Antalya : L’Orange d’Or pour Güzelliğin On Par’etmez (Ta beauté ne vaut rien)

Le 12 octobre dernier, le 49 ème festival du film d’Antalya a décerné son Orange d’Or et une pluie de récompenses au film du réalisateur Hüseyin Tabak  : Güzelliğin On Par’etmez’ (Ta beauté ne vaut rien).  Un film qui raconte la  difficile adaptation  de Veysel, un enfant de 12 ans qui  vient de quitter son village natal en Turquie pour vivre en Autriche avec ses parents. La rencontre avec un voisin,  Cem 33 ans un asik (musicien alévi) va bouleverser sa vie.

Abdülkadir Tuncer (13 ans), qui joue le rôle de l’enfant déraciné, a reçu la récompense du   meilleur acteur. Il avait été sélectionné après un casting de 800 enfants. « Nous avons cherché partout, dans les écoles, dans les rues. Nous avons eu beaucoup de chance de l’avoir trouvé » déclare le réalisateur. Évidemment, de par le prénom de l’enfant, Veysel, comme de par le titre du film, l’ombre d’Asik Veysel, un immense chanteur alévi, aveugle, plane sur le film.Güzellin on para etmez est aussi le titre d’une de ses chansons.

La musique  d’Asik Veysel est même au cœur du film, déclare le réalisateur. Et ce sont ses chansons profondément anatoliennes qui parviennent à unir et rassembler ce qui menace parfois de se déchirer.

Le jeune réalisateur Hüseyin Tabak (il a 31 ans)  est né en Allemagne, dans une famille alévie originaire de Maras (Afşin). Il s’est inspiré en partie de sa propre histoire pour créer celle de Veysel. Une histoire qu’il n’a pas voulu plombante malgré certaines réalités parfois rudes (les rapports Turcs /Kurdes pas toujours simples dans la famille turco-kurde de Veysel par exemple ou les difficultés inhérentes à l’émigration ). Mais  « il y a toujours de bons côtés aussi « . Pour le reste il ne prend aucun parti, » hormis celui de l’humanité. »

Un film né aussi de son amitié avec les deux acteurs Nazmi Kırık et Orhan Yıldırım pour lesquels il a écrit le scénario. « Nous (l’équipe) avons voulu faire un film pour le peuple, pas de l’art pour l’art, ainsi que le recommandait Yilmaz Güney », et un film autant  pour les Turcs comme pour les Kurdes.

Espérons que Güzelliğin On Par’etmez échappe à la fatalité qui veut que les films primés au festival d’Antalya,  pourtant le plus souvent excellents et toujours très éclairants sur les réalités de la Turquie d’aujourd’hui ,  soient rarement distribués en France. Il est difficile de les voir ailleurs que dans les Semaines du cinéma turc à Strasbourg ou à Paris, qui  heureusement sont là pour montrer la vitalité du cinéma de Turquie. Malheureusement tous ceux qui aimeraient voir ces films n’habitent pas à proximité de ces deux villes.

 

 

Les enfants de Diyarbakir au festival du film d’Antalya.

les enfants de Diyarbakir

Au festival du film d’Antalya, .« bir olay cikti » annonce la presse turque. Pour la première fois, un film  en kurde  y est en compétition pour l’Orange d’Or .

Min Dit (Ben gördum, Les enfants de Diyarbakir), est le premier long métrage du réalisateur Miraz Bezar. Il a déjà été récompensé au festival de San Sebastien et plus récemment à celui de Hambourg. Le réalisateur a grandi en Allemagne où sa famille s’était exilée après le coup d’Etat de 1980. C’est à Berlin qu’il a étudié le cinéma.

Le personnage principal de Min dit est Gülistan, une petite fille de Diyarbakir. Ses parents sont assassinés sous leurs yeux, à elle et à son petit frère, par des membres du Jitem (contre-guerilla). Bientôt  les enfants se retrouvent livrés à eux mêmes.

Quelques plans d’une bande annonce ne suffisent pas à se faire une  opinion sur un film. Mais si un Festival aussi réputé que celui d’Antalya le met ainsi à l’honneur, on peut espérer que Min dit évite  de sombrer dans le  cliché. Et que cette fois, les gosses de Diyarbakir ne sont pas réduits à des caricatures, comme les petits monstres qui tuent une  jeune Allemande « pour jouer » et sans réaliser la gravité de leur acte, dans  le film  De l’autre côté, de Fatih Akin, (co-producteur de Min dit) ou  qu’on soulage en leur offrant l’oreille de leur bourreau, comme dans Fratricide de Yilmaz Aslan.

