Çolpan İlhan : le cinéma de Yeşilçam endeuillé.

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Une grande dame du cinéma et du théâtre turc vient de quitter la scène, Çolpan İlhan a été foudroyée par une crise cardiaque le 25 juillet à Istanbul. Née à Izmir en 1936, elle était  la petite sœur de l’écrivain Attila Ilhan, un des hommes qui a compté dans sa vie et qui dès sa jeunesse l’a soutenue dans sa vocation d’actrice.

 

La dame aux camélias (1957) de Sakir Sirmali avec Colpan Ilhan
La dame aux camélias (1957) de Sakir Sirmali
avec Colpan Ilhan

C’est en 1957, elle a alors 21 ans, qu’elle sera la Dame aux Camélias dans « Kamelyali kadin », son premier grand rôle.

Qu'Allah te punisse Osman bey, un film d'Atif Yilmaz avec çolpan Ilhan
Qu’Allah te punisse Osman bey, ( 1961) de Atif Yilmaz avec çolpan Ilhan

A partir de ce film, son nom ne disparaîtra plus des affiches de Yeşilçam. Jusqu’aux débuts des années 70, elle tournera plusieurs films par an ( 7 en 1967 !). Le rythme se calme ensuite mais elle ne cessera jamais de jouer.   A l’instar de beaucoup d’artistes (comédiens ou chanteurs) elle apparaîtra aussi dans plusieurs dizi (séries), comme Aşk-ı Memnu (1974) ou Nefes (2009). Tous genres confondus elle a joué dans une centaine de films .

Çolpan İlhan (1959) Sadri Alsik
Colpan Ilhan et Sadri Alışık (1959)

En avril  dernier le festival du film d’Istanbul. présentait « Yalnızlar Rıhtımı » (Le quai des solitudes ) (1959) du  réalisateur Ömer  Lütfi Akad. Une belle histoire bercée au rythme du tango d’un fabuleux accordéoniste de gazino. Dans le port d’Istanbul qui n’est pas sans rappeler celui du Quai des brumes,  se  croisent marins,  mauvais garçons et  jolies filles perdues.  Caché  sous le pseudo d’Ali Kaptanoglu   – peut-être par jeu, ce nom signifiant « le fils du capitaine » –  Attila Ilhan a cosigné le scénario.  Il semble que son empreinte  est prégnante dans le film. Mais faute d’avoir pu lire  l’œuvre du romancier, qui refusait qu’elle soit traduite (alors qu’il était lui-même un grand traducteur, de Malraux notamment ) je n’ai pas eu accès à son univers romanesque. Je n’ose donc pas l’affirmer.

La très belle Çolpan İlhan y est une chanteuse de gazino à la voix déchirante. Sadri Alışık, le capitaine Kivan dans le film,  deviendra son mari dans la vraie vie peu après le tournage.  Ce n’était pas son premier fiancé, mais il restera son époux pour la vie.

 

Après le décès de Sadri Alışık en 1995,  elle ouvre un théâtre et une école de comédiens auquel elle donne le nom de celui-ci. C’est aussi le retour à sa première passion. Avant de devenir une actrice de cinéma, elle avait étudié l’art dramatique au conservatoire d’Istanbul et fondé une troupe avec une bande de copains.

 

Çolpan-İlhan théâtre sonbahari beklerken

En 2012, le Centre culturel  Sadri Alışık mettait en scène la pièce « Sonbahari beklerken » (En attendant l’automne), toujours à l’affiche pour la seconde saison.  Çolpan İlhan y tenait le rôle  de la romancière Iris Murdoch atteinte de la maladie d’Alzheimer. Elle avait choisi un rôle difficile comme adieu à la scène.

Au festival du film d’Istanbul : violence policière contre amoureux du cinéma mythique Emek.

