 2011 d’une très grosse crise avec Bagdad, qui depuis plusieurs mois refuse de verser leurs salaires aux fonctionnaires du Kurdistan. Même les peshmergas n’étaient plus payés.

Une crise qui explique que les pershmergas n’aient pas été envoyés à Mossoul pour soutenir l’armée irakienne, comme cela avait été le cas dans le passé. Bagdad n’en a pas fait la demande et Erbil ne devait pas être très pressé de les envoyer non plus, se  contentant de sécuriser les quartiers Est, kurdes et la route Mossoul – Erbil.

En 2003 et au grand dam alors de la Turquie, ce sont les perhmergas qui étaient entrés dans Kirkouk et en avaient chassé l’armée de Saddam Hussein, avec à leur tête le fils de Talabani. Ensuite ils ne l’avaient jamais complètement quitté.

Et c’est aussi heureux pour moi. En août 2004 nous nous étions rendus d’Erbil à Suleymaniye. Il était prévu – du moins je le croyais – que nous prendrions une route sécurisée, car uniquement en zone kurde, qui traversait la montagne. Ceux qui nous y conduisaient étaient deux étudiants du PUK, le parti de Talabani. Nous avions quitté Erbil avec un peu de retard, un peu un cause de moi, mais surtout car nous avions du faire un détour par le domicile du chauffeur, qui avait réalisé qu’il avait oublié son permis de conduire.

Flames rise from a pipeline of an oilfield in Kirkuk city

Mais au bout d’une heure de route sur une monotone autoroute de plaine écrasée par la chaleur, au lieu des splendides paysages de montagne attendus, ce sont des installations pétrolières qui se profilent au loin. « Mais on est où là ? » . « Kirkouk » répond tout réjoui le conducteur dont c’était la ville d’origine. Kirkouk, «  en zone arabe » ( c’est à dire hors de la province autonome kurde) où il y a des attentats tous les jours !

On arrivait au check point à la sortie de l’autoroute. Des dizaines de véhicules devant nous. Et voilà le nôtre qui ne trouve rien de mieux que dépasser toute la file.  Un des policier furieux  enjoint de faire demi-tour. Le chauffeur fait mine d’obtempérer, mais c’est un tour complet qu’il effectue. Et il resquille à nouveau. Là, il est bien obligé de se garer. On risque de passer un sale moment (ce qui n’aurait pas été volé)

Mais aux hurlements de fureur du policier, les deux étudiants répondent en riant. C’est alors que je comprends que c’est la police kurde qui contrôle le check point d’entrée à Kirkouk. Ils sortent de la voiture, plaisantent avec lui, le chatouillent. Le policier finit par se marrer aussi. Quelques minutes plus tard nous avions franchi le check point. En vie. A Bagdad bien des automobilistes s’étaient fait canardés pour bien moins que ça par des soldats américains sur les dents. Ce policier ne nous avait même pas menacé de sa kalachnikov.

« Maintenant on est dans la zone de Talabani, on ne prononce plus le nom de Barzani aux check point » avait ensuite prévenu un des passagers quand nous sortions de la ville. A l’époque, les réseaux de téléphonie mobile n’étaient même pas compatibles entre leur deux zones (cela a heureusement changé).

C’est à partir de ce jour là aussi que j’ai commencé à réaliser vraiment la complexité de la situation de l’Irak sous occupation américaine.

 Alors que les Américains avaient fait traîner la résolution de la question de Kirkouk avec un projet de référendum auquel personne ne s’est attelé vraiment, il a suffit aux Kurdes de se préparer en attendant la fin du processus d’effondrement de l’Etat irakien enclenché avec l’invasion américaine de 2003. Depuis que le ministre des affaires étrangères turc Ahmet Davutoglu y a effectué une visite organisée par Erbil à l’été 2012, le signal avait été donné à la forte composante turkmène de la province que la Turquie n’y voyait plus de mal. Ce qui n’avait peut-être pas fait l’unanimité dans cette communauté shiite (à la différence des Turkmènes d’Erbil qui sont sunnites), attachée à l’unité de l’Irak. Peu après le leader d’ un  parti turkmène proche de l’extrême droite turque était assassiné.

Le porte parole du gouvernement AKP Huseyin Celik, kurde lui aussi, vient de déclarer publiquement que les Kurdes avaient le droit à l’autodétermination. C’est à dire que la Turquie ne s’opposerait pas à l’indépendance du Kurdistan. On s’en doutait un peu. Mais même si ce n’est que la reconnaissance d’une situation de-facto, tant la partition de l’Irak semble inéluctable, cela montre à quel point la position de la Turquie, farouchement opposée à un tel scénario lors de l’invasion américaine, a changé. Et le proclamer ne fait pas de mal. Les rapports entre autorités ont beau être au mieux, une méfiance vis à vis du puissant voisin turc reste palpable parmi la population, sensible au sort de leurs cousins en Turquie.

Port turc Ceyhan tanker

La Turquie a besoin du pétrole des kurdes et les Kurdes ont besoin de la Turquie pour l’exporter. Et 10 ans seulement après l’arrestation sans ménagement de soldats des forces spéciales turques par l’armée américaine à Kirkouk, un quatrième tanker de pétrole kurde vient de quitter le port de Ceyhan en Turquie – à la fureur de Bagdad et au mécontentement des Etats-Unis, mais pour le plus grand plaisir des firmes pétrolières comme Exxon Mobil  et de la banque turque Halbank qui rempoche le pactole.

Mossoul consulat turc drapeau

Pour la Turquie, c’est du côté de  Mossoul que viennent les ennuis. A peine la ville tombait sous le contrôle  d’ISIS, que  le drapeau turc, seul drapeau à flotter sur un consulat étranger dans cette ville extrêmement dangereuse, en disparaissait. Le consul turc était pris en otage comme tout le personnel du consulat, leur famille dont 3 enfants et des membres des forces spéciales turques, en tout 49 personnes.

Pourquoi le consulat n’avait-t-il pas été évacué, alors que le 6 juin déjà le ministre de l’intérieur du KRG alertait de l’imminence du danger et que les peshmerga lui avaient proposé d’en assurer la sécurité dès que les combats ont commencé ? Il y a quelques semaines, le consul avait pourtant été l’objet d’un attentat manqué. Si les autorités turques pensaient qu’il n’y avait malgré tout rien à craindre d’ISIS c’est forcément qu’elles n’avaient pas anticipé un danger.

C’est car le soutien de la Turquie à la cause sunnite était clairement affichée, qu’elle pouvait avoir un consulat à Mossoul. L’accueil sur son sol du vice premier ministre sunnite, Tarek El Hachemi, condamné à mort par contumace, qui s’était d’abord réfugié à Erbil, avait déclenché une crise grave avec le gouvernement Maliki à l’automne 2012. Dans cette ville  ISIS  était déjà puissante, renforcée par le profond ressentiment de la minorité sunnite vis à vis du pouvoir central. Cela ne date pas d’hier : c’est depuis la dissolution de l’armée irakienne par les Américains que les attentats se sont multipliés dans cette ville d’où étaient issus de nombreux officiers baathistes. Actuellement ISIS a pris la tête d’une insurrection sunnite contre le pouvoir shiite qui couve depuis longtemps ( Tarik el Maliki  aurait salué la prise de Mossoul comme « la révolution des opprimés »). Comment un consulat pouvait-il  tenir sans son accord ?

Quelque chose a donc dérapé. La journaliste turque Amberin Zaman évoque l’hypothèse qu’une nouvelle fraction aurait pris la main au sein d’ISIS. Et certains doivent avoir une petite idée sur ce qui s’est passé à Mossoul. En tout cas la Turquie a 80 otages entre les mains d’ISIS/EIIL qui a aussi enlevé 31  routiers « turcs » (18 sont de Sirnak, les autres de Mardin ou d’Urfa) . Si l’idée lui en venait de profiter de se poser en libérateur de Mossoul, ou si son territoire était utilisé pour d’éventuelles frappes aériennes à partir de la base américaine d’Incirlik, leur vie pourrait être  en danger.

