Demirtas : un leader pour les médias – Et un leader pour les Alévis enTurquie ?

Demirtasvictoire Le Guardian à l’instart de nombreux médias occidentaux vient de publier un long portrait de Demirtas. La couverture médiatique intense dont le charismatique leader kurde bénéficie depuis qu’il s’est révélé le  tombeur de l’indéboulonnable Erdogan à l’élection du 7 juin dernier est naturellement une très bonne nouvelle pour les Kurdes de Turquie.
Depuis cette date des centaines de leurs militants et 20 co maires de ville petites ou moyennes (qui pour certaines venaient de se déclarer autogérées) sont allés peupler les prisons turques il est vrai.Ils peuvent cependant espérer que la Turquie hésitera peut-être davantage sous de tels projecteurs d’y envoyer les maires des grandes villes kurdes comme Van ou Batman, des sections entières du parti kurde, des militants de son réseau associatif ou des dizaines de journalistes kurdes, comme cela s’était passé lors des grandes rafles du KCK en 2010, sans que cela n’émeuve énormément..

Ils peuvent d’autant l’espérer qu’à cet engouement pour Demirtas et son mouvement s’ajoute le fait que les combattants kurdes toutes fractions confondues y compris les YPG, la branche jumelle du PKK en Syrie, sont devenus les plus sûrs alliés des États-Unis en guerre contre les jihadistes en Syrie et en Irak. Il ne faut pas oublier que c’est avant tout ce statut d’alliés de l’Occident lors de la première guerre du Golfe en 1992 qui avait permis aux Kurdes d’Irak de sortir de l’indifférence dont ils étaient l’objet puis de construire leur (difficile dans un premier temps) autonomie sous les auspices occidentaux. Le tour est venu de la fraction kurde de Turquie. Et si celle-ci n’avait pas eu de mal à convaincre ces mêmes Occidentaux d’inscrire le PKK sur une liste d’organisations terroristes de ce fait interdites, elle a bien moins d’espoir cette fois de réussir à y faire admettre les YPG et le PYD, même s’il s’agit d’organisations sœurs.
Il est vrai aussi que cette volonté affichée par Erdogan ,qui a axé toute sa campagne sur la « menace terroriste PKK/YPG/PYD » ,est sans doute davantage une posture électorale qu’une réelle ambition (sauf s’il a perdu complètement pied avec la réalité et le premier ministre lessivé par 6 mois de campagne avec lui)
Cela dit en Turquie tout le monde a compris ce qu’Erdogan veut dire quand il va jusqu’à accuser l’Ambassade américaine d’avoir organisé la campagne électorale du HDP, s’attirant une fois plus  une réplique humoristique bien balancée dont Demirtas a le secret, suivie d’un démenti excédé de l’ambassade. Mais le fait est que la nuit où l’aviation américaine effectuait son premier bombardement sur Kobane (et plus tard y larguait des armes) pour soutenir les YPG qui résistaient depuis des semaines à armes inégales contre l’État Islamique  le vent a tourné pour le mouvement kurde de Turquie qui de son côté n’a jamais été aussi uni. Et cela a de quoi inquiéter en Turquie.

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Autant dire que les Kurdes de Turquie vont continuer à intéresser les médias occidentaux. Le fait qu’ils aient avec Demirtas un leader dont le charme et l’esprit ne doivent rien aux agences de communication et  serait  de plus « la seule personnalité politique de Turquie qui pourrait être à sa place dans n’importe quelle capitale européenne » selon l’article du Guardian,ne peut que renforcer cet intérêt.

Cet article évite la manie  de faire de Demirtas « l’incarnation de Gezi ». Il est vrai que la nouvelle guerre -pour ne pas dire jihad! – lancée contre les Kurdes depuis l’attentat de l’État islamique à Suruç qui a tué 34 sympathisants du HDP pour la plupart Kurdes alévis et militants du ESP (un parti de  la gauche radicale membre de la coalition HDP)  a quand même éclipsé les grandes mobilisations de l’été 2012.

sirriSOGezi
Mais qu’est-ce qu’on l’a lu et entendu que« la victoire du HDP de Demirtas était  celle de Gezi »en juin dernier.Apparemment, certains l’avaient beaucoup vu haranguer la foule sur la place Taksim ce printemps là. J’avoue que je l’ai loupé. Certes Sirri Sureyya Önder député d’Istanbul du parti kurde (BDP)qu’il co dirigeait y était dès les premières heures de la révolte, faisant barrage de son corps aux bulldozers décidés à arracher les arbres du petit parc. On pouvait penser qu’il en deviendrait un des porte drapeau. Mais cela n’a pas été vraiment le cas.
C’est surtout grâce à l’intelligence politique d’Öcalan (peut-être bien conseillé) qui de sa prison dans l’île d’Imrali envoyait son salut à Gezi, que le mouvement kurde et le drapeau du parti ne sont pas restés complètement en dehors de l’histoire. Mais pas plus le mouvement kurde que les mineurs ou les ouvriers du bâtiment ou des ateliers de textile n’étaient des acteurs de Gezi, même si les Kurdes étaient bien présents – et les Kurdes alévis en masse – dans les manifestations,faisant office de « pare-choc » aux milliers d’étudiants ou aux architectes, moins familiers qu’eux des violences policières
Qui peut d’ailleurs croire qu’un hôtel de luxe d’Istanbul aurait accepté de servir de refuge à des ouvriers ou des Kurdes pourchassés par des forces de l’ordre déchaînées? Je doute même qu’une mosquée d’Istanbul l’aurait fait..
Mais quand les foules exprimaient leur colère dans les villes de l’Ouest du pays, celles de l’est kurdes restaient si sages que des Tomas (camions à eau) ont même pu être expédiés depuis Diyarbakir pour mater « les brigands de l’ouest » . Le parti kurde se gardait bien d’entrer dans la danse et de mettre la région en ébullition alors qu’un processus de paix entre le PKK et l’État turc venait juste d’être entamé.

Seule la province alévie de Dersim fief de la gauche radicale s’était mobilisée, dans ce qui a été entre autre une révolte alévie. Les 7 tués du printemps turc étaient d’ailleurs tous alévis. Dès 2002 les Alévis avaient  formé l’opposition la plus réfractaire à l’AKP pro sunnite. Mais depuis qu’Erdogan a décidé qu’il libérerait les Sunnites syriens du joug du tyran alaouite, ils ont même commencé à se sentir menacés, non sans quelques bonnes raisons. « Pour Erdogan les Alévis sont des ennemis» résumait l’un d’eux.
Les Kurdes alévis, base des partis d’extrême gauche dont certains étaient déjà les alliés du parti kurde au sein de la plate forme BDP, nationalistes kurdes ou même sympathisants CHP étaient probablement les principaux destinataires du  salut qu’Öcalan envoyait à Gezi. Le parti des minorités ne devait à aucun prix les perdre et si possible, il devait gagner ceux qui n’étaient pas déjà acquis.

Le 7 juin dernier de nombreux Alévis, surtout kurdes mais pas seulement  délaissaient le  CHP  pour voter pour  HDP, poursuivant un mouvement entamer lors de la présidentielle de l’été 2014.