La 32ème édition du festival international du film d’Istanbul s’ouvrait sous de bons auspices; le 30  mars dernier.  Recep Tayyip Erdogan  venait en effet de rendre hommage au milieu du cinéma en nommant plusieurs actrices, acteurs ou réalisateurs dans le   « comité des sages » qu’il a constitué pour promouvoir un processus de paix enclenché avec le PKK. Les deux semaines de festival auraient donc du être une belle fête, celle du cinéma et celle de la paix. Mais c’est  d’une toute autre image dont cette 32ème édition restera gravée.

 

Dimanche 7 avril, c’est à coups de matraques, de gaz lacrymogènes et de jets de flotte de camions à eau, que les forces anti-émeute (cevik kuvvet) accueillaient  rue Yeşilçam une foule  d’artistes, critiques de cinéma et cinéphiles qui protestaient une fois de plus pacifiquement à Beyoglu contre la destruction déjà largement entamée du mythique cinéma Emek, haut lieu de la culture cinématographique de Turquie. Parmi cette foule se trouvaient des invités du festival, comme les réalisateurs  Mike Newell, Marco Becchis, Jan Ole Gerster ou Costa-Gavras, âgé de 80 ans.

Un des membres du jury, le critique de cinéma Berke Göl, a été arrêté en même temps  que 3  autres personnes. Relâchés dans la nuit, ils comparaissaient devant un tribunal dès le lundi matin. Ils sont accusés d’avoir pris part à une manifestation  illégale et le procureur vient de requérir une peine  de 6 ans de prison. L’association de critiques de cinéma dont il est membre (SiYAD)  exige  la démission du ministre du tourisme et de la culture nouvellement nommé. Son prédécesseur ,Ertuğrul Günay,  issu du courant laïque social démocrate était devenu un peu trop critique de la politique de son gouvernement.

 

Avant de devenir un cinéma en 1924, l’Emek, comme sa superbe salle  en témoignait encore, avait été un  théâtre, construit en 1884 et portant alors le nom français (et prémonitoire ?)  de  « Club des chasseurs de Constantinople ». Il  a traversé toute la riche histoire du cinéma turc.

 

C’est sûr qu’il n’aurait jamais programmé de navets nationalistes  comme Fetih 1453 (la Conquête de 1453), ni  de comédies vulgaires comme la série des Recep İvedik, qui explosent au box office en Turquie, mais qu’aucun festival de cinéma ne songerait à sélectionner. A l’Emek ce sont les films qui font la renommée international du cinéma turc qui étaient à l’honneur, ceux qui chaque année sont couronnés de récompenses dans les festivals internationaux, de Berlin à Dubai en passant par Cannes et Venise, mais sont si mal distribués dans leur propre pays que la plupart n’y sont vus que par une poignée de cinéphiles. La censure du fric et du profit qui considère un  film  comme un vulgaire  « produit » a remplacé la censure politique, celle qui interdisait YOL de Yilmaz Güney en Turquie  alors que Cannes le récompensait de la palme d’Or.*

 

Alors que Beyoglu devenait un quartier  de  consommation d’une banalité de plus en plus affligeante, ses beaux cinémas continuaient à résister, seul charme (avec quelques librairies rescapées) que je lui trouvais encore. Lors du festival international du film d’Istanbul, la grande salle de l’Emek était pleine à craquer. Mais face à la toute puissance des promoteurs, la lutte était inégale. Les beaux cinémas de Beyoglu disparaissent les uns après les autres.

Il y a trois ans l’Emek  a été fermé et promis à la démolition, provoquant un tollé chez les artistes et les cinéphiles. Il doit être transformé en « complexe de divertissement » comportant boutiques, cafés, restaurants et un multiplexe de 8 salles. L’Emek cinéma quant à lui devrait  être  transféré… au sixième étage !  Malheureusement, il y en a qui n’ont toujours pas compris qu’un « Entertainment Center »  était synonyme de bonheur.

 

Dimanche 8 avril, ce futur centre  commercial  était protégé des amoureux du cinéma par un cordon de policiers anti-émeute, qui ont utilisé les grands moyens contre ces individus certainement manipulés par les réseaux Ergenekon, le PKK et le DHKP-C confondus, lorsque certains s’en sont pris aux barrières de sécurité qui leur interdisaient d’en approcher…

 

Et où  apparemment quelques uns  ont réussi à s’ introduire.