L’organisation assure que le personnel du consulat sont des « musulmans sunnites hanafites » qui sont bien traités et qu’ils ont été mis en sécurité des combats qui continuent dans la ville. Cela doit être vrai, ISIS n’ayant rien à gagner à trop humilier la Turquie. N’empêche que personne ne doit rêver d’être à leur place. D’autant que la qualification de hanafites n’a rien de rassurant venant de combattants salafistes, et pourrait se retourner vite contre eux en cas de « désaccord grave ».

Quant aux routiers, je crains que leurs conditions de détention soient moins douces.

reyhanli attentat

Le gouvernement AKP récolte sans doute les fruits de sa politique syrienne et de ses relations sulfureuses avec les mouvements jihadistes (ISIS et Al Nusra). Ses 800 km de frontière avec la Syrie ont été l’accueillante porte d’entrée pour des milliers de candidats au jihad venus du Caucase, du Maghreb et d’Europe. Et les autorités ont beau proclamé qu’elle s’est contenté de fournir de l’aide humanitaire aux populations syriennes, ni armement, ni aide financière, ni entraînement militaire, aux factions qui se battent en Syrie, c’est un peu difficile de les croire.

Cette politique avait déjà coûté la vie à 52 habitants de Reyhanli (frontière syrienne) l’année dernière dans un attentat attribué par les autorités turques à un obscur groupuscule alévi/alaouite d’extrême gauche qui aurait agi pour le compte de Bachar Al Assad. « Cet attentat, c’est un coup du Hizbullah (désigne les radicaux sunnites) » s’était alors emporté un copain alévi, « Il y a trois mois (avant le processus de paix) ils l’auraient mis sur le dos du PKK ». Beaucoup pensent comme lui en Turquie. Et pas seulement des Alévis.

YPG kurdes syrie

Le soutien apporté au gouvernement AKP aux jihadistes qui se confrontent aux combattants kurdes YPG/PKK à Rojava, les cantons kurdes syriens a aussi certainement pesé dans les défaites électorales de l’AKP face au parti kurde BDP, le 30 mars dernier.

L’automne dernier les autorités turques avait fini par déclarer ISIS organisation terroriste et ces derniers temps elle avait les coudées moins franches en Turquie. Il y a quelques jours c’était même au tour d’Al Nusra, sa rivale en jihad de l’être. De là à en faire  l’ennemi public n°1, quand on accuse le PYD kurde de soutenir Bachar el Assad, il y a une marge. Évidemment la situation en Irak peut changer la donne. Mais maintenant une partie du bel armement américain récupéré par ISIS  a pris le chemin de la Syrie et donc de la frontière turque. Et  80 otages turcs sont entre leurs mains.

Et en attendant pour tous les jeunes Kurdes apocu, les pesmergas sont aussi devenus des héros, à l’égal des combattants du PKK. Et leur cœur ne bat plus seulement pour Rojava, mais aussi pour Kirkouk. Reste encore à trouver un accord entre le PKK et Barzani sur la question de Rojava, ce qui n’est pas encore fait. Beaucoup de choses vont bouger, mais encore hasardeux  de prédire  dans quel sens.

chauffeur otage mossoul urfa Un chauffeur routier otage à Mossoul aurait réussi à s’enfuir. Il est revenu chez lui à Urfa avec son camion. Sa firme j’espère lui sera reconnaissante.

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Le 15 : ISIS vient de retirer son drapeau qui flottait à la frontière turco-syrienne, à Urfa dans le district de  Akçakale, annoncenr  les Sanliurfa.com . On voit aussi à quel point ils en sont proches.

 

Alévis : Meurtre à la cemevi d’Okmeydani et la mémoire du massacre de Gazi.

Okmeydani ugur Kurt 22 mai

« Cela fait un an qu’on avale (yiyoruz) des gaz lacrymogènes. Depuis Gezi ça n’a pas cessé », me disait une habitante du quartier rencontrée en mars dernier à la cemevi – le lieu de culte des Alévis – du quartier populaire d’Okmeydani où la famille de Berkin Elvan (14 ans) donnait le premier de la série de repas traditionnels de deuil. C’était deux jours après les funérailles du garçon gravement blessé par une grenade de gaz lacrymogène qu’il avait reçue en pleine tête 9 mois auparavant, alors qu’il allait chercher du pain. Les funérailles de l’enfant, devenu un emblème des violences policières et de l’impunité dont bénéficient ceux qui en abusent, avaient été suivies par une foule de centaines de milliers de personnes.

Berkin Elvan Okmeydani

Elles avaient dégénéré en violents affrontements avec les forces de l’ordre, lorsque celles-ci avaient chargé sur les manifestants, après la sépulture comme lors des grandes funérailles des combattants du PKK dans l’est du pays. A Okmeydani les heurts avaient duré une partie de la nuit.

Et il y avait eu un tué. Burakcan Karamanoglu, 22 ans, d’une famille pro AKP originaire de Giresun sur la Mer Noire, comme Tayyip Erdogan qui a aussi passé une partie de sa jeunesse dans ce quartier, était tué par balles, sans doute lors d’une rixe entre groupes nationalistes et d’extrême gauche (1 mort/3 blessés). Le DHKP-C a revendiqué le meurtre dont les circonstances exactes sont restées obscures.

Les pères des deux garçons choisissaient la fraternité. Ils se téléphonaient pour échanger leurs condoléances et déclaraient publiquement « adopter » dans le chagrin le fils de l’autre. De son côté Tayyip Erdogan décidait de jouer la division en désignant bonne et mauvaise victime. Peut-être une réminiscence de sa jeunesse. Dans les années 70, quand il était membre actif d’un mouvement étudiant très anti-communiste dont il a été le directeur culturel (le Milli Turk Tarikat Birligi, MTTB) et de son groupe « action » les Akıncılar, les altercations violentes entre bandes islamo nationalistes et « communistes »  alévis devaient être encore plus fréquentes à Okmeydani. Le lendemain lors d’un meeting électoral, il saluait la mémoire de « notre fils  Burakcan », tandis que le petit Berkin était  un terroriste  dont il allait jusqu’à faire huer la mère (qui l’avait désigné comme assassin de son fils).

Berkin était le 8ème tué mouvement Gezi. Tous étaient alévis. Et il ne doit pas se trouver beaucoup d’Alévis pour penser que c’est un hasard, même s’ils étaient très nombreux à participer au mouvement.

massacre de Gazi mars 1995

Depuis la semaine dernière, les tensions ont encore monté d’un cran à Ökmeydani, et aussi à Gazi ou à Sarigazi (Umraniye) autres quartiers  alévis, marquée par la mémoire des massacres de Gazi en mars 1995, moins de deux ans après celui de Sivas. Dans ce quartier situé de l’autre côté de la Corne d’Or une série de fusillades perpétuées simultanément par des hommes débarquant de taxis dans 4 cafés alévis avait tué Halil Kaya un Dede (religieux alevi) et blessé 5 autres personnes. La répression des manifestations qui avaient suivi avait fait 22 morts et au moins 300 blessés à Gazi et à Umraniye, sur la rive asiatique du Bosphore, et 6 blessés dans le quartier de Kizilay à Ankara. Les Özel Tim et l’armée étaient intervenus. Certains sont morts sous la torture, en prison.

Inutile d’ajouter que le procès a été délocalisé (à Trabzon) et a été une farce. Seuls 2  policiers ont été condamnés à une peine légère. Les responsables, que tout le monde connaissait,continuaient une belle carrière. Ce n’est que plus tard que certains ont été emprisonnés pour un temps, dans le cadre du procès Ergenekon comme : Mehmet Agar,le chef général de la police (libéré en avril 2013), Osman Gürbüz (JITEM) suspecté d’être le principal instigateur du massacre (libéré en octobre 2011) ou le général Veli Kuçuk (JITEM) (libéré en décembre 2014, comme beaucoup d’autres braves gens). Tansu Ciller, chef du gouvernement, n’a jamais été inquiétée.