Ainsi Dersim, le fief de Kemal Kiliçdaroglu le leader du CHP envoyait deux députés HDP remplacer ses traditionnels députés CHP, parfois issus  de l’extrême  gauche

Salih-Firat-Tayyip-Erdogan

A Adiyaman (province mixte à majorité kurde où vit une assez importante minorité kurde alévie) c’est carrément le président du CHP, ancien maire de la ville jusqu’à ce qu’il en soit détrôné par AKP en 2004, qui ralliait officiellement le HDP à quelques semaines des élections. Et pour la première fois un député HDP était élu dans cette province exclusivement AKP depuis que Salih Firat le dernier député CHP qui lui restait (un sunnite disaient les mauvaises langues alévies de la ville) ralliait l’AKP, en omettant d’avertir ceux qui l’élisaient de son projet « Il doit être devenu très riche » me disait ensuite un de ses électeurs kurde alévi naturellement furieux.
Dans cette province le candidat pro kurde ne récoltait que de 6.5 % des voix aux législatives de 2011, Demirtas faisait grimper le score à 15.6 à la présidentielle de 2014 et le HDP récoltait 22.7 le 7 juin.
Le CHP qui ne perdait qu’un point (de 16.6 à 15.5%) entre les législatives et la présidentielle chutait à 11 % en juin et n’avait aucun député.
AKP quant à lui passait de 67.4 % des suffrages à 58.2 % envoyant toujours 4 députés d’Adiyaman sur 5 à Ankara, mais Salih Firat y est peut-être sur un siège éjectable. La publicité que l’Etat islamique a fait pour la ville d’Adiyaman d’où sont originaires les trois jihadistes responsables des trois attentats qui ont ensanglanté le pays depuis le 5 juin dernier (à Diyarbakir 5 tués, à Suruç 34 et à Ankara 102 tués) ne doit pas y faire les affaires de AKP.

On remarque la même progression du vote HDP dans des provinces (Gaziantep 15.2 % pour HDP contre 5.5 en 2011) districts (Pazarcik dans la province de Maras : 22.7 contre 3 % en 2011) ou dans les quartiers de grandes métropoles comme le fief CHP de Sisli à Istanbul (26 % contre 4 % en 2011) où se concentrent de fortes minorités alévies.

Quelques drapeaux turcs (à l’effigie d’Ataturk!) ont peut-être donné le coup de pouce nécessaire. Mais c’est bien davantage grâce au talent de Demirtas et au choix de candidats alévis à même de les séduire dans les têtes des listes HDP à Istanbul ou à Izmir les Kurdes -et certainement aussi de nombreux Turcs -alévis votaient en masse pour le HDP au détriment du CHP. A force de se focaliser sur Demirtas on oublie un peu vite les autres candidats. Or de toute évidence les listes HDP ont été très soigneusement élaborées. Certaines d’ailleurs, comme à Urfa ont été remaniées pour l’élection du 1 novembre, quitte à faire quelques petites entorses à la sacro sainte parité.

Erdogancorankurde2

Erdogan qui n’avait de cesse de brandir son Coran en kurde et d’accuser le HDP d’être un parti de « mécréants » n’est parvenu qu’à le rendre plus populaire près des Alévis. Cela a eu le même effet sur les Kurdes sunnites. A commencer par les plus religieux parmi eux qui n’ont pas beaucoup apprécié qu’il leur donne des leçons de la sorte. Dans le genre dindar (bigot) beaucoup ont préféré Altan Tan (HDP)

Si comme tout le monde l’a bien remarqué AKP a perdu une large fange de son électorat kurde (sunnite) considéré à mon avis à tort ou du moins avec  une certaine exagération comme les Kurdes les plus pieux, cela a aussi été le cas pour le CHP, même si c’est dans une moindre mesure. Surtout comme cette perte a été compensée par un apport de voix venues elle aussi de l’AKP elle a été moins visible. Mais pour ma part plus que jamais je continue à penser que le HDP est avant tout le parti des Kurdes et des minorités en Turquie.
Depuis il y a eu l’attentat de l’État islamique à Suruç. Et en Turquie tout le monde l’a compris : outre le HDP (et la gauche radicale) il visait les Kurdes alévis, victimes de nombreux massacres avant et depuis la naissance de la République. Le dernier d’une longue série était l’incendie de l’hôtel Madimak dans lequel 33 Alévis ont péri brûlés en juillet 1992. Or cela Erdogan et Davutoglu ont obstinément refusé de le reconnaître. Ils ont délibérément choisi au contraire de prétendre que l’unique cible de ces attentats était l’unité du pays et leurs auteurs le résultat d’une inimaginable collusion entre l’État islamique, l’extrême gauche, le PKK, le PYD kurde de Syrie et les services secrets (sous entendus alaouites) d’Assad.
Entendre : les Kurdes (PKK/PYD) + Alévis (extrême gauche, Assad) ces éternels dangers pour l’unité du pays conçue comme la synthèse turco sunnite chère aux nationalistes turcs (Vatan Bozulmak) sont les coupables et non les victimes de cette série d’attentats, dont le plus meurtrier de l’histoire de pays.
Autant dire que les Alévis ont de bonnes raisons de se sentir menacés dans une Turquie dirigée par un parti AKP qui semble bien s’être mué en parti ultra nationaliste-sunnite depuis qu’Erdogan en est le seul maître.

« Pour défendre la cause alévie, un leader sunnite ouvert aux alévis serait bien mieux placé en Turquie qu’un leader alévi » estimait bien avant ces attentats une jeune femme turque alévie, plutôt sympathisante CHP (c’était après les élections municipales d’avril 2014) Lequel entre Kiliçdaroglu (alévi) et Demirtas (sunnite ouvert aux alévis) les électeurs alévis estimeront le mieux à même de les représenter ? Une seule chose est sûre, le taux d’abstention sera ultra faible le dimanche 1 novembre parmi les Alévis de Turquie.

 

Alévis : Meurtre à la cemevi d’Okmeydani et la mémoire du massacre de Gazi.

Okmeydani ugur Kurt 22 mai

« Cela fait un an qu’on avale (yiyoruz) des gaz lacrymogènes. Depuis Gezi ça n’a pas cessé », me disait une habitante du quartier rencontrée en mars dernier à la cemevi – le lieu de culte des Alévis – du quartier populaire d’Okmeydani où la famille de Berkin Elvan (14 ans) donnait le premier de la série de repas traditionnels de deuil. C’était deux jours après les funérailles du garçon gravement blessé par une grenade de gaz lacrymogène qu’il avait reçue en pleine tête 9 mois auparavant, alors qu’il allait chercher du pain. Les funérailles de l’enfant, devenu un emblème des violences policières et de l’impunité dont bénéficient ceux qui en abusent, avaient été suivies par une foule de centaines de milliers de personnes.

Berkin Elvan Okmeydani

Elles avaient dégénéré en violents affrontements avec les forces de l’ordre, lorsque celles-ci avaient chargé sur les manifestants, après la sépulture comme lors des grandes funérailles des combattants du PKK dans l’est du pays. A Okmeydani les heurts avaient duré une partie de la nuit.

Et il y avait eu un tué. Burakcan Karamanoglu, 22 ans, d’une famille pro AKP originaire de Giresun sur la Mer Noire, comme Tayyip Erdogan qui a aussi passé une partie de sa jeunesse dans ce quartier, était tué par balles, sans doute lors d’une rixe entre groupes nationalistes et d’extrême gauche (1 mort/3 blessés). Le DHKP-C a revendiqué le meurtre dont les circonstances exactes sont restées obscures.

Les pères des deux garçons choisissaient la fraternité. Ils se téléphonaient pour échanger leurs condoléances et déclaraient publiquement « adopter » dans le chagrin le fils de l’autre. De son côté Tayyip Erdogan décidait de jouer la division en désignant bonne et mauvaise victime. Peut-être une réminiscence de sa jeunesse. Dans les années 70, quand il était membre actif d’un mouvement étudiant très anti-communiste dont il a été le directeur culturel (le Milli Turk Tarikat Birligi, MTTB) et de son groupe « action » les Akıncılar, les altercations violentes entre bandes islamo nationalistes et « communistes »  alévis devaient être encore plus fréquentes à Okmeydani. Le lendemain lors d’un meeting électoral, il saluait la mémoire de « notre fils  Burakcan », tandis que le petit Berkin était  un terroriste  dont il allait jusqu’à faire huer la mère (qui l’avait désigné comme assassin de son fils).