 

Voir la riche  Photo galerie de la démolition du cinéma Emek mise en ligne par le Daily Hürriyet.

Les « Sages » du chef de gouvernement n’ont pas tardé à se manifester. Le très populaire acteur et réalisateur Yilmaz Erdogan  protestait  sur son compte Twitter contre «  le  traitement infligé à la communauté artistique qui veut protéger son cinéma alors qu’au même moment  des artistes sont sollicités pour défendre la paix ».

Costa-Gavras choisissait de lancer un appel solennel à Recep Tayyip Erdogan, l’appelant à défendre l’héritage culturel d’Istanbul contre la puissance  des intérêts commerciaux. « Un tel cinéma  ne doit pas être détruit. Ce serait comme éradiquer la mémoire du passé et un lieu primordial pour l’avenir. Ce serait une erreur politique, culturelle et sociale ».

Le grand réalisateur gréco-français sera-t-il entendu ? Il parait certes périlleux de solliciter les artistes et de les désigner comme « Sages » pour être les missi dominici d’un délicat  processus de paix, tout en les traitant comme des délinquants lorsqu’ils défendent leur patrimoine – qui est aussi celui de toute une ville,  de tout un pays et de toute une communauté internationale d’amoureux du cinéma. Mais  le chef du gouvernement, qu’on sait enclin à défendre des intérêts commerciaux, éprouvera-t-il   le désir de  sauver un lieu emblématique  d’un cinéma indépendant qui ne doit pas être sa tasse de thé ?

 

La transformation d’un des passages qui faisaient le charme de ce quartier, en centre commercial Demirören İstiklal vulgaire et tapageur avait causé la démolition de 2 bâtiments classés historiques et en avait endommagé d’autres,  fragilisant la mosquée historique Hüseyin Aga,  sans que cela n’ait eu l’air de beaucoup l’émouvoir. Alors un cinéma…

Istanbul, capitale économique d’une Turquie en pleine croissance économique est plus que jamais  le royaume des spéculateurs.

 

Le critique de cinéma Attila Dorsay, n’a pas attendu de savoir si l’appel de Costa-Gavra serait entendu. Dans sa dernière chronique pour le journal Sabah, il annonçait qu’il cesserait dorénavant d’écrire pour protester contre la fermeture de l’Emek et la violence policière.  Il avait averti il y a deux ans déjà qu’il cesserait d’écrire si l’Emek était démoli. Promesse tenue.

Heureusement, l’essentiel de son lectorat ne doit pas être constitué des consommateurs ciblés par le nouveau « projet Emek ». Et il ne fait pas non plus partie du comité des sages. Et puis  ça ne fera qu’un journaliste de plus à cesser d’écrire dans les médias turcs d’où les meilleures plumes sont virées à tour de bras par les temps qui courent. Cela faisait plus de 40 ans que le célèbre critique partageait sa passion avec ses lecteurs.

La dernière fois que j’ai assisté au festival du film d’Istanbul, c’était au cinéma Emek, l’année de sa fermeture. Depuis, je n’ai plus le même désir de m’y rendre.  Et  c’est plutôt au premier festival étudiant  du film organisé à Diyarbakir,  le lendemain de Newroz, que je regrette de ne pas avoir pu assister. Selda fait partie de la dizaine d’étudiants organisateurs et à eux seuls l’enthousiasme des organisateurs et les lieux choisis pour les projections donnaient envie d’y assister. D’autant que Yol faisait partie de la programmation.

 

Sa première édition était placée sous le signe de la paix (baris).  J’espère que le public aura bien profité de ce répit. La fête du cinéma à peine terminée, c’est un climat  qui avait bien peu de chose à voir avec une promesse de paix qui régnait sur le campus.

Au même moment, le 14 avril  à Istanbul, le cinéma Emek était acclamé par le public lors de la cérémonie de clôture de la 32ème édition du festival international du film d’Istanbul.