Un reportage aux images impressionnantes qui permettent de comprendre en partie pourquoi une culture de la résistance s’est transmise dans ces quartiers alévis et pourquoi les organisations d’extrême gauche comme le Halk Cephesi (proche du DHKP-C, interdit) y conservent toujours un certain soutien populaire ICI.

okmeydani cemevi Ugur kurt

La mémoire de Gazi ne pouvait que se réveiller, jeudi 22 mai dans les rues alévies d’ Okmeydani. Ce jour là Ugur Yilmaz, 30 ans, un employé municipal de Beyoglu, s’était rendu à des funérailles à la cemevi, car la défunte était originaire du même village de la province de Sivas que lui. Il était 11 heures du matin et il attendait dans la cour, lorsque qu’une pétarade a éclaté et qu’il s’écroulait, frappé en pleine tête par une balle tirée par un policier ont déclaré les nombreux témoins. L’arme a été identifiée depuis par les enquêteurs, qui n’ont encore arrêté personne. Et alors qu’on s’affairait près du blessé, une grenade de gaz lacrymogène était lancée sur la cour, la noyant sous le gaz.

okmeydani-véhicule blindé en flammes

A quelques rues de là, la police intervenait avec des akrep, véhicules blindés aussi familiers dans le décor que les TOMA, contre un petit groupe de lycéens (Dev liselleri) qui manifestaient contre le drame de Soma en demandant justice pour Berkin Elvan, lorsqu’un groupe masqué a surgi, bombardant les blindés de cocktails molotov. Un des véhicules a pris flamme. Une fusillade a suivi.

Est-ce des policiers du véhicule en flammes qui pris de panique auraient ouvert le feu comme des fous sur des fuyards? Dans ce cas c’est un miracle qu’il n’y ait pas eu davantage de victimes dans une rue aussi passante. Des témoins parlent d’un tireur visant la cemevi et affirment que tout était calme à ses abords. Un flic excédé qui aurait voulu faire payer le quartier ? Ou une provocation délibérée, comme certains naturellement  le pensent ?

Ce qui est certain, c’est qu’un meurtre dans la cemevi ne pouvait qu’allumer encore davantage le feu dans les rues alévies d’Okmeydani

okmeydani nuit émeutes

A nouveau, il ne fallait pas compter sur Recep Tayyip Erdogan pour tenter de l’étouffer. Il a préféré montrer son agacement « Va-t-on commémorer ainsi tous les morts de Turquie ? Berkin Elvan est mort, on n’en parle plus » , en s’étonnant de « la patience des policiers ». Sans manifester beaucoup d’émotion pour la victime, tuée alors qu’elle participait à des funérailles dans un lieu de culte. Mais une cemevi, est-elle seulement un lieu de culte ? « Le lieu de culte commun à tous les Musulmans c’est la mosquée » a-t-il déjà déclaré.

ökmeydani Uğur Kurt'

Il a fini quand-même par appeler le père de la victime pour lui présenter ses condoléances , trois jours après le drame. Le fait que la famille ait demandé à ce qu’on ne crie pas de slogans pendant les funérailles (pas de drap rouge des sympathisants d’extrême gauche non plus sur le cercueil) et la colère de la sœur du défunt contre ceux qui ne respectaient pas ce souhait : « Abrutis (serefsiz) ! Cela s’est passé sous vos yeux. S’il n’y avait pas eu d’action (eylem), mon frère ne serait pas mort » y ont probablement contribué. Un cri de colère qui l’a bien arrangé : «  La sœur de la victime elle-même a désigné les coupables » a-t-il ensuite traduit. Cela promet pour la justice réclamée par la famille, qui même si elle ne sympathise pas avec l’extrême-gauche, ne semble guère faire confiance à celle de son pays.

Ayhan Yilmaz Okmeydani 23 mai

Le quartier s’est immédiatement embrasé, faisant une nouvelle victime. La nuit suivante, un homme de 42 ans, originaire de Giresun lui aussi, était tué par un engin explosif artisanal ou par une grenade de gaz de lacrymogène. Ses funérailles sont les seules à avoir eu lieu dans l’intimité, et  les quelques portraits de lui fournis par les médias disent qu’il était revenu traumatisé par les tortures qu’il avait vues -ou par ses copains tombés- lors de son service militaire (on en déduit que c’était en zone kurde dans les années de sale guerre). Il vivait chez sa mère à Talatpasa (autre mahalle d’Ökmeydani à 4 km de là) et vivait de petits boulots.

C’est probablement un hasard. Mais 2 tués sunnites succédant dans les heures qui suivaient aux 2 morts alévis. alors que dans ce quartier les confrontations se succèdent depuis un an, c’est quand-même troublant. Il doit y avoir de bons garde-fous dans le quartier pour que cela n’ait pas dégénéré entre civils.

ökmeydani Kim.

Plus questionnant encore, ces types cagoulés de rouge (marque du DHKP-c) et armés qui ont pris possession du quartier (scènes dont le quartier de Sarigazi a aussi été le théâtre) la nuit suivante, après que des affiches du mouvement appellent « le peuple à prendre les armes », et qui se volatilisaient au petit matin (voir reportage en images ICI). Quel était le but de cette démonstration de force ? Sont-ils manipulés par le MIT (les services secrets turcs) comme certains le soupçonnent et comme Kiliçdaroglu le président du CHP (lui même alévi du Dersim) les accuse. Par d’autres ?

Okmeydani affiche 23 mai

Les forces de l’ordre ne sont pas intervenues, se contentant de bloquer le quartier, ce qui évitait le carnage…et leur laissait quartier libre pour pavaner devant les objectifs des journalistes. Parfait en tous les cas pour donner une image effrayante du quartier. Parfait aussi à quelques jours de l‘anniversaire du mouvement Gezi pour « prouver » la dangerosité des « groupes marginaux », comme le discours officiel les désignent, qui avait légitimé la brutalité de la répression du mouvement (8 morts côté manifestants/ 1 policer tombé d’un pont)  Et en profiter pour délégitimer un peu la colère des Alévis contre le gouvernement AKP par la même occasion.

okmeydani-nda-hava-destekli-operasyon-

Des images qui préparaient aussi l’opinion à l’opération musclée qui allait suivre à Okmeydani, le lundi suivant, à l’aube. L’opération qui mobilisait 1500 policiers, dont des Özel Tim (forces spéciales) et plusieurs hélicoptères, offrait à l’opinion publique des images du quartier dignes de celles de ses séries TV préférées.  Des armes, des cocktails molotov et des ordinateurs étaient saisis. 38 personnes étaient arrêtées, dont 5 mineurs. 12 d’entre elles sont soupçonnées d’être membres du DHKP-c, tous les autres seraient membres du mouvement des jeunesses kurdes (pro PKK).

Il y a certainement quelques champions du cocktail molotov et du tir à la fronde de moins depuis dans le quartier.

alévis manifestation Adana 25 mai

La veille, par contre les forces de l’ordre avaient quand-même évité d’intervenir contre les manifestations alévies qui se déroulaient un peu partout en Turquie, comme le jour précédent à Cologne, où ils étaient des dizaines de milliers convergeant de toute l’Europe à montrer leur colère à Tayyip Erdogan qui y donnait son premier meeting électoral. Une colère que le coup de fil à la famille d’Ugur Kurt et la diligence que les autorités ont mise, cette fois, à trouver l’arme qui l’a tué (mais sans arrêter le tireur) ne suffira sûrement pas à calmer.

Les massacres de Sivas et de Gazi ont eu lieu dans le contexte du conflit alors très violent et des exactions de la contre guérilla dans les régions kurdes de l’Est du pays, un conflit actuellement apaisé. Mais l’onde de choc produite par le conflit syrien secoue aussi la Turquie à travers ses composantes sunnites/alévis-alaouites/kurdes. Si l’AKP a fait quelques  tentatives d’ouverture vers les Alévis en début de mandat,  Recep Tayyip Erdogan – dont le parti ne compte qu’un seul député alévi, quand le Parti Démocrate de Menderes dont il se revendique l’héritier en avait des dizaines – n’hésite plus  à envoyer des messages outrageants pour les Alévis (un cinquième de la population). Dernièrement encore, il accusait le président allemand Gauck, dont le discours devant les étudiants de l’université ÖDTÜ lui avait déplu,  de « se comporter  en pasteur », et d’être manipulé par « une secte athéiste » (ce qui désignait les Alévis d’Allemagne). Des termes qui sont loin d’être anodins dans sa bouche.