Berkin était le 8ème tué mouvement Gezi. Tous étaient alévis. Et il ne doit pas se trouver beaucoup d’Alévis pour penser que c’est un hasard, même s’ils étaient très nombreux à participer au mouvement.

massacre de Gazi mars 1995

Depuis la semaine dernière, les tensions ont encore monté d’un cran à Ökmeydani, et aussi à Gazi ou à Sarigazi (Umraniye) autres quartiers  alévis, marquée par la mémoire des massacres de Gazi en mars 1995, moins de deux ans après celui de Sivas. Dans ce quartier situé de l’autre côté de la Corne d’Or une série de fusillades perpétuées simultanément par des hommes débarquant de taxis dans 4 cafés alévis avait tué Halil Kaya un Dede (religieux alevi) et blessé 5 autres personnes. La répression des manifestations qui avaient suivi avait fait 22 morts et au moins 300 blessés à Gazi et à Umraniye, sur la rive asiatique du Bosphore, et 6 blessés dans le quartier de Kizilay à Ankara. Les Özel Tim et l’armée étaient intervenus. Certains sont morts sous la torture, en prison.

Inutile d’ajouter que le procès a été délocalisé (à Trabzon) et a été une farce. Seuls 2  policiers ont été condamnés à une peine légère. Les responsables, que tout le monde connaissait,continuaient une belle carrière. Ce n’est que plus tard que certains ont été emprisonnés pour un temps, dans le cadre du procès Ergenekon comme : Mehmet Agar,le chef général de la police (libéré en avril 2013), Osman Gürbüz (JITEM) suspecté d’être le principal instigateur du massacre (libéré en octobre 2011) ou le général Veli Kuçuk (JITEM) (libéré en décembre 2014, comme beaucoup d’autres braves gens). Tansu Ciller, chef du gouvernement, n’a jamais été inquiétée.

Un reportage aux images impressionnantes qui permettent de comprendre en partie pourquoi une culture de la résistance s’est transmise dans ces quartiers alévis et pourquoi les organisations d’extrême gauche comme le Halk Cephesi (proche du DHKP-C, interdit) y conservent toujours un certain soutien populaire ICI.

okmeydani cemevi Ugur kurt

La mémoire de Gazi ne pouvait que se réveiller, jeudi 22 mai dans les rues alévies d’ Okmeydani. Ce jour là Ugur Yilmaz, 30 ans, un employé municipal de Beyoglu, s’était rendu à des funérailles à la cemevi, car la défunte était originaire du même village de la province de Sivas que lui. Il était 11 heures du matin et il attendait dans la cour, lorsque qu’une pétarade a éclaté et qu’il s’écroulait, frappé en pleine tête par une balle tirée par un policier ont déclaré les nombreux témoins. L’arme a été identifiée depuis par les enquêteurs, qui n’ont encore arrêté personne. Et alors qu’on s’affairait près du blessé, une grenade de gaz lacrymogène était lancée sur la cour, la noyant sous le gaz.

okmeydani-véhicule blindé en flammes

A quelques rues de là, la police intervenait avec des akrep, véhicules blindés aussi familiers dans le décor que les TOMA, contre un petit groupe de lycéens (Dev liselleri) qui manifestaient contre le drame de Soma en demandant justice pour Berkin Elvan, lorsqu’un groupe masqué a surgi, bombardant les blindés de cocktails molotov. Un des véhicules a pris flamme. Une fusillade a suivi.

Est-ce des policiers du véhicule en flammes qui pris de panique auraient ouvert le feu comme des fous sur des fuyards? Dans ce cas c’est un miracle qu’il n’y ait pas eu davantage de victimes dans une rue aussi passante. Des témoins parlent d’un tireur visant la cemevi et affirment que tout était calme à ses abords. Un flic excédé qui aurait voulu faire payer le quartier ? Ou une provocation délibérée, comme certains naturellement  le pensent ?

Ce qui est certain, c’est qu’un meurtre dans la cemevi ne pouvait qu’allumer encore davantage le feu dans les rues alévies d’Okmeydani

okmeydani nuit émeutes

A nouveau, il ne fallait pas compter sur Recep Tayyip Erdogan pour tenter de l’étouffer. Il a préféré montrer son agacement « Va-t-on commémorer ainsi tous les morts de Turquie ? Berkin Elvan est mort, on n’en parle plus » , en s’étonnant de « la patience des policiers ». Sans manifester beaucoup d’émotion pour la victime, tuée alors qu’elle participait à des funérailles dans un lieu de culte. Mais une cemevi, est-elle seulement un lieu de culte ? « Le lieu de culte commun à tous les Musulmans c’est la mosquée » a-t-il déjà déclaré.

ökmeydani Uğur Kurt'

Il a fini quand-même par appeler le père de la victime pour lui présenter ses condoléances , trois jours après le drame. Le fait que la famille ait demandé à ce qu’on ne crie pas de slogans pendant les funérailles (pas de drap rouge des sympathisants d’extrême gauche non plus sur le cercueil) et la colère de la sœur du défunt contre ceux qui ne respectaient pas ce souhait : « Abrutis (serefsiz) ! Cela s’est passé sous vos yeux. S’il n’y avait pas eu d’action (eylem), mon frère ne serait pas mort » y ont probablement contribué. Un cri de colère qui l’a bien arrangé : «  La sœur de la victime elle-même a désigné les coupables » a-t-il ensuite traduit. Cela promet pour la justice réclamée par la famille, qui même si elle ne sympathise pas avec l’extrême-gauche, ne semble guère faire confiance à celle de son pays.

Ayhan Yilmaz Okmeydani 23 mai

Le quartier s’est immédiatement embrasé, faisant une nouvelle victime. La nuit suivante, un homme de 42 ans, originaire de Giresun lui aussi, était tué par un engin explosif artisanal ou par une grenade de gaz de lacrymogène. Ses funérailles sont les seules à avoir eu lieu dans l’intimité, et  les quelques portraits de lui fournis par les médias disent qu’il était revenu traumatisé par les tortures qu’il avait vues -ou par ses copains tombés- lors de son service militaire (on en déduit que c’était en zone kurde dans les années de sale guerre). Il vivait chez sa mère à Talatpasa (autre mahalle d’Ökmeydani à 4 km de là) et vivait de petits boulots.

C’est probablement un hasard. Mais 2 tués sunnites succédant dans les heures qui suivaient aux 2 morts alévis. alors que dans ce quartier les confrontations se succèdent depuis un an, c’est quand-même troublant. Il doit y avoir de bons garde-fous dans le quartier pour que cela n’ait pas dégénéré entre civils.

ökmeydani Kim.

Plus questionnant encore, ces types cagoulés de rouge (marque du DHKP-c) et armés qui ont pris possession du quartier (scènes dont le quartier de Sarigazi a aussi été le théâtre) la nuit suivante, après que des affiches du mouvement appellent « le peuple à prendre les armes », et qui se volatilisaient au petit matin (voir reportage en images ICI). Quel était le but de cette démonstration de force ? Sont-ils manipulés par le MIT (les services secrets turcs) comme certains le soupçonnent et comme Kiliçdaroglu le président du CHP (lui même alévi du Dersim) les accuse. Par d’autres ?