 

(ne pas reproduire  ce billet dans son intégralité  sans mon accord ).

 

Ouf ! Le Soliman de la série culte Muhteşem Yüzyıl (le Siècle Magnifique) restera en liberté !

 

Ouf ! On est rassuré. La très populaire série Muhteşem Yüzyıl (le Siècle Magnifique)  a beau avoir été « censurée » par la Turkish Airline, au motif qu’elle donnerait une image insuffisamment glorieuse du sultan Soliman le Magnifique – en  fait sans doute  surtout car elle ne convient pas à l’image que Recep Tayyip Erdogan le chef de gouvernement s’en fait – un procureur d’Istanbul a décidé qu’il n’y avait pas « insulte contre le Sultan ».

Après celui de l’insulte  à la turcité ou à la mémoire d’Atatürk, espérons que ce nouveau délit ne sera pas instauré et que la Turquie d’Erdogan ne va pas se mettre à statufier le grand Législateur. Ce serait désolant.  En attendant d’en être tout à fait sûrs, on sait au moins  le réalisateur et les deux acteurs principaux de la série ne seront donc pas poursuivis.

Ce sont surtout les millions d’accrocs à la série qui vont être rassurés d’apprendre que « leur » Soliman  pourra continuer à être amoureux de la belle  Roxelane/ Hürrem Sultan et le Harem à être  le lieu d’intrigues en tous genres. La dernière fois que j’en ai suivi (par moments) un épisode, une des dames venaient de se faire défigurer par une rivale  je présume jalouse – Une vacherie de Roxelane/Hûrrem peut-être.  Mais je ne suis pas certaine du motif. Peut-être qu’un lecteur ou une lectrice aura  la gentillesse de nous éclairer.

Cela étant même si je suis bien incapable d’en expliquer  l’intrigue, les fragments que j’en ai vus chez des amis sont ceux d’une série de qualité. Les acteurs sont beaux, les costumes et les décors splendides et pour le scénario on peut faire  confiance à la grande Meral Oktay, disparue il y a quelques mois.  Si sur mes derniers vols avec la Turkish Airline j’avais eu la possibilité d’en visionner tranquillement quelques épisodes, c’est avec plaisir que je l’aurais fait. Quant à ceux qui ne connaissent pas encore cette série, ils peuvent s’en donner une idée en se baladant sur son site.

Ceux qui veulent avoir la peau de la série  n’ont sans doute pas encore réalisé que bien loin de nuire à l’image de Soliman, la série l’a popularisé dans plus d’une vingtaine de pays, parmi lesquels l’Iran, le Maroc, la Grèce, le Liban,  la Russie ou l’Ukraine, d’où aurait été originaire la belle esclave devenue sultane. Et sans doute beaucoup parmi cet immense public ont tout simplement découvert  qu’un sultan ottoman qui se nommait Soliman avait existé.

En tout cas, la lecture et le cinéma ne devaient pas être le plaisir favori de ces ronchons dans leur jeunesse. Sinon, ils sauraient qu’une fiction ne représente  pas la réalité,  mais qu’elle présente l’avantage de donner une « chair et un cœur » à des personnages qui avaient semblé bien austères et ennuyeux à des générations d’élèves. Les Trois Mousquetaires ont sans doute  fait bien  plus pour la postérité de Richelieu et Anne d’Autriche que tous les manuels d’histoire depuis l’invention du Lavisse. L’intimité avec ces grands personnages historiques que seule  la fiction est capable de créer, peut donner  l’envie de les connaître davantage.Qui sait le nombre de  vocations d’historiens de l’Empire Ottoman , ou de simples passionnés, cette fiction va susciter ?

Mais plutôt que de traîner la série préférée de centaines de milliers de spectateurs  devant les tribunaux, ils feraient mieux de  se décider à faire leur propre série sur le sujet, avec un austère Soliman, plus conforme à l’image qu’ils veulent en avoir. Il y auront peut-être quelques spectateurs en Turquie. Mais je ne suis loin d’être certaine que le film  Fetih 1453 (la Conquête de 1453)  qui a fait venir des millions de spectateurs dans les salles  en Turquie s’exporte aussi bien que Muhteşem Yüzyıl….