Mais ce qui crée l’événement à Antalya, ce n’est pas tant le sujet du film A  une époque où  la justice turque commence à se pencher de plus près sur ces crimes  commis au nom de l’unité du pays, il ne lève pas un tabou, même si ça ne  plait sûrement pas à le tout monde . C’est le fait  que ce film soit en kurde qui constitue une première. Et les paroles  prononcées au cours du film  » Où est-il mon Kurdistan ? »  qui ont provoqués quelques remous . Des  râleurs insensibles au destin de la petite Gülistan (pourtant tous les critiques saluent le jeu de la jeune Senay Orak ) ont hurlé « Jamais il n’y aura  de Kurdistan ». Heureusement ,si on en juge la vidéo du journal Hurriyet, on était loin de l’émeute dans la ville.

Le réalisateur a rappelé à ces spectateurs mécontents que « le cinéma était une forme d’art » et que « personne n’était obligé d’être d’accord avec ce qu’il disait ».

Et Berivan, la jeune épouse kurde qui choisit de se murer dans son silence parce qu’elle n’est pas fertile, du film Sürü (le Troupeau) le chef d’oeuvre de Yilmaz Güney, est peut-être en voie de guérison.

C’est un film que j’aimerais bien découvrir en même temps que le public de Diyarbakir à l’occasion d’une de ces soirées de cinéma en plein air ,offertes par la municipalité dans les parcs des quartiers populaires.

 

 

 

En attendant, on peut écouter (sous-titrages en français) Miraz Bezar parler lui- même de son film, dans un interview donné à l’occasion du festival de Gang, et qu’on aimerait pouvoir suivre dans son intégralité. D’autant que ce réalisateur a l’air très sympa.

Et dont voici le lien pour les lecteurs de Turquie qui doivent bidouiller pour accéder au site de You tube toujours censuré.

 

 

Kreuzberg, un peu de l’âme de Beyoglu à Berlin

Dans un article publié dans le Figaro du 29 mai dernier, et qui ne manque par ailleurs pas  complètement d’intérêt, le quartier de Kreuzberg est présenté comme « le symbôle berlinois des ratés de l’intégration turque en Allemagne. » A voir.

C’est à Kreuzberg que les premiers Gastarbeiter turcs et leurs compatriotes exilés politiques de Berlin ont réalisé leur rêve dans le pays même d’immigration : travailler à son propre compte. C’est ainsi là qu’à la fin des années 70, on pouvait trouver les premiers petits commerces d’alimentation turcs, aux étals de fruits et légumes alla turca c’est-à-dire présentés avec art. La jeunesse allemande, qui avait découvert les délices de la cuisine méditerranéenne au cours de vacances dans des régions plus ensoleillées, se précipitaient vers les premiers restaurants turcs mais aussi italiens, grecs, yougoslaves, espagnols qui fleurissaient dans les villes allemandes. Les ménagères allemandes des 30 Glorieuses ignoraient quant à elles que l’aubergine était un légume. Et c’étaient de knochblochfresser (mangeurs d’ail) qu’étaient qualifiés avec mépris, d’abord les Italiens, premiers migrants d’origine méditerranéenne, puis les Turcs. « Maintenant les Allemands en mettent même avec la salade verte! » s’en amusait le patron du premier restaurant italien de Cologne.

Restaurants d’alimentation rapide, petits supermarchés, agences de voyage, sociétés d’import export, bureaux d’études, locations de salle de mariage, sociétés de production, locaux associatifs aux enseignes turques : plus que jamais Kreuzberg mérite son surnom de petite Istanbul. On y trouve – en tous cas, il y a quelques années on y trouvait – aussi un hammam. Adapté au goût allemand : tous les produits proposés garantis naturels et tenu par de ravissantes jeunes femmes au genre « bohème un peu branchée ». Leurs copines d’Istanbul travailleront volontiers dans les bars de Beyoglu ou d’Ortaköy, mais on les imagine mal proposant leurs services au hammam de Besiktas. Ce sont des matrones, souvent des Roms, qui tiennent les hammams en Turquie, pas des minettes, même si leur fréquentation commence à devenir à la mode chez les femmes de la bourgeoisie turque.