Okmeydani affiche 23 mai

Les forces de l’ordre ne sont pas intervenues, se contentant de bloquer le quartier, ce qui évitait le carnage…et leur laissait quartier libre pour pavaner devant les objectifs des journalistes. Parfait en tous les cas pour donner une image effrayante du quartier. Parfait aussi à quelques jours de l‘anniversaire du mouvement Gezi pour « prouver » la dangerosité des « groupes marginaux », comme le discours officiel les désignent, qui avait légitimé la brutalité de la répression du mouvement (8 morts côté manifestants/ 1 policer tombé d’un pont)  Et en profiter pour délégitimer un peu la colère des Alévis contre le gouvernement AKP par la même occasion.

okmeydani-nda-hava-destekli-operasyon-

Des images qui préparaient aussi l’opinion à l’opération musclée qui allait suivre à Okmeydani, le lundi suivant, à l’aube. L’opération qui mobilisait 1500 policiers, dont des Özel Tim (forces spéciales) et plusieurs hélicoptères, offrait à l’opinion publique des images du quartier dignes de celles de ses séries TV préférées.  Des armes, des cocktails molotov et des ordinateurs étaient saisis. 38 personnes étaient arrêtées, dont 5 mineurs. 12 d’entre elles sont soupçonnées d’être membres du DHKP-c, tous les autres seraient membres du mouvement des jeunesses kurdes (pro PKK).

Il y a certainement quelques champions du cocktail molotov et du tir à la fronde de moins depuis dans le quartier.

alévis manifestation Adana 25 mai

La veille, par contre les forces de l’ordre avaient quand-même évité d’intervenir contre les manifestations alévies qui se déroulaient un peu partout en Turquie, comme le jour précédent à Cologne, où ils étaient des dizaines de milliers convergeant de toute l’Europe à montrer leur colère à Tayyip Erdogan qui y donnait son premier meeting électoral. Une colère que le coup de fil à la famille d’Ugur Kurt et la diligence que les autorités ont mise, cette fois, à trouver l’arme qui l’a tué (mais sans arrêter le tireur) ne suffira sûrement pas à calmer.

Les massacres de Sivas et de Gazi ont eu lieu dans le contexte du conflit alors très violent et des exactions de la contre guérilla dans les régions kurdes de l’Est du pays, un conflit actuellement apaisé. Mais l’onde de choc produite par le conflit syrien secoue aussi la Turquie à travers ses composantes sunnites/alévis-alaouites/kurdes. Si l’AKP a fait quelques  tentatives d’ouverture vers les Alévis en début de mandat,  Recep Tayyip Erdogan – dont le parti ne compte qu’un seul député alévi, quand le Parti Démocrate de Menderes dont il se revendique l’héritier en avait des dizaines – n’hésite plus  à envoyer des messages outrageants pour les Alévis (un cinquième de la population). Dernièrement encore, il accusait le président allemand Gauck, dont le discours devant les étudiants de l’université ÖDTÜ lui avait déplu,  de « se comporter  en pasteur », et d’être manipulé par « une secte athéiste » (ce qui désignait les Alévis d’Allemagne). Des termes qui sont loin d’être anodins dans sa bouche.

Lorsque  Gezi a éclaté,  le nom donné au très controversé 3ème pont sur le Bosphore , Yavuz Sultan Selim venait d’être révélé : vainqueur de la Perse shiite et artisan de l’alliance avec les émirats kurdes, mais massacreur des « têtes rouges » (kizilbas, alévis).  L’identité de la  « nouvelle Turquie » de Recep Tayyip Erdogan reconnaît ses Kurdes, mais elle est plus ostensiblement sunnite. L’Etat aussi : aucun Alévi parmi les vali (gouverneurs de province). 1 seul chef de police de province.

Et la guerre aujourd’hui est aussi économique. Elle marque déjà profondément le tissu urbain du cœur de la ville, où les anciens gecekondu voisins disparaissent à vitesse grand V, remplacés par d’arrogants immeubles de luxe qui font la fortune de leurs promoteurs. « Gazi est le dernier gecekondu qu’ils oseront détruire. Ce serait la guerre  », m’affirmait cet été un de ses habitants. Et Okmeydani , si bien placé au cœur de la ville et pour lequel il existe un si beau projet immobilier

Et la population n’avait pas attendu Gezi pour protester. Cette vidéo permet aussi une petite balade dans le quartier pour ceux qui ne le connaissent pas.

Et justement voilà que quelques jours après tout ces événements,  la municipalité de Beygolu décide de classer  1,6 million m2 à Okmeydani ( les quartiers de Fetihtepe, Kaptanpaşa, Keçecipiri, Piripaşa et Piyalepaşa) « zone à risque »sismique.   5600 bâtiments sont promis à la destruction. Et ressort pour les médias le beau projet de « champs élysée » d’Istanbul, appelé à remplacer ce « repaire de terroristes » (décidément la ville monde va devenir de plus en plus moche).

Le quartier de la cemevi qui est situé sur la municipalité de Sisli (CHP) devrait échapper à cette mesure, ainsi que celui d’Izzetpasa où j’ai vécu quelques mois.

Pour ceux qui maîtrisent le turc une analyse de l’avocat Ali Coskun sur IMC TV ICI

Okmeydan classé zone à risque sismique destruction

Guère étonnant que dans ce contexte les mémoires, les colères et les suspicions soient à vif.

Sous fond de bagarre au sein de l’Etat turc : cherche-t-on à exaspérer les Kurdes ?

Sebahat Tuncel

J’ai commis une erreur d’appréciation dans mon précédent billet. En effet, les villes kurdes sont restées calmes pour  le second anniversaire du massacre de Roboski (Uludere).Même Hakkari et Yüksekova sont simplement restées « villes mortes », c’est-à-dire que pas un commerce – boulangeries exceptées – n’a ouvert. Mais elles ne se sont pas embrasées.

Bien sûr dans ces deux villes, quelques  groupes de gençler se sont manifestés, allumant des feux dans leur quartier et entravant la circulation, recevant en échange quelques jets de gaz lacrymogènes. Un phénomène spontané, comme j’en ai déjà vu à Yüksekova (les voitures qui passent alors près du feu prennent la peine de klaxonner, c’est plus prudent de manifester son approbation) et  qui rappelle –  chants pro PKK en sus – les groupes de gamins de certaines de nos villes qui confortent leur sentiment de puissance en se baladant en bande, capuche rabattue sur le visage, le soir tombé.  Mais il n’y a  pas eu  d’affrontements  violents avec les forces de l’ordre.

Et ce n’est certainement pas du au hasard. Il est probable  que le parti kurde a tout fait pour éviter que cela ne dégénère. Ainsi à  Yüksekova il n’a pas appelé à manifester et à Hakkari, c’est la veille alors que les magasins étaient ouverts qu’avait lieu une manifestation.  La grande commémoration, c’est à Roboski même qu’elle a eu lieu.  Miran Encu, tante de Velat Encu (16 ans), une des victimes du massacre y a succombé d’une crise cardiaque.

Ceux qui suivent les événements de la région à travers les médias turcs peuvent avoir le regard un peu faussé. Mais il faut se rappeler comment l’arrivée de Selahattin Demirtas, le vice président du parti kurde,  comme député d’Hakkari avait déjà calmé le jeu. Il y a trois ans, les villes de la province étaient continuellement en ébullition, on  n’y comptait plus les journées « ville morte » et les affrontements avec les forces de l’ordre étaient presque quotidiens.  Les jeunes de Diyarbakir considéraient ceux d’Hakkari comme des héros (les médias pro kurdes aussi). Mais sur place c’était moins évident. En fait, plus personne ne savait d’où venait les ordres de fermer (transmis  aux commerçants par des gamins). Demirtas  avait  remis de l’ordre dans tout ça. Les villes de la province ont pu respirer (au propre comme au figuré ). Et c’est entre autre ce qui explique sa grande popularité à Hakkari.