Lorsque  Gezi a éclaté,  le nom donné au très controversé 3ème pont sur le Bosphore , Yavuz Sultan Selim venait d’être révélé : vainqueur de la Perse shiite et artisan de l’alliance avec les émirats kurdes, mais massacreur des « têtes rouges » (kizilbas, alévis).  L’identité de la  « nouvelle Turquie » de Recep Tayyip Erdogan reconnaît ses Kurdes, mais elle est plus ostensiblement sunnite. L’Etat aussi : aucun Alévi parmi les vali (gouverneurs de province). 1 seul chef de police de province.

Et la guerre aujourd’hui est aussi économique. Elle marque déjà profondément le tissu urbain du cœur de la ville, où les anciens gecekondu voisins disparaissent à vitesse grand V, remplacés par d’arrogants immeubles de luxe qui font la fortune de leurs promoteurs. « Gazi est le dernier gecekondu qu’ils oseront détruire. Ce serait la guerre  », m’affirmait cet été un de ses habitants. Et Okmeydani , si bien placé au cœur de la ville et pour lequel il existe un si beau projet immobilier

Et la population n’avait pas attendu Gezi pour protester. Cette vidéo permet aussi une petite balade dans le quartier pour ceux qui ne le connaissent pas.

Et justement voilà que quelques jours après tout ces événements,  la municipalité de Beygolu décide de classer  1,6 million m2 à Okmeydani ( les quartiers de Fetihtepe, Kaptanpaşa, Keçecipiri, Piripaşa et Piyalepaşa) « zone à risque »sismique.   5600 bâtiments sont promis à la destruction. Et ressort pour les médias le beau projet de « champs élysée » d’Istanbul, appelé à remplacer ce « repaire de terroristes » (décidément la ville monde va devenir de plus en plus moche).

Le quartier de la cemevi qui est situé sur la municipalité de Sisli (CHP) devrait échapper à cette mesure, ainsi que celui d’Izzetpasa où j’ai vécu quelques mois.

Pour ceux qui maîtrisent le turc une analyse de l’avocat Ali Coskun sur IMC TV ICI

Okmeydan classé zone à risque sismique destruction

Guère étonnant que dans ce contexte les mémoires, les colères et les suspicions soient à vif.

23 avril, fête des enfants à Hakkari : couleurs républicaines – couleurs kurdes.

Yüksekova 23 avril fête des enfants. lycéennes robes kurdes

Comme chaque année, la Turquie célébrait la fête des enfants le 23 avril  Une fête très républicaine à laquelle participent tous les enfants des écoles. On commémore le même jour la souveraineté nationale : le 23 avril 1920 se constituait le premier Parlement de ce qui deviendra, 3 ans plus tard, la République de Turquie et est présidé par Mustafa Kemal Atatürk.

Les écoles de  Yüksekova et de Semdinli, dans la province kurde d’Hakkari  étaient mobilisées pour la fête. Les représentants de l’État aussi. Ce jour là des gendarmes ont distribués des cadeaux aux enfants à Hakkari.

Mais un peu comme les fêtes du Heiva (14 juillet) en Polynésie française, qui sont davantage une  grande fête de la culture polynésienne, avec ses concours de danses, d‘himene (chants polynésiens)  et courses de pirogues qu’une fête républicaine, pour la fête des enfants la culture kurde de la province est de plus en plus à l’honneur.

Comme toute fête républicaine, cela commence par l’hymne national. A Semdinli,  les représentants de l’armée participaient à la cérémonie officielle. Il est vrai que dans les lycées du pays, des gradés sont aussi chargés de cours. Les autorités municipales (BDP) par contre ne s’y sont pas associées.

Semdinli 24 avril fête des enfants hymne national  soldats

Et naturellement Atatürk, le père de la nation, omniprésent dans les programmes scolaires, est célébré. Dans le lycée  anatolien de Yüksekova, TOKI un autre symbole de l’État, plus contemporain celui là, est aussi affiché.

Yüksekova fête des enfants 23 avril TOKI Atatürk

Deux petits privilégiés ont pris la place du kaymakam, le représentant de l’État dans le district pour l’occasion. (A Ankara, c’est au bureau du chef de gouvernement que d’autres se sont assis).

Yüksekova 23 avril fête des enfants. officiels

Des costumes rouge et blanc, couleurs de la République de Turquie pour ces petits de Yüksekova. Une tenue républicaine très musulmane (vue son âge)  pour une des petites filles.

Yüksekova 23 avril fête des enfants.rouge et blanc

En version rouge, noir et blanc pour ceux -ci.

Yüksekova 23 avril fête des enfants. rouge blanc noir

Rouge et blanc, encore, à  Semdinli

Semdinli 24 avril fête des enfants rouge et blanc

Celles-ci  ont adopté le rose que les poupées Barbie ont fait adorer des petites filles, même à Yüksekova (hélas)

Yüksekova 23 avril fête des enfants. rose

Rose rouge pour les filles et costumes et danses kurdes pour tous, par contre pour ces petits de Semdinli

Semdinli 24 avril fête des enfants danses kurdes

Dans la même école, un professeur a initié sa classe au théâtre loufoque.

Semdinli 24 avril fête des enfants théâtre

Si les écoles de Foca sont au bord de la mer, les écoles de Semdinli ont bien vue sur la montagne. Moins de touristes s’y rendent, n’empêche que la région est superbe.

Semdinli 24 avril fête des enfants vue montagne

Plus de danses en rouge et blanc, mais danses en costumes kurdes aussi, pour les plus grands dans les écoles de Yüksekova.

(cela doit sans doute aussi dépendre du professeur et si l’école est fréquentée ou non par les enfants des forces de l’ordre, policiers et militaires)

Yüksekova 23 avril fête des enfants.  danses kurdes 4

Séance de pose dans les beaux vêtements kurdes avec le professeur

Yüksekova 23 avril fête des enfants. costumes kurdes. 2

Encore mieux quand on y est aussi les vedettes, dans les robes kurdes des jours de fêtes. Yüksekova 23 avril fête des enfants. robes kurdes

Dans cette classe, c’est la kina gecesi (nuit du henné) d’un mariage kurde qu’on a dansé. Le fiancé est rayonnant. Bon, le vert du voile de la fiancée est juste passé à l’orange (on est dans une école de la République quand-même)

Yüksekova 23 avril fête des enfants. costumes kurdes

La fiancée resplendissante dans sa robe rouge. Le fiancé semble davantage intimidé depuis qu’elle a retiré son voile.

Yüksekova 23 avril fête des enfants. mariage kurde 2

Un air plus modeste pour la fiancée (qui a bien appris la leçon) devant la corbeille du kina. Le fiancé semble toujours aussi intimidé.

Yüksekova 23 avril fête des enfants. mariage kurde

Les invités de la noce, dansent. Il y a pas bien longtemps , c’étaient les tenues portées par tous les villageois et villageoises du district. Ces coiffes à pompons multicolores sont quand-même plus seyantes que le foulard islamique contemporain. Ils sont beaux aussi les garçons.

Yüksekova 23 avril fête des enfants.  costumes kurdes 4Yüksekova 23 avril fête des enfants.  mariage kurde 6A partir des années 80, comme la langue et les chants, les costumes kurdes ont été interdits par la République. Dans les villages ils sont restés tolérés, mais de telles festivités étaient inimaginables il n’y a pas si longtemps,dans des écoles, principales vecteurs du bourrage de crâne républicain.

Ce monsieur doit se réjouir de voir ainsi danser ses petits enfants.

Yüksekova 23 avril fête des enfants.  grand père

A Hakkari, chef lieu de la province,  des festivités officielles étaient organisées pour la « fête de la souveraineté nationale et des enfants ». Là ça devient sérieux : c’est  le moment de l’hymne national.

Hakkari 23 avril fête des enfants officiels

C’est sous le regard d’un fondateur de la République géant et d’un immense drapeau que les petits font leur show

Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle. danses orientales

Des danses et robes kurdes d’Hakkari aussi parmi  les prestations.

Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle

Ambiance républicaine dans le public

Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle. public

Pour les officiels de la province, un repas champêtre « de la paix » était organisé. Enfants et femmes n’étaient pas conviés aux réjouissances (machiste la République à Hakkari ? ).Madame la maire d’Hakkari, BDP, nouvellement élue a sans doute décliné l’invitation.

Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle. repas. 2Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle. repas

On y dansait quand-même le halay entre hommes :  ceux qui mènent la danse sont peut-être (pas certain) des notables de villages korucus

Hakkari 23 avril fête des enfants cérémonie officielle. halay

Le 23 avril, c’est aussi le jour où on rappelle que ce n’est pas la fête pour tous les enfants en Turquie, où plus de 8 millions d’enfants sont contraints de travailler, comme les petits cueilleurs de fraises de la région de Mersin.

Le BDP, le parti kurde qui n’a pas pris part à cette fête très républicaine rappelle que nombreux enfants ont été tués par l’Etat cette dernière décennie en Turquie, et comme pour les adultes leur mort reste systématiquement impunie.

 

Enfants tués par l'EtatBerkin Elvan (14 ans) dont le prénom – et la maman – est kurde et qui est devenu le principal symbole  de la répression (et de l’impunité) policière du mouvement Gezi, n’est que le dernier d’une longue liste. La plupart des enfants tués sont kurdes, comme  Ugur Kaymaz, 12 ans, assassiné de 14 balles par des policiers à Kiziltepe (Mardin ) ou  Ceylan Önköl (14 ans) dont la famille avait elle même du rassembler le corps déchiqueté à Lice (Diyarbakir). Ou encore Seyfullah Turan (16 ans) frappé violemment à la tête  à coups de crosse de fusil, sous l’œil d’une caméra de TV tandis qu’un de ces camarades (14 ans ) se noyait dans la rivière glacée en fuyant, il y a cinq ans, un  23 avril 2009 à Hakkari.

 

 

 

 

 

 

Compétition de célébrations pour la naissance du Prophète à Diyarbakir : pro PKK versus pro Hizbullah

Diyarbakir anniversaire du prophète BDP drapeau vertCe n’est pas l’image d’un meeting d’un parti islamiste qui est affichée ici, comme les drapeaux verts de l’Islam pourraient le laisser croire. L’enfant sur le podium qui brandit l’un d’eux fait aussi le V de la victoire, signe de ralliement au parti kurde (BDP).

Mais c’est bien à une cérémonie religieuse que participaient environ  15 000 personnes, pour la plupart  sympathisantes d’Öcalan et du PKK, le samedi 19 mars à Diyarbakir. Et à une première. C’est en effet la première fois que  le BDP le parti kurde, très marqué à gauche, décidait de célébrer la naissance du Prophète. Ses sympathisants avaient été  invités à y participer.

Diyarbakir anniversaire du prophète BDP  invitation

Et donc, contrairement à ce que j’affirmais dans mon précédent billet, les drapeaux verts (et rouges) de l’Islam n’y étaient pas absents.

Diyarbakir anniversaire du prophète BDP  pancarteSur la banderole (verte !) on peut lire : » Contre l’oppression » et « du côté des opprimés »

 

Diyarbakir anniversaire du prophète BDP  drapeau kurde.et femme en noirMais pas de drapeaux noirs, bien sûr (là, j’avais raison). Le vert de l’Islam  voisinait par contre  avec des  drapeaux vert rouge jaune, les couleurs kurdes au motif du PKK. Un voisinage peu habituel. Dans la foule des femmes aussi, une femme en long  tchador (ou niqab, je ne sais pas)  noir, une tenue d’ordinaire adoptée  par des femmes sympathisantes de partis religieux et sans doute très minoritaire dans cette foule colorée.

 

Diyarbakir anniversaire du prophète BDP Ahmet Türk.2Assis dans le rang des hommes on reconnaît Ahmet Türk, le vice -président du DTK  organisateur de  l’événement. Aysel Tugluk sa vice présidente n’y participait pas. Les médias évoquaient la présence prévue de Gülten Kisanak, la nouvelle maire de Diyarbakir, mais je n’ai trouvé aucune image en  témoignant.

J’ai du mal à imaginer Gülten Kisanak-qui est alévie ! –  acceptant de rejoindre sagement les rangs des femmes, parmi ces drapeaux verts, ses cheveux couverts d’un foulard. Même si  le BDP n’a rien contre le foulard islamique, comme le prouvent  plusieurs femmes maires BDP voilées.

 

Diyarbakir anniversaire du prophète BDP Ahmet TürkPour l’anniversaire du prophète, la cause n’était bien sûr pas oubliée, comme l’a montré le discours  d’Ahmet Türk, qui a présenté une  analyse islamique du mouvement de libération kurde (ou peut-être s’agit-il de l’inverse).

Prières et chants religieux (ilahi)  en turc et en kurde étaient bien sûr au programme de la cérémonie. Mais c’est son discours qui aurait tiré des larmes aux yeux de nombreuses femmes, selon des médias kurdes, et qui lui a donné sa marque

« Notre croyance est encore plus forte « , a-t-il déclaré, sans doute en référence au parti kurde ultra religieux Huda Par (ex Hizbullah) et aux organisations djihadistes  comme Al Nusra ou ISIS/EIIL  qui s’affrontent aux combattants  kurdes YPG de Syrie. Le mouvement de libération (kurde) est un acte religieux (sünnettir). « Le prophète a  dit de ne pas se taire devant  l’injustice et l’oppression  « .

Ceci  me rappelle certains indépendantistes polynésiens, évangélistes férus de la Bible,  qui se qualifiaient d' »Hébreux du Pacifique ».. le Pharaon  étant bien entendu l’État français. D’ailleurs, Moise (Musa)  est cité aux côtés du Prophète pour appuyer l’argumentaire d’Ahmet Türk. Seuls les protagonistes changent.

Le mouvement kurde une juste résistance à l’oppression donc, mais  aussi une promesse de paix : « Le prophète Mohammed a résisté à la Mecque, a proclamé la loi à Medine et a fait la paix à Houdaibiya » a-t-il continué. Rappelant aussi par là que la paix  est aussi la voie vers laquelle le mouvement kurde s’est engagé (je présume que pour le moment, il arrive à Medine)

C’est un Islam humanisme et ouvert aux autres croyances que prône le maire de Mardin qui souligne que le message du prophète n’est pas seulement libérateur pour les Musulmans : « Nous savons  quelle valeur il (Resulullah) a donné à l’être humain. Chaque homme est libre de sa croyance, de sa langue, de sa vie » (Liberté  donc pour  les Kurdes – dont la langue a longtemps été interdite – mais aussi les Alévis et les Chrétiens de Turquie ).

Mais en organisant cette cérémonie et en  donnant ainsi à l’ancien président du parti kurde cette voix de « guide religieux », la commission des affaires religieuses du DTK se destine-t-elle à devenir une  sorte de « Diyanet » du mouvement kurde, chargée de promouvoir un « Islam de gauche »(voire davantage à terme)  ? Cela pourrait donner une coloration kurde sunnite au parti  et ne pas trop plaire aux Alévis (et aux Chrétiens), ni à tous ses sympathisants sunnites, tout aussi ouvert aux autres croyances  et respectueux des libertés individuelles cet Islam sunnite soit-il.

Dans sa déclaration  initiant le processus de paix, Öcalan (à l’origine de la création de cette commission) évoquait   » la fraternité millénaire kurdo-turque, sous la bannière de la fraternité musulmane. » Une fraternité dont les Kurdes alévis ont quelques raisons d’avoir de moins bons souvenirs.

Il faut cependant relever que ni le président du parti  Selahattin Demirtas, très populaire  près des Kurdes alévis,  ni aucun de ses députés (qui viennent de rejoindre le HDP) n’ont participé aux célébrations, organisées aussi dans quelques autres  villes, comme Van ou Yüksekova . Quant à la participation (environ 15 000 personnes), on est très loin  du raz de marée humain  qui envahit la même esplanade pour Newroz, ou même de la foule que rassemble n’importe quel grand meeting du BDP à Diyarbakir.