Cela étant je  soupçonne un peu leurs agissements d’avoir pour véritable motif de faire encore plus de publicité pour la série. Mais heureusement que le procureur a été raisonnable. Si la justice se mettait à censurer les dizi préférées de la population, on risquerait de voir surgir  « un printemps turc » dans le pays.

 


 

 

 

Antalya : L’Orange d’Or pour Güzelliğin On Par’etmez (Ta beauté ne vaut rien)

Le 12 octobre dernier, le 49 ème festival du film d’Antalya a décerné son Orange d’Or et une pluie de récompenses au film du réalisateur Hüseyin Tabak  : Güzelliğin On Par’etmez’ (Ta beauté ne vaut rien).  Un film qui raconte la  difficile adaptation  de Veysel, un enfant de 12 ans qui  vient de quitter son village natal en Turquie pour vivre en Autriche avec ses parents. La rencontre avec un voisin,  Cem 33 ans un asik (musicien alévi) va bouleverser sa vie.

Abdülkadir Tuncer (13 ans), qui joue le rôle de l’enfant déraciné, a reçu la récompense du   meilleur acteur. Il avait été sélectionné après un casting de 800 enfants. « Nous avons cherché partout, dans les écoles, dans les rues. Nous avons eu beaucoup de chance de l’avoir trouvé » déclare le réalisateur. Évidemment, de par le prénom de l’enfant, Veysel, comme de par le titre du film, l’ombre d’Asik Veysel, un immense chanteur alévi, aveugle, plane sur le film.Güzellin on para etmez est aussi le titre d’une de ses chansons.

La musique  d’Asik Veysel est même au cœur du film, déclare le réalisateur. Et ce sont ses chansons profondément anatoliennes qui parviennent à unir et rassembler ce qui menace parfois de se déchirer.

Le jeune réalisateur Hüseyin Tabak (il a 31 ans)  est né en Allemagne, dans une famille alévie originaire de Maras (Afşin). Il s’est inspiré en partie de sa propre histoire pour créer celle de Veysel. Une histoire qu’il n’a pas voulu plombante malgré certaines réalités parfois rudes (les rapports Turcs /Kurdes pas toujours simples dans la famille turco-kurde de Veysel par exemple ou les difficultés inhérentes à l’émigration ). Mais  « il y a toujours de bons côtés aussi « . Pour le reste il ne prend aucun parti, » hormis celui de l’humanité. »

Un film né aussi de son amitié avec les deux acteurs Nazmi Kırık et Orhan Yıldırım pour lesquels il a écrit le scénario. « Nous (l’équipe) avons voulu faire un film pour le peuple, pas de l’art pour l’art, ainsi que le recommandait Yilmaz Güney », et un film autant  pour les Turcs comme pour les Kurdes.

Espérons que Güzelliğin On Par’etmez échappe à la fatalité qui veut que les films primés au festival d’Antalya,  pourtant le plus souvent excellents et toujours très éclairants sur les réalités de la Turquie d’aujourd’hui ,  soient rarement distribués en France. Il est difficile de les voir ailleurs que dans les Semaines du cinéma turc à Strasbourg ou à Paris, qui  heureusement sont là pour montrer la vitalité du cinéma de Turquie. Malheureusement tous ceux qui aimeraient voir ces films n’habitent pas à proximité de ces deux villes.

 

 

Une Saison à Hakkari : retour au village d’Anîtos sur les lieux du tournage.

A part les habitants du Hakkâri,  rares sont ceux qui conservent le souvenir du village de Marûnis, que j’évoquais dans un précédent billet. Beaucoup plus nombreux par contre sont ceux qui  se souviennent de celui d’Anitôs (Yoncali de son nom turquifié), même sans avoir mis les pieds de la région et sans même en connaître le nom.