 

2 morts yuksekova décembre 2013

Pourtant le moins qu’on puisse dire c’est que tout semble être fait pour exaspérer les Kurdes. D’abord 3 morts par balles des özel tim (équipes spéciales)  lors de deux manifestations à Yüksekova (province d’Hakkari, sur la frontière irakienne et à 2 pas des camps PKK de Qandil).  Deux (un homme et son neveu) le 6 décembre, le troisième quelques jours plus tard. Des affrontements ont même eu lieu dans  l’hôpital de la ville où un groupe attendait des nouvelles des deux premières victimes, affrontements si violents que l’hôpital, envahi par les gaz lacrymogènes,  a été vidé de ses patients.

Et ce n’était pas un « dégât collatéral », l’hôpital est situé  en pleine campagne à plusieurs kilomètres du centre ville (il a été construit sur les terres d’un député AKP…)

Yuksekova olay decembre 2013

Or si la province d’Hakkari est une habituée de la répression« façon Gezi » des manifs   ( disons plutôt  que le mouvement Gezi a été traité comme le sont les « manifestations illégales » kurdes) et qu’il y a donc eu de nombreux manifestants blessés et parfois tués ces dernières années dans la province, cela faisait plusieurs années  que les forces de l’ordre ne tiraient plus à balles réelles sur les manifestants à Hakkari. Mais le gouverneur de la province  a déclaré que les manifestants étaient armés et c’est passé comme une lettre à la poste…

Pourtant, alors que les confrontations avec les forces de l’ordre peuvent être violentes  à Yüksekova, quand y a-t-on vu des manifestants assez suicidaires pour y brandir des armes ?

Députés kurdes emprisonnés

Le 9 décembre,  Mustafa  Balbay, journaliste kémaliste et élu  député  CHP  qui croupissait en prison depuis plus de 4 ans dans le cadre du procès Ergenekon était remis en liberté à la suite d’une décision de la Cour constitutionnelle déclarant que son emprisonnement était une violation de son droit à être élu.   Mais quelque jours plus tard celle-ci était à nouveau refusée par le tribunal de Diyarbakir aux 5 élus kurdes incarcérés  dans le cadre du procès KCK, pourtant eux aussi en attente de jugement.

Le parti proteste avec virulence , mais la rue kurde ne s’embrase pas (à part à Yüksekova où ça bardait encore salement le 23 décembre)…

Mais le jour même où  la région commémorait le massacre de Roboski, massacre pour lequel la justice  a fait preuve de bien moins de diligence dans sa quête pour en  désigner les responsables (en réalité elle a étouffé l’affaire), la Cour suprême  vient de confirmer en appel la peine de 8 ans et 9 mois de prison pour « appartenance au PKK » dont avait écopé Sebahat Tuncel, députée du BDP (parti dont elle a démissionné pour rejoindre avec  Ertuğrul Kürkçü  et Sırrı Süreyya Önder, le HDP : un mouvement qui rassemble des partis  de gauche)  . Une peine qui risque de lui faire perdre sa place de députée et de la renvoyer en prison (d’où elle était sortie lorsqu’elle avait été élue députée d’Istanbul en 2007).

Si elle devait être démise de sa fonction de députée, je ne sais pas qui profiterait de sa place à l’Assemblée : un député AKP, comme à Diyarbakir après que Hatip Dicle ait été l’objet du même procédé, ou un député de l’opposition CHP ou MHP (qui accepterait ou non de « profiter de l’aubaine »)? En tout cas les députés du BDP qui avaient été contraints de se présenter en candidats indépendants n’ont pas de « suivant sur la liste » pour les remplacer , donc le groupe BDP perdrait encore un siège.

C’est une visite à Qandil en 2004, dans un camp du PKK qui lui vaut cette condamnation…alors qu’un processus de paix est engagé avec ce même PKK et que des visites, Qandil en a eu à la pelle depuis (et que normalement tout le monde devrait quand même se réjouir que les combattants des deux camps aient cessé de s’entretuer).

Mais le processus de paix a été engagé sans que la très controversée législation anti-terroriste n’ait été amendée. L’article 380 à la très vague formulation a permis de condamner Sebahat Tuncel (et bien d’autres)  pour  « soutien à une organisation terroriste dans l’objectif de commettre des crimes ». Maintenant la  « guérilla judiciaire » qui fait rage en Turquie  peut complètement faire dérailler le  processus du paix. D’autres députés kurdes ont eux aussi été condamnés et restent sous la menace de condamnations en appel. C’est le cas notamment d’Ahmet Türk ou d’Aysel Tugluk. Le couperet peut donc continuer de tomber sur le parti kurde.

Bref, alors que la justice remet en liberté un député CHP, non seulement elle refuse de faire de même pour les députés BDP emprisonnés, mais elle prend dans le même temps une décision qui risque d’envoyer une députée du mouvement kurde de plus en prison ! Et pas n’importe laquelle, Sebahat Tuncel est un « poids lourd » du parti (même si dans le parti il n’est pas vraiment de bon ton de parler de poids lourd, elle est quand-même très populaire près de l’électorat). De plus elle est Kurde alévie. Et s’il y a bien un segment de la population exaspéré par le gouvernement Erdogan (qui a tout fait pour cela), ce sont les Alévis.

Et tout ça le jour anniversaire du massacre de 34 civils kurdes dont la plupart n’avaient pas 20 ans, bombardés par des F16 à Roboski et dont certains auraient pu être sauvés si un hélicoptère ambulance avait été envoyé sur les lieux du massacre. Ce qui n’a pas été le cas.

Là, ce n’est même plus de deux poids deux mesures dont on peut parler…

C’est même tellement gros, que ce n’est pas sûr que cela suffise a embrasé la rue kurde qui quand même se méfie. Les Kurdes ont  l’habitude d’être instrumentalisés dès que des tensions se profilent dans le pays. Et depuis qu’il siège à l’Assemblée  (ce qui est tout nouveau), le parti kurde a su faire preuve de maturité. Le fait qu’il existe maintenant un Kurdistan irakien y est sans doute aussi pour beaucoup.  Dans les  tensions qui traversent le pays, le mouvement kurde pourrait préférer suivre l’exemple de son cousin syrien et jouer sa propre carte – comme il l’a fait lors du mouvement Gezi.

Mais il va falloir qu’il fasse preuve d’un sacré doigté s’il veut éviter que la région kurde soit happée  dans les tensions , car dans la tourmente actuelle vraiment tout semble fait pour pousser les Kurdes à bout.

Le 1er janvier : ajout

J’apprends que les avocats des 5 députés  kurdes du BDP incarcérés ont à leur tour déposé un recours devant la Cour Constitutionnelle. Je suis un peu étonnée qu’ils n’y aient pas songé plus tôt, mais sans doute était-ce une stratégie des avocats d’attendre ce qu’elle déciderait pour le député CHP Balbay.

Dans le même article d’Hürriyet Today’s  je découvre aussi qu’Engin Alan, député MHP (extrême droite) dont la cour suprême d’appel a confirmé en octobre dernier,  la sentence à 28 ans de prison dont il a écopé  dans le cadre du procès Balyoz (Ergenekon), risque de lui aussi de perdre son immunité parlementaire. Et ce serait imminent : en effet cette même cour se préparerait à demander la levée de son immunité. Et évidemment dans ce cas, ça m’étonnerait qu’il puisse y avoir 2 poids 2 mesures (cela ne marche pas dans tous les cas) . S’il perd son immunité, le tour de Sebahat Tuncel risquerait de suivre.