 

diyarbakir-kutlu-dogum-Huda Park pluie

La foule était bien plus nombreuse (entre 80 000 et 400000 participants selon les sources)  le lendemain, sur les mêmes lieux, où Huda-Par (l’ex Hizbullah, ennemi juré du PKK)  organisait sa cérémonie  pour la troisième fois consécutive…sous une pluie battante.

Diyarbakir anniversaire du prophète huda parapluies et drapeauxLes parapluies étaient de sortie

 

diyarbakir-da-kutlu-dogum-huda Par drapeauxLes drapeaux noirs aussi.

Il faut dire que la célébration  fait office de grand rassemblement annuel du mouvement  C’est en quelque sorte le Newroz du Hizbullah. Des bus ont amené des sympathisants de toute la Turquie et notamment de provinces (assez) voisines comme Gaziantep, Konya ou Adana.

Et il est probable que des sympathisants AKP de Diyarbakir qui souhaitaient juste célébrer la naissance du Prophète aient choisi de se rendre cette fois encore  à cette cérémonie, comme certains sympathisants BDP le faisaient les années passées.

 

Diyarbakir anniversaire du prophète huda par invités étrangersDes invités avaient aussi fait le voyage depuis l’Irak, l’Iran, le Liban, la Syrie, divers pays d’Afrique et surtout l’Égypte.

 

diyarbakir-da-kutlu-dogum-huda Par EgypteLa cérémonie était placée sous le signe de la solidarité avec les Frères  Musulmans victimes de la répression en Égypte.  Sur la banderole trilingue : la main de Rabaa, signe de soutien aux Frères Musulmans. « Dans nos têtes, nous sommes en prison » proclamait une autre  banderole. Et bien sûr réponse du berger à la bergère, communistes et socialistes qui se targuent d’évoquer le prophète en ont pris pour leur grade

Quelques jours avant la cérémonie, l’université Artuklu de Mardin avait  préféré annuler une conférence prévue sur l’homosexualité, qualifiée d’immorale dans la presse pro Hizbullah et par une association de la ville qui leur est proche. C’est dire à quel point leurs « avertissements » ne sont pas rassurants.

 

Diyarbakir anniversaire du prophète Huda Par femmesLes femmes n’étaient pas absentes de la cérémonie.

 

Diyarbakir anniversaire du prophète huda par.3Certaines aussi militantes que discrètes… prouvent que le langage par signes n’est pas universel.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que la naissance du prophète a été célébrée cette année à Diyarbakir.

A la même date, dimanche 20 Avril, les Arméniens fêtaient Pâques dans la grande église récemment restaurée  Surp Giragos. Des œufs colorés de rouge y ont été offerts à Gülten Kisanak, .
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Le Hizbullah enflamme à nouveau l’université Dicle à Diyarbakir.

dicle-universitesi-karisti

Décidemment, l’anniversaire du Prophète semble bien se transformer en rituel à l’université Dicle de Diyarbakir. C’est la seconde année que ces festivités religieuses deviennent un prétexte pour déclencher des heurts entre militants de Huda Par (ex Hizbullah reconverti), étudiants apocu (sympathisants d’Ocalan) et  les forces de l’ordre.

Le  scénario que j’avais relaté il y a un an exactement s’est reproduit cette semaine. Lundi 14 avril, une quarantaine de membres d’une association étudiante pro Hizbullah ont à nouveau  tenté de coller des affiches dans le bâtiment du département d’architecture : des invitations à se rendre aux célébrations religieuses que leur mouvement organise depuis une dizaine d’années. Ils étaient encore armés de gourdins et de couteaux et étaient donc bien décidés à en découdre avec l’association étudiante apocu (sympathisants d’Öcalan) qui règne en maître sur le campus. Cela a dégénéré et l’onde de choc s’est transmise à d’autres départements. Les forces de l’ordre sont intervenues. Il y a eu une soixantaine d’arrestations, dont quelques étudiants pro Hizbullah. Comme l’année dernière toujours l’université a été fermée et les examens suspendus.

dicle-universitesinde-arrestation étudiante

Cette année les heurts ont duré moins longtemps (il est vrai que l’université est bouclée par un lourd dispositif policier ). Et si les forces de l’ordre n’y sont pas allées mollo avec leurs matraques et semblent cette fois encore s’en être davantage pris aux étudiants apocus qu’aux pro Hizbullah, il n’est pas fait état de blessés. Pas de nuage de gaz lacrymogène non plus. L’année dernière, c’est par hélicoptère qu’il avait été déversé sur les étudiants qui se réfugiaient dans les champs environnants. C’était avant Gezi!

La plupart des étudiants arrêtés ont été remis en liberté après une nuit de garde à vue. Mais cela reste une nouvelle version du même film.

Il serait étonnant que le Hizbullah considère qu’enflammer l’université Dicle soit juste une façon comme une autre de célébrer la naissance du Prophète. Ce n’était pas un hasard si la précédente intervention musclée de ses militants avait eu lieu un mois à peine après l’annonce « officielle »  du processus de paix entre l’Etat et le PKK ,par Öcalan lors du Newroz de Diyarbakir.

Elle avait aussi marqué le retour de la visibilité du mouvement dans le paysage urbain « Je n’aime pas ce quartier, me disait une jeune mariée qui vit dans le quartier populaire de Baglar depuis son mariage. Il y a plein de hizbullah. Avant ils le cachaient, maintenant ils s’affichent : leurs femmes sont complètement voilées de noir ». Et sur le campus, dès le lendemain des troubles, le nombre d’étudiantes adoptant une tenue ne laissant paraître que leurs yeux se serait accru, selon des étudiantes de l’université  Dicle.

 Recommencer le même scénario cette année est sans doute une façon d’imposer la présence du parti ultra religieux et surtout très anti PKK sur le campus. Possible aussi qu’il soit furieux de la décision prise par la commission des affaires religieuses (une nouveauté) du DTK/ BDP de lui couper l’herbe sous le pied, en décidant lui aussi de célébrer la naissance du prophète. Et pour cette première célébration, le parti voit grand, puisque c’est sur l’espace où on célèbre Newroz qu’aura lieu la célébration, le 19 avril prochain

Les drapeaux noirs ou verts de la célébration hizbullah-Huda Par  y seront  absents.

Diyarbakir anniversaire du prophète.3

Diyarbakir anniversaire du prophète 5

Les femmes fantômes aussi.

Diyarbakir anniversaire du prophète

Et les sympathisants BDP qui par conviction religieuse se rendaient à la grande célébration hizbullah, vont très certainement la bouder cette année.

Dorénavant il va y avoir compétition d’anniversaires du Prophète à Diyarbakir !

Ce serait une idée d’Öcalan, comme pour la « conférence de l’Islam démocratique » qui doit être organisée le mois prochain à Diyarbakir, et qui se veut une réponse « démocratique » à l’idéologie des mouvements islamiques radicaux, comme Al Nusra ou ISIS que les apocus accusent Huda-Par de soutenir contre leurs « frères » de Syrie.  C’est aussi la marque d’une véritable révolution culturelle au sein du mouvement kurde de gauche, qui va peut-être y faire grincer quelques dents, même si la mue ne date pas d’aujourd’hui.

Quant à  Huda-Par – le Hizbullah nouveau- il a obtenu 4,5 % des voix à Diyarbakir le 30 mars dernier (la palme ne va pas à Baglar (4,2%), mais à Ergani où il obtient 9 % des voix ! bonjour l’ambiance dans cette ilçe conquise par le BDP). Même s’il reste très loin de pouvoir concurrencer le BDP (55 % des voix) ou l’AKP (35%), il est quand-même devenu le 3ème parti de la province pour sa première expérience électorale. Il obtient 6 % des voix à Bitlis et 7 % à Batman, son ancien fief. Dans ces trois provinces kurdes, il fait dorénavant partie du paysage politique.

Ces heurts tombent au moment où la rectrice de l’université, madame Ayşegül Jale Saraç, fait face à des investigations de ses autorités de tutelle, le YOK. Madame la rectrice avait fait la UNE des médias en s’affichant la semaine dernière avec un foulard islamique, ce qui fait d’elle la première rectrice voilée de Turquie. Mais ce n’est pas ce que lui reproche le YOK, et encore moins son ministère.