Kreuzberg est une place commerçante et donc un lieu d’échanges par excellence : pour les Turcs de Berlin, entre la Turquie et l’Allemagne, entre commerçants du quartier et le reste de la population allemande et vers les autres pays d’Europe. La plupart des produits turcs, et souvent la viande, des « kebab » de France viennent d’Allemagne; produits et distribués par des sociétés turques d’Allemagne.

Un des premiers lieux où la présence turque est devenue visible en Allemagne, et non plus une simple main d’œuvre invitée à participer au miracle allemand, c’est aussi un quartier de mixité. Quand il était arrivé d’Hambourg, mon ami Donald y avait trouvé un logement-atelier au loyer accessible pour un étudiant fauché. Il l’avait surtout choisi à cause de l’ambiance de Kreuzberg où la petite Turquie cotoie la classe populaire allemande, des artistes, des étudiants et toute une jeunesse dite alternative. Sa rue, la Friedrichstrasse, était brutalement interrompue à une centaine de mètres de son immeuble par le Mur. Une petite plateforme de quelques marches permettait de jeter un œil de l’autre côté. Cette présence du Mur contribuait à donner son atmosphère particulière à Kreuzberg.

Peu après sa chute, ils s’installaient, lui et son amie, dans un appartement à Alexanderplatz, chez les « Ossis », les anges comme je les surnommais car il disait les Allemands de l’Est reconnaissables à un certain air d’innocence, qui s’estompait au bout de quelques mois de plongeon dans la société de consommation. Ce nouveau cœur encore informel de la ville était alors en pleine ébullition. De nouveaux cafés et des galeries d’artistes y naissaient chaque semaine. Les grandes fresques exaltant le travailleur est-allemand étaient remplacées par les enseignes de Sonny, Mac Donald et Siemens. On changeait des noms de rue, au grand dam d’un chauffeur de taxi est berlinois : « Pourquoi effacer tout notre passé ainsi ? Nous n’étions pas des fascistes quand même ».

S’il a changé de domicile Donald a toujours conservé son atelier de décorateur de théatre à Kreuzberg.

YOL

YOL, pour ceux qui connaissent la Turquie ou qui aiment le cinéma, c’est bien sûr le film de Yilmaz Güney, et un clin d’oeil à l’actualité du moment. Il avait reçu la Palme d’Or à Cannes en 1982. Je l’ai vu par une froide nuit d’hiver à Cologne, en Allemagne.
Certains trouvaient qu’il évoquait une société très dure. J’avais eu la sensation presque inverse. Par ce que disaient les regards peut-être.

C’est dans cette ville que je m’étais faite mes premiers amis turcs. Mon tout premier ami tenait un Imbiss dans la Löngerichestrasse où je partageais alors un pavillon avec des colocataires allemands. Je m’arrêtais régulièrement à son Imbiss pour y boire un café et nous avions sympathisé. Il était photographe à Istanbul avant d’émigrer comme « gastarbeiter » en Allemagne.

C’est aussi parce que des amis étudiants avec moi à l’université de Cologne m’avaient invitée dans leur famille à Ankara que je suis partie pour la première fois pour la Turquie. A l’époque, ce n’était pas une destination de tourisme de masse. L’image de la Turquie était bien pire qu’aujourd’hui. Comme je devais accomplir le voyage seule jusqu’à Ankara, plein de gens bien intentionnés me prédisaient des horreurs. Mes amis turcs par contre savaient que je serais séduite par ses habitants.

Yol signifie route en turc, celle qui mène en Turquie et que j’ai accomplie en train, en bus, en avion, et même (en partie) en camion. Si l’avion est le moyen le plus rapide pour y arriver, c’est loin d’être mon préféré.
Un rêve : arriver à Istanbul par bateau, après avoir franchi le détroit des Dardanelles.

Les traces laissées par le marc de café au fond de la tasse créent beaucoup de choses merveilleuses, des poissons, des oiseaux, des fontaines, un bijou ou plus inquiétantes : l’oeil de la personne qui vous veut du mal ou des chiens sauvages (endormis, heureusement, mais qu’il faut se garder de réveiller). Elles font naître aussi des routes. Si elles sont ouvertes, c’est que tout va bien.

Yollari acik olsun, (que vos routes soient ouvertes) , c’est ce que vous souhaitent vos amis quand vous les quittez en Turquie.

J’ai longtemps hésité à suivre le conseil d’amis de créer un blog. Mais comme ces derniers temps la Turquie revient à nouveau sur le tapis, pour rarement en parler vraiment, j’ai décidé de me lancer et tenter de partager mon regard sur ce pays, d’Edirne jusqu’à Hakkari, et plus loin.