Le 2 janvier,2 députés du BDP Pervin Buldan et Sirri Sürreyya Önder  qui venaient de porter une lettre d’Öcalan, le leader emprisonné  du PKK à aux commandants militaires de Qandil, vont rencontrer les nouveaux ministres de l’intérieur et de la justice  (nommés dans le cadre du remaniement ministériel sous fond de scandale de corruption). La direction du KCK (branche urbaine du PKK)  n’ayant cette fois pas répondu par lettre, sa réponse à celle d’Öcalan n’a pas été rendue publique

.Efkan Ala, le nouveau ministre de l’intérieur est un proche d’Hakan Fidan, le chef des services secrets turcs (MIT) et principal artisan du processus de paix depuis les « négociations (alors secrètes) d’Oslo. Il a aussi  été le gouverneur de Diyarbakir entre 2004 et 2007 (c’est à dire pendant la semaine de violentes émeutes urbaines dont la répression avait fait plus d’une dizaine de morts, la plupart des mineurs et des centaines de blessés ).

Et la veille de la nouvelle année, ça a bardé près de Yüksekova.  3 jeunes du village de Yesilova  dans le district Semdinli (Hakkari) ont été gravement blessés lors d’une confrontation avec l’armée. Cela faisait une dizaine de jours que les habitants de ce village de contrebandiers bloquaient la route pour protester contre la construction d’une nouvelle caserne. Cette fois par contre les villes de la province ne se sont pas embrasées… Je persiste à penser que cela est significatif, même si ce calme est précaire.

 

 

Yavuz Sultan Selim : un sultan cruel avec les Alévis, un pont impitoyable pour la forêt.

J’avais été effarée quand a été révélé le nom donné au futur 3ème pont sur le Bosphore, un des « crazy » projets de Recep Tayyip Erdogan : Yavuz Sultan Selim, dit aussi  le Cruel. Pour les 15 à 20 millions d’Alévis de Turquie, ce nom ne pouvait être pris que comme une provocation. Une de plus, car le moins qu’on puisse dire est qu’elles se succèdent ces derniers mois.  En effet le premier Sultan Calife est honni des Alévis de Turquie dont il a ordonné le massacre en masse, autant car ces Kizilbas (têtes rouges) étaient des « hérétiques », que car l’Empire perse safavide avait tendance à soutenir leurs révoltes, jusqu’à ce que  l’Empire ottoman remporte la victoire à la bataille de Tchaldiran (1514). Le cruel conquérant  aurait même déclarer que  «  tuer 1 Kizilbas (Tête rouge) vaut tuer 70 Chrétiens ». J’ignore s’il a vraiment dit cela (à vrai dire j’en doute un peu), mais je le tiens de Chrétiens qui vivent en Anatolie et savent donc ce qu’en baver veut dire …En tout cas c’est une croyance qui en dit long.

La réaction ne s’est pas fait attendre : c’était le début de la révolte de Gezi à laquelle les Alévis  participaient en masse. « Dès le premier soir nous étions plusieurs dizaines de milliers à nous rendre  de Gazi  (Gaziosmanpasa) à Taksim à pied (plusieurs heures de marche). Nous l’avons fait quatre nuits de suite. Et les semaines suivantes, c’est dans le quartier que la mobilisation a continué « , me disait cet été un dersimî de Gazi.  Ce n’est pas un hasard si les 6 tués de Gezi sont tous soit Alévis soit Alaouites de la province d’Antakya.

Si le Sultan Selim a été cruel avec les Alévis, c’est de la forêt de Belgrade, le poumon vert d’Istanbul, que le pont qui porte son nom et les 164 km d’autoroute qui y vont y conduire est le massacreur.  Les traces de ces déchirures sont déjà visibles. Today’s Zaman vient de publier une série de photos aériennes qui en disent long (on peut aussi suivre le chantier en images sur ce site). Les clichés ont déjà plus d’un mois, mais selon l’article, le journal a du attendre pour les publier : photographier les travaux était…interdit ! Interdire de photographier une route et un pont, comme s’il s’agissait de bases militaires ?!! Dommage que le long et très documenté article ne dise pas quel motif a « justifié » cette interdiction (apparemment levée), ni qui l’a prononcée.

J’avoue que je n’ai pas pu regarder ces derniers temps les chaînes de TV turques, mais elles ont du être rares à montrer de telles images.  Une (rapide) recherche « vidéo » n’a rien donné en tout cas. Rien d’étonnant :  la plupart des propriétaires de chaînes ont aussi des (gros) intérêts dans le BTP. Or la première vocation de cette politique de grands travaux serait de booster le secteur, principal moteur de la croissance turque rapporte Today’s Zaman.

Un modèle de croissance qui risque d’être payé très cher. Selon le ministère des eaux et forêts, ce sont près de 400 000 arbres qui vont être arrachés. Une évaluation qui pourrait être sous-estimée et à laquelle il faut ajouter le million d’arbres qui vont être arracher pour la construction du futur aéroport, ce qui ne sera évidemment pas sans conséquence sur l’écoulement des eaux (demander donc aux habitants de Morlaix combien d’inondations ils ont subi après la destruction des haies et le bétonnage des environs…). Quant au trafic engendré il risque bien de polluer les nappes phréatiques. Sans parler des migrations des oiseaux qui vont être gravement perturbées (mais que pèsent des oiseaux face aux avancées de « la civilisation » bétonnée.)  Bref, on est très loin de penser « développement durable » …

Et bien sûr personne ne croit aux promesses que ce qui restera de la zone boisée restera inconstructible.  Toutes les nouvelles autoroutes  sont rapidement devenues les principaux  axes d’urbanisation de la mégalopole. C’est donc la survie même du seul poumon vert de la capitale économique qui est en jeu.

S’opposer à cette nouvelle « route de la soie » comme la nomme ses promoteurs est-il seulement concevable ? » Pour la construction d’ une route, j’irais même jusqu’à faire détruitre une mosquée  » vient de déclarer le chef du gouvernement. Une réponse à ceux qui tentent de tirer le plus fort qu’ils peuvent la sonnette d’alarme (comme l’Union des chambres des ingénieurs et des architectes, TMMOB, dans le collimateur des autorités depuis le mouvement  Gezi)  et à  la mobilisation depuis la rentrée de  la prestigieuse université ÖDTÜ à Ankara , dont l’espace boisé doit être en partie détruit par un projet d’autoroute.

La municipalité AKP a même envoyé ses agents municipaux arracher les premiers arbres en pleine nuit. Du coup c’est en pleine nuit que ça a chauffé entre opposants et forces de l’ordre venues prêter main forte aux bulldozers. (vidéo ici).2388 arbres  (qui auraient du être déracinés pour être replantés ailleurs) ont été coupés  la nuit du 18 octobre.

Le recteur de l’université (qui n’avait pas été averti !) lui même s’est mis en colère et a déclaré que cet arrachage est illégal (un procès est en cours), tandis que  pour calmer la furieur des étudiants, la municipalité décidait …de suspendre les liaisons d’autobus qui conduisent à l’université. Melih Göksek, le maire d’Ankara n’a apparemment pas encore compris que le mouvement Gezi savait marcher. Mais bon, ça doit quand-même embêter tous ceux qui empruntent ces lignes pour se rendre ou rentrer du boulot.