DIYARBAKIR_DU_REKTORU_JALE_SARAC

Madame Saraç est soupçonnée d’être membre de la « cemaat », le mouvement de Fetullah Gülen, et d’avoir fait preuve de favoritisme lors du recrutement ou de la promotion de professeurs, à charge pour ces favorisés de verser une contribution au mouvement. Il faut dire que le mouvement güleniste devenu l’ennemi n°1 de Recep Tayyip Erdogan  n’apprécie pas beaucoup le processus de paix (il suffit de lire les articles consacrés au sujet ces derniers temps dans Today’s Zaman pour s’en rendre compte ). Pas étonnant donc que la chasse aux sorcières post électorale annoncée par le chef de gouvernement commence à Diyarbakir.

Mais si ces allégations sont vraies, ce que la rectrice réfute, son ministère ne pouvait l’ignorer, et ce serait alors sans doute la raison pour laquelle elle avait été nommée à la direction de cette université sensible, en 2008. Elle a même été candidate sur la liste AKP aux dernières législatives, quand la cemaat était une alliée du gouvernement.

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Par contre personne ne paraît s’interroger sur ses éventuelles responsabilités dans les magouilles qui se pourraient se tramer derrière l’arrachage de milliers d’arbres dans la zone protégée des jardins du Hevsel début mars. Pourtant, le terrain dans la vallée du Tigre appartient à l’université Dicle. Il faut dire que ces arrachages auraient eu lieu avec l’accord du ministère des eaux et forêts que personne ne soupçonne d’être sous la coupe de la cemaat. L’objectif serait d’y laisser place nette à la construction de logements de luxe, qui pourraient bien faire partie du « crazy project » pour Diyarbakir de Tayyip Erdogan, pour la plus grande joie de TOKI.

demirtas-hevsel-bahceleri-bir-gezi-direnisidir_Les bureaux de la rectrice ont assuré que l’arrachage de 7000 arbres n’étaient qu’une mesure préventive contre les incendies. Mais des étudiants se sont  relayés  et ont campé  sur place pendant plusieurs semaines pour éviter le retour des bulldozers, avec le soutien du BDP. Et processus de paix aidant, cette fois les forces de police se sont contentées de les observer. Un mouvement Gezi de Diyarbakir , sans   violences et qui  a mis fin à l’arrachage des arbres.

Mais l’Assemblée de Turquie vient d’adopter une nouvelle législation autorisant les grands travaux d’équipement (voies de communication, centrales électriques ou … bâtiments universitataires) dans les zones forestières protégées.

Un beau reportage en images sur ce mouvement ICI

Urfa : la colère d’Osman Baydemir, état d’urgence à Ceylanpinar

viransehir permanence AKP en flammesCe n’est pas le calme après la tempête, en Turquie. Aux fortes tensions de la campagne électorale succèdent celles des lendemains d’élection où accusations de fraude et contestations des résultats se sont multipliées. A Istanbul et surtout Ankara où le résultat est très serré entre AKP et CHP, le dépouillement s’est poursuivi pendant plusieurs jours.

Avec ces lendemains d’élection, les médias qui s’étaient focalisés pendant la campagne sur le « vote de confiance » à Tayyip Erdogan et les deux principales métropoles du pays, semblent réaliser que les enjeux sont aussi locaux dans une élection municipale. Fraude ou non, cela n’aurait sans doute pas changé grand chose au score général (44 % pour l’AKP). Par contre, cela a pu donner un petit coup main pour faire tomber certaines municipalités dans l’escarcelle AKP, là où des résultats étaient serrés.

Alors que la confiance n’était déjà pas au rendez-vous, les coupures d’électricité qui ont plongé une partie du pays dans l’obscurité lors du dépouillement n’ont évidemment pas arrangé les choses.

Taner Yildiz le chat est entré

Dès le 1er avril Taner Yildiz, le ministre de l’énergie avait déniché les coupables de ces actes de sabotage. Mais c’est à croire que son intention était de lancer la mode du poisson d’avril en Turquie, même si c’est à un autre animal que son nom risque de rester associé: il révélait en effet qu’un chat aurait pénétré par effraction dans les transformateurs, à la même heure, dans la moitié des provinces du pays. Un gang de chats drôlement bien organisé.

Les coupures ont été si nombreuses qu’il fallait bien fournir une explication et difficile d’accuser un état parallèle ou l’action malveillante d’une puissance étrangère, alors que l’AKP est le principal vainqueur de ces élections. Ceux qui ne demandent qu’à croire l’ont sans doute avalée (en évitant de trop penser à ce qu’ils avalent).

Il a encore quelques années ce sont les partis qu’on interdisait en Turquie, le parti kurde surtout. En 2008 une procédure avait même été lancée pour interdire l’AKP, sans que cela ne chagrine beaucoup l’électorat kémaliste. Depuis une réforme constitutionnelle a rendu la démarche moins aisée. Mais cette vieille habitude d’interdire les partis de « traîtres » explique sans doute qu’un ministre puisse balancer cette histoire de chat sans que son propre électorat ne s’émeuve aussi.

Qui a coupé l'électricité  30 mars 2014 Turquie Birgün

Naturellement les médias d’opposition et les réseaux sociaux, toujours aussi malveillants, se sont déchaînés. Le journal BirGün a révélé les noms des compagnies d’électricité dont les transformateurs auraient été l’objet une invasion le 30 mars au soir. La compagnie MERAM à Istanbul (où la rive européenne avait été plongée dans l’obscurité) propriété du groupe Cengiz Alarko, heureuse bénéficiaire de gros marchés publics comme celui du troisième aéroport d’Istanbul, fait partie du lot. Ahmet Cengiz, son PDG a été mis en examen dans les affaires de corruption qui ont frappé le milieu AKP depuis le 17 décembre. Il n’a peut-être pas fait exprès de laisser la porte ouverte aux chats, mais une victoire AKP à Istanbul doit arranger ses petites affaires.

A Hasankeyf, dans la province de Mardin, la bourgade a été plongée dans l’obscurité juste en fin de dépouillement, alors que le BDP devançait l’AKP de quelques voix. Après une plongée dans l’obscurité, le résultat était inversé. Un hasard, alors que la construction d’un barrage hydroélectrique doit noyer ce qui est un des plus beaux sites archéologiques du Kurdistan turc est déjà entamée.

En bleu gris les municipalités BDP
En bleu gris les municipalités BDP

Le BDP, le parti kurde, qui n’intéressait pas beaucoup pendant la campagne, est aussi le grand vainqueur de cette élection. Apparemment, c’est lui qui récolte le plus les dividendes du processus de paix. Il ne se contente pas de conforter ses positions en conservant les 8 provinces qu’il dirigeait déjà : Diyarbakir, Tunceli, Igdir, Batman, Van, Siirt Sirnak, Hakkari. Il a aussi conquis 3 provinces AKP : Mardin Bitlis et Agri, ainsi que de nombreux districts. Toutes les provinces frontalières avec l’Iran et l’Irak (et avec leurs territoires kurdes) sont désormais entre les mains du parti kurde. Et la province de Mardin est frontalière avec la Syrie (et certains districts de Rojava, les districts kurdes syriens autonomes). Heureusement, que le parti kurde n’a pas emporté Urfa !

Est-ce ce qui tracasse le gouvernement AKP ? En tout cas il n’a pas l’intention de céder Agri, où le résultat a été serré (250 voix d’écart). La commission électorale locale a autorisé 15 fois le recompte des voix, et à chaque fois le BDP en est sorti vainqueur (même si bizarrement, l’écart s’est amenuisé entre chaque recompte, à l’avantage de l’AKP). On peut peut-être croire à Rize ou Maras que c’est une bonne façon de relancer le processus de paix, mais à Agri, c’est la colère. Et ça ne devrait pas s’arranger : le scrutin vient d’être annulé. Retour aux urnes le 1 juin.En attendant bonjour l’ambiance.

agri-ohal-bolgesi-oldu

A Ahlat (Bitlis), il a suffit de recompter les voix 4 fois pour faire passer la victoire du BDP à l’AKP ! 