J’ose quand même espérer que le chef du gouvernement mettrait son véto à la destruction d’une mosquée historique, mais il ajoute qu’il « en ferait construire une nouvelle  ailleurs » ( Ouf ). Veut-il dire qu’il envisage aussi de « reconstruire » plus loin la forêt de Belgrade ?

Les « çapulcular » de Dersim paient l’addition devant les tribunaux.(TAN, juin 1938)

En attendant, il qualifie ceux qui s’opposent à la construction des routes  de « brigands contemporains ».  Or de  brigands  (soyguncular) et de çapulcular (maraudeurs), c’est  ainsi qu’étaient qualifiés par la République kémaliste  et ses organes de presse, les Alévis de Dersim en 1938, c’est à dire quand ils se faisaient massacrer ( 40 000 morts), entre autre par Sabiha Gökcen, la fille adoptive d’Atatürk et première femme pilote du pays,  dont tous les voyageurs qui passent par Istanbul connaissent le nom :  il a été donné à son second aéroport international, inauguré en février 1998. Süleyman Demirel était alors le président du pays, Mesut Yilmaz le chef de gouvernement et…Recep Tayyip Erdogan le maire d’Istanbul qui n’avait peut-être pas été consulté alors, il est vrai, mais qui poursuit les bonnes vieilles traditions « républicaines ».

 

 

Grup Yorum interdit de séjour à Harbiye (Istanbul)

Heureusement qu’il n’était pas question de liberté d’expression dans le » paquet démocratique » présenté le 30 septembre dernier par  Recep Tayyip Erdogan, le chef du gouvernement AKP. Sinon on aurait pu penser que la « grande municipalité » d’Istanbul avait loupé l’appel ou pire, était entrée en dissidence.

En effet, pour bien montrer aux habitants de la mégapole dont une partie avait exprimé son exaspération avec le mouvement Gezi  que l’heure était à la démocratisation, la municipalité n’a rien trouvé de mieux que d’interdire au dernier moment un concert que le Grup Yorum devait donner samedi 12 octobre sur la scène d’Acikhava  à Harbiye, une scène qui a pourtant déjà accueilli le groupe mythique.

interdiction Grup Yorum par la municipalité d’ Istanbul

Les motifs donnés à  cette interdiction sont plutôt étranges relève le journal Radikal. Le concert aurait en effet pu être un facteur « de division, de destruction et est politiquement orienté ».

C’est certain que le genre du groupe n’est pas l’eau de rose et qu’il est « politiquement orienté » à gauche (tendance extrême) .  Ses chansons ne font sans doute pas partie du répertoire favori des dirigeants AKP, pas plus que de celui des auteurs du coup d’état de 1980, en réaction duquel des étudiants de l’Université Marmara à Istanbul avait fondé le groupe en 1985.

La chanson Haziranda Ölmek Zor / Berivan (1988), C’est dur de mourir en juin / Berivan (le nom de l’album, est un prénom kurde…or je rappelle que les Kurdes n’ont commencé à avoir le droit d’être cités qu’en 1991) ne devait pas tellement être de leur goût. La chanson inspirée d’un long poème du poète Hasan Hüseyin Korkmazgil parle de misère ouvrière et de la mort de Nazim Hikmet (le 3 juin 1963)

Il faut dire que le groupe, considéré proche de l’organisation interdite Dev-Sol, ne s’est pas contenté de chanter dans des Türkü bar des chansons populaires anatoliennes  dans lesquelles,  comme le grand chanteur alévi Ruhi Su, il puise largement son inspiration. Il participe à de nombreux meetings et mouvements de lutte (direnis), comme celles des mineurs ou des Tekel.

C’est effectivement un groupe militant et pas d’extrême droite raciste : les autorités lui auraient fichu la paix. Cela a valu de multiples arrestation à ses membres dont certains n’ont pas échappé à la torture, accusés avec une constance jamais démentie depuis les années post coup d’état d’avoir des accointances avec une organisation terroriste (à savoir le DHKP-c,  fondé par des anciens de Dev Sol).  La dernière rafle remonte… à janvier dernier. Rafle durant laquelle, tant qu’à faire, leur studio de musique avait été complètement vandalisé. Avoir vendu des billets pour un de leurs concerts faisait aussi partie des charges retenues pour accuser l’étudiante lyonnaise Sevil Sevimli et ses amis d’appartenance à une organisation terroriste.  A ma connaissance du moins, aucun membre du groupe n’a jamais été impliqué dans aucune opération violente.

Les interdictions récurrentes de leurs concerts, cassettes puis CD,  n’a pas empêché Grup  Yorum de produire plus de 20 albums et de faire de nombreuses tournées en Turquie et à l’étranger. Au contraire cela a contribué à construire son image de groupe mythique, emblème de toute la gauche (durement) réprimée par le coup d’état de 1980  – qui n’avait sans doute pas fait pleurer le papa de Recep Tayyip Erdogan –  bien au-delà  de la mouvance Dev-Sol/DHK-c/MLKP. Organisés depuis 3 ans,   les concerts  Tam Bagimsiz Türkiye (Turquie vraiment indépendante)  attirent jusqu’à  300 000  personnes  à Bakirköy (Istanbul) selon HaberTurk,  autant que le grand show qu’Erdogan avait organisé dans le même quartier en juin dernier. Et évidemment, ces concerts n’ont provoqué ni « division »(s’il s’agit de tentative pour polariser l’opinion en Turquie, l’AKP ne se montre pas moins doué que d’autres) , ni « destruction », même s’ils étaient » politiquement orientés ».

Cette interdiction me parait avant tout un aveu d’impuissance des autorités, peut-être paniquées par la perspective d’un tel  rassemblement à un quart d’heure à pied de Taksim et du parc Gezi. Si pour le moment l’heure n’est plus aux énormes manifestations du début de l’été, les motifs de mécontentement n’ont pas disparu. Les Alévis notamment, nombreux dans le public de Grup Yorum comme dans le mouvement Gezi, n’ont aucune raison de se réjouir du paquet démocratique.

Surtout les autorités sont sans doute très embarrassées par l’assassinat de Hasan Ferit Gedik,  un garçon de 21 ans  tué le 29 septembre  de plusieurs balles en pleine tête alors qu’il participait à une manifestation contre les gangs de la drogue (çete) dans le quartier de Gülsuyu à Maltepe (4 autres manifestants ont été blessés). Les habitants de ce quartier alévi (et d’extrême gauche – le MLKP la nouvelle version de TIKKO je crois –  y serait bien implantés comme probablement d’autres groupuscules d’extrême gauche) accusent ces çete d’être les petites mains de promoteurs. Il faut dire qu’avec sa vue imprenable sur les îles aux Princes, l’ancien gecekondu est très convoité.

Les autorités ont tergiversé pendant 3 jours avant d’autoriser une commémoration dans ce quartier bien peu docile, avant les funérailles du garçon à  Gazi, un autre quartier alévi de la rive européenne. Les lecteurs comprenant le turc pourront écouter avec intérêt  l’hommage qu’un habitant du quartier lui rend et les informations qu’il donne sur le contexte : vidéo ici

Seulement, certains (un très petit groupe qui attendait le cortège  apparemment)  ont eu la brillante idée d’y paraître masqués et surtout armés de pistolet ou de kalachnikov. La réaction n’a pas tardé: la police anti terroriste a fait une descente dans ces deux quartiers, où 40 personnes ont été arrêtées.  Parmi celles-ci une femme de 53 ans, prise en photo pendant le mouvement Gezi en flagrant délit de jouer aux « gosses d’Hakkari ». Elle lançait des pierres contre les TOMA (camions à eau)  avec un lance pierres, encore plus rudimentaire que les leurs ! J’ignore par contre si les porteurs de kalachnikovs font partie des personnes arrêtées. Et difficile sans une bonne connaissance du quartier de savoir s’il s’agit de voyous « politisés » ou de provocateurs. En tout cas, c’est clair qu’ ils ont fait le jeu des assassins de Hakan Ferit Gedik et de ceux qui voudraient limiter tout ça à une affaire de guerre de gangs (çete contre extrême gauche). On ne voit pas l’ombre d’une arme, mais beaucoup de drapeaux rouges par contre sur cette vidéo des funérailles (et les images sont celles de l’agence de presse  semi officielle Dogan)

Pendant ce temps là,  la brigade des stup arrêtaient 17 personnes. Autant dire que l’ambiance est « chaude » dans ces 2 quartiers alévis.

Plusieurs suspects ont aussi été arrêtés et déferrés à la prison de Metris, dans l’enquête sur l’assassinat de Hasan Ferit Gedik. Mais de là  à ce que la justice établisse un lien entre cet assassinat et l’ (éventuelle ?) avidité de promoteurs, de l’eau risque de couler dans le Bosphore, même si personne n’ignore à Istanbul l’existence de fructueuses collaborations entre ces deux catégories de braves gens (çete/promoteurs), un phénomène qui n’est pas né d’hier mais que la gentrification accélérée du cœur de la ville et des quartiers « avec vue » n’a pu que conforter.

Je ne peux évidemment pas affirmer que l’interdiction du concert du samedi 12 octobre est directement motivée par cette affaire. Mais c’est certain que le nom du garçon assassiné  y aurait été prononcé, les arrestations évoquées  et qui sait… les promoteurs et les géniaux urbanistes municipaux  auraient pu y être conspués. La grande municipalité craignait donc peut-être que la colère de Gazi et Gülsuyu  se rapproche dangereusement de Taksim.

C’est en partie raté : Radikal vient d’annoncer que le groupe a donné un mini concert sauvage et de protestation devant le lycée Galasaray. Evidemment, sous la vigilance des Toma et des çevik kuvvet. (police anti émeute)

Et puis c’est une succession d’interdits (et de choix de politique urbaine) et non de concerts qui a provoqué le mouvement Gezi..Mais bon.

Et le Grup Yorum n’avait pas attendu ce concert pour rejoindre les rangs de ceux qui protestaient contre l’assassinat du jeune garçon, comme le montre cette vidéo mise en ligne sur You Tube, le 1 octobre ( 2 jours avant ses funérailles).

Une page  lui est aussi consacrée sur le site du groupe.

 

 

 

 

Sur cette vidéo, on  peut voir le public nombreux et subversif du Grup Yorum, en concert dans le stade Ïnonü (détruit depuis) à Istanbul.

En passant par la Sanat Sokak (la rue des arts) à Dersim, pendant le festival Munzur

Dans ce qui reste de l’ancienne province de Dersim (la porte d’argent) , renommée Tunceli (la main de bronze) par la République turque, ne vivent plus  que 86 000 habitants. Après les massacres et les déplacements forcés  de 1938 , puis les destructions de villages des années 90, ils sont sans doute au moins 10 fois plus nombreux à vivre dans d’autres villes du pays , dans le quartier de Gazi, par exemple  à Istanbul, d’où les premiers jours des protestations du mouvement Gezi, plus de 30 000 manifestants rejoignaient la place Taksim à 4 heures de marche de là, avant de continuer à protester dans leur quartier –  ou à l’étranger.  Et ce sont sans doute les citoyens les moins dociles  du pays.

A Dersim l’armée a détruit les villages en masse, mais elle n’a pas crée de villages korucu  – gardiens de villages – c’est dire !

Quand quelqu’un se présente comme  Dersimi , j’ajoute systématiquement  : Kurde, alévi, devrimci (révolutionnaire). Et jusqu’ici personne ne m’a contredit. Même les électeurs du CHP  constituent la  gauche de ce parti, comme la plupart des Kurdes alévis électeurs du CHP.

Ces petits tapis muraux  font partie des souvenirs proposés aux festivaliers  lors du festival Munzur . Aucun d’entre eux n’ignore qui sont les personnages représentés. Si vous êtes capables de les reconnaître, bienvenue à Dersim.

A gauche d’Ali, Sehid Riza, pendu malgré son grand âge (il avait 83 ans) en 1938. Les autorités turques n’ont jamais révélé l’endroit où son corps a été enterré.

Posé à même le sol, un portrait du chanteur kurde alévi Ahmet Kaya, dont je viens d’apprendre que la femme Gülten est originaire d’Ovacik. Mort et enterré  à Paris, peu après y avoir trouvé refuge, fuyant  une infâme campagne de presse. Le chanteur extrêmement populaire en Turquie avait commis le forfait d’annoncer qu’il préparait un nouvel album …en kurde ! Ce qui il y a moins de 15 ans de cela était apparu comme un acte haute trahison.

Les autres sont  3 icônes de la gauche révolutionnaire turque. A gauche de Sehid Riza , on reconnait le plus célèbre de tous,  le Che Guevara turc  :   Deniz Gezmis,(THKO, armée de libération turque) pendu en même temps que ses deux camarades Yusuf Aslan et Hüseyin İnan ,  à Ankara le  6 mai 1972.  Il avait 25 ans.

Sur le flanc de la colonne,  un portrait de  Mahir Cayan (,THKP-C ) camarade d’ Ertuğrul Kürkçü, député de la plate forme BDP de Dersim, tué lors d’une opération de police à Kizildere, dans la province de Tokat. Il avait 27 ans.

A gauche des portraits de Deniz Gezmis, celui  d’Ibrahim Kaypakkaya,(TKP-ML, TIKKO)  (un Alévi de Corum). Il est mort après des mois de torture en 1973, dans la prison de Diyarbakir et fait partie de ses martyrs. Il avait 24 ans.

Une balade dans la Sanat Sokak (la rue des arts) pendant le festival permet de comprendre qu’en Turquie – comme en France d’ailleurs  – l’extrême gauche a survécu aux années 70.  Elle était d’ailleurs bien présente à Taksim (et dans les rues du pays) pendant le mouvement Gezi.

 

Dersim avait protégé sa population arménienne en 1915 et  c’est sans doute la principale chose qui lui était reproché quand en 1938 la « main de bronze » de l’état s’était abattue sa population kurde alévie et arménienne.

Cette association des Arméniens du Dersim était venue d’Istanbul l’été dernier.

 

 

Après-midi d’été sur le Munzur : Ovacik (Dersim)

Comme en Polynésie, en Turquie le plaisir des eaux douces l’emporte sur celui de la mer. On se baigne dans les eaux de Munzur. Mais surtout c’est  l’occasion de grands  pique niques –  grillades en famille. Tous mes amis originaires de Turquie – qu’ils aient grandi à Istanbul ou en Anatolie –  qui l’ont vue, aiment  cette image.

Une image d’un après midi  serein, malgré les convois militaires qui traversaient le village au retour d’opérations l’été dernier – un été suivi d’un automne qui avait été  le plus meurtrier depuis que le  PKK avait mis fin au cessez le feu qu’il observait depuis l’arrestation d’Öcalan (entre 1999 et 2004).

Le processus de paix est certes mal en point, mais  depuis qu’il a été entamé on ne  s’entretue plus entre combattants des deux camps – au moins sur le territoire de Turquie –  pour la  première fois depuis le début de ce conflit.

Et c’est demain que  la 13 ème édition du  festival Munzur commence.

Et voilà le programme pour Ovacik