Pas de recompte des voix par contre quand c’est le BDP qui conteste une victoire AKP, comme à Gevas (Van),  Hasankeyf (Batman) ou Birecik et Ceylanpinar dans la province d’Urfa. Du coup les victoires ont été célébrées dans toute la région, mais la rue s’y embrase aussi.

Ceylanpinar protestations avril 2014

Et c’est à Urfa que ça barde le plus fort. Osman Baydemir, le candidat BDP n’a finalement emporté que 30 % des suffrages contre le gouverneur Celahattin Güvenç (61%) Certes, il a doublé les résultats du BDP, mais je m’attendais à ce qu’au minimum il frôle les 40 %.

De toute évidence, l’AKP a mis le paquet pour assurer son emprise sur la province. Un gouverneur-candidat, aussi peu charismatique soit-il, ne présente pas seulement l’avantage d’assurer d’être un maire fidèle serviteur de l’État. Il a aussi à sa disposition les moyens de cet État, ce qui peut être utile, entre autre quand on cherche à se faire des alliés.

A l’échelle des districts, le résultat est éloquent : le parti kurde a réussi à conquérir Halfeti et Bozova (qui était la seule municipalité AKP) et il conserve Viransehir (où les voix ont aussi été recomptées à la demande de l’AKP) ainsi que Suruç. Mais l’AKP qui ne dirigeait qu’une municipalité de district a remporté tous les autres. Les autres partis comme le SP (qui dirigeait 3 municipalités) ont été laminés. Siverek, la citadelle Bucak est tombée: le maire sortant Ali Murat Bucak (Parti Démocrate) n’obtenait  que 29 % des voix.

Şanlıurfa_districts

Et surtout le district de Ceylanpinar a dorénavant une municipalité AKP, ce qui ne peut que faire l’affaire des autorités. Le district kurdo (2/3) -arabe (1/3)  situé sur la frontière syrienne est mitoyen du district kurde syrien  de Serekaniye.

Mais Ismail Arslan, le maire sortant BDP accuse l’AKP de fraude électorale massive, (annulations et destructions de bulletins favorables au BDP, et même votes d’étrangers. C’est une rumeur qui court en Turquie que des réfugiés syriens auraient obtenu la nationalité turque afin de prêter main-forte à l’AKP. J’ignore jusqu’à quel point elle est fondée, mais ce n’est sûrement pas le rêve de la grande masse des réfugiés de devenir l’enjeu de querelles intérieures.)

Urfa Ceylanpinar AKP mendereatilla

Le BDP accuse le maire élu Menderes Atilla d’être proche de la fraction syrienne Al Nusra, affiliée à El Qaida. Le maire dément et assure que tous ses amis syriens sont des braves résistants de  l’ASL. Et  il faut dire que  le combattant syrien de la photo a une tête de méchant tellement parfaite, que cela en  devient presque suspect.

menderes atilla chanteur syrienCe chanteur syrien en visite à Urfa serait lui aussi un membre d’Al Nusra selon les médias.

Le riche homme d’affaires arabe  est un transfuge du Parti Démocrate sous l’étiquette duquel il était déjà candidat pour la municipalité en 2009 (il avait obtenu 36 % des voix, contre 44 % pour le BDP, loin devant l’AKP- 14%) Et le parti de Tansu Ciller est connu pour être celui des coups foireux  et, dans l’est du pays pour ses liens avec la contre guérilla. Son frère aîné Mehmet Atilla a été maire du district entre 1983 et 1994.

Et comme dans toutes les guerres, il y a aussi des profiteurs de guerre dans ce conflit. Même si les beaux textiles venus discrètement de Syrie ont disparu du marché d’Urfa, des activités de contrebande bien plus lucratives doivent être florissantes.

Ceylanpinar Atilla Menderes garde rapprochée

Combattants d’Al Nusra comme l’affirment certains médias ou gros bras de çete de Ceylanpinar  le nouveau maire s’y balade avec des types armés :  des korucus (protecteurs de village)  selon  des  sites kurdes.

Dès l’annonce des résultats, la colère des sympathisants du parti kurde explosait Et depuis une semaine l’état d’urgence est instauré à Ceylanpinar  où les journalistes ne sont pas les bienvenus :  le journal Evrensel fait état de plusieurs garde à vue.  Les élus du BDP non plus.

ceylanpinar Atilla Menderes sacrifice chameau

Atilla Menderes a fêté sa victoire en sacrifiant un chameau devant la mairie, ce qui n’est pas vraiment une coutume républicaine. Pas de quoi non plus instaurer  un climat plus serein, d’autant que cela barde fort juste de l’autre côté de la frontière entre combattants djihadistes  et YPG kurdes.

Urfa Birecik protestations  enfant blessé

Colère de la rue aussi à Viransehir et à Birecik. Un garçon de 15 ans y a perdu un œil, comme d’habitude à cause d’une grenade lacrymogène lancée malencontreusement à tir tendu.

Viransehir permanence AKP détruite avril 2014

Les permanences AKP sont particulièrement visées. Celle de Viransehir a été 2 fois la proie des flammes.

Baydemir colère Urfa image Urfa Haber

Osman Baydemir est resté discret (au moins médiatiquement) pendant plusieurs jours. Mais quand l’avocat s’est remis à parler, c’est un véritable réquisitoire qu’il a prononcé pour dénoncer la fraude, massive selon lui, à Urfa et «les pires élections de toute l’histoire de la République. « Et de toute la Turquie, c’est à Urfa qu’elles ont été les pires (karanlik = obscures) a-t-il ajouté. «Le soir des élections, la province a été plongée dans l’obscurité pendant 5 heures. Et ceux qui ont coupé l’électricité ne sont pas des chats à quatre pattes, mais des animaux à deux pattes ! ». « Les sacs de scrutin ont été ouverts dans tous les bureaux de vote. Au moins 60 % des urnes sont arrivées descellées. Pas un seul bureau de vote n’a été épargné par la fraude. » « C’est la police qui a transporté une grande partie des sacs électoraux. A Urfa, de A jusqu’à Z, l’État avec sa puissance a été au service d’un seul camp ».

Virahsehir bulletins électoraux BDP brûlésUrfa bulletin de vote trafiqué

Ces bulletins électoraux en faveur du BDP ont-ils été brûlés à Viransehir ou à Ceylanpinar? Certitude : cela s’est passé dans la province d’Urfa.

« On veut faire d’Urfa l’arrière cour de la Syrie, mais la guerre en Syrie n’est pas notre guerre. » a poursuivi Baydemir. Et alors que le BDP s’était bien gardé d’utiliser comme arme électorale l’armada de vidéos compromettantes pour le pouvoir balancées sur You Tube, il rebondit sur la dernière vidéo mise en ligne pour avertir : « Si un missile tombe sur les terres de cette province, ce n’est pas le régime syrien qu’il faudra accuser, mais le ministre Faruk Celik (député d’Urfa) et le Secrétaire du MIT (services secrets turcs) », c’est à dire Hakan Fidan, qui est aussi le principal artisan du processus de paix.

On saura dans les semaines à venir ce qu’il va advenir de ce processus de paix. Ce qui est certain c’est que la question kurde va être à nouveau au cœur de l’actualité de Turquie. Les Kurdes exigent que des négociations officielles soient instaurées, (voir les propos de Pervin Buldan sur IMC le 4 avril dernier) La sulfureuse question syrienne aussi. Mais elles sont liées, comme le montre la situation à Ceylanpinar.

En attendant le BDP a déposé un recours en annulation du scrutin de Ceylanpinar et de Birecik (ainsi que d’Hasankeyf). Réponse attendue de la haute commission électorale ( YSK ) le 10 avril.

Outre le scrutin d’Agri  la commission  a annulé celui de Güroymak (Bitlis ) remporté par le BDP et de Yalova (6 voix d’avance pour le CHP) sur la mer de Marmara, toujours à la demande de l’AKP. Par contre elle vient de rejeter définitivement le recours déposé par le CHP pour Ankara. Si elle accède aux demandes du BDP, ce sera une surprise et une grande première en Turquie.

Le 10 :  la demande d’annulation du scrutin de Ceylanpinar est rejetée.