C’est en effet dans ce village qu’en 1982 Erden Kiral avait tourné le film  « Une Saison à Hakkari » (Hakkari’ de bir Mevsin) , inspiré du beau récit éponyme de Ferit Edgü , qui  avait été  relégué comme instituteur  dans ce village aux confins du pays, pour « idées  non conformes à l’idéologie officielle  » à la fin des années 70 .  La province d’Hakkari a longtemps été le « Landerneau » de Turquie. L’Etat y  envoyait  ses fonctionnaires trop rebelles, histoire de leur faire passer leurs rêves de lendemains qui chantent.  Ces instituteurs relégués  ont inspiré les cinéastes. Le très populaire Yilmaz Erdogan, lui-même originaire d’Hakkari, évoque aussi un  instituteur relégué, qui  fonde une bibliothèque à Hakkari, à la veille du coup d’état  militaire de 1980 dans son film à succès Vizontele Tubaa.  Un film qu’il n’avait pas été autorisé à tourner dans la province . J’avais partagé pendant quelques nuits le même hôtel que l’équipe de tournage mais c’était à Van…

Ceux qui pensaient  les punir  n’avaient  pas envisagé que ces fonctionnaires ne se sentiraient pas si mal dans cette province de montagne où la vie était rude (pas d’électricité  dans les années 90 encore  dans la sous préfecture de Yüksekova !) mais où  on n’a  jamais beaucoup aimé l’Etat. J’en ai rencontré un  tombé tellement amoureux de cette province enclavée, qu’il avait choisi de s’y installer définitivement .  Si aujourd’hui  celle-ci est  aussi marquée à gauche, elle le doit sans doute aussi à  ces enseignants « solcu » qui y  ont scolarisé des générations d’enfants et de lycéens. Le mouvement religieux a compris d’ailleurs la leçon qui  a développé ces dernières années un important  réseau d’écoles fethullaci (les fameux Isik koleji) dans les provinces kurdes.

Le film « Une Saison à Hakkari » n’avait pas été du goût des militaires qui dirigeaient alors le pays. Il avait été interdit pendant cinq ans en Turquie.  Un rejet qui n’avait pas été partagé par les  jurys des festivals internationaux. Entre autres récompenses, le film avait reçu l’Ours d’argent au festival de Berlin en 1983.

Ceux qui à Berlin, Paris ou Istanbul  avaient aimé ce film ignorent probablement  que les images du   beau village de pierre  enneigé témoignent d’un passé définitivement révolu. En 1994,  douze ans  après le tournage, l’armée turque détruisait  le village d’Anitos , comme des milliers d’autres villages kurdes.  Un témoignage précieux, car rares doivent être les images qui témoignent ainsi de la vie de ces villages avant leur destruction .

Le montage réalisé par Erkan Capraz pour les Yüksekova Haber, qui mêle  images du film et images de ce qui reste d’Anitos aujourd’hui ,  est un saisissant témoignage du traumatisme vécu par la région. On est frappé par l’acharnement qui avait été  mis à  faire disparaître le village pierre par pierre. Une telle  énergie destructrice ne pouvait pas seulement répondre  à des objectifs sécuritaires ( empêcher le PKK de se ravitailler dans ces villages). Ils  n’ont pas seulement été vidés de leur population. Ils  devaient disparaître pour que leurs habitants oublient d’où ils venaient et qu’ils étaient kurdes.

Ces dernières années les villageois ont touché des indemnités pour leurs biens détruits. Mais celles-ci ne suffisent même pas à permettre à ceux qui le désirent de reconstruire leur maison et encore moins à reconstituer leurs troupeaux, témoigne  Ramazan Orhan, le muktar d’Anitos. . Des yorum (commentaires) à l’article des Yüksekova Haber témoignent de l’énergie mises par son muktar à faire revivre le village où certains, essentiellement les plus âgés aimeraient se réinstaller.  Mais malgré ses demandes, Anitos non plus  ne bénéficie ni d’eau (indispensable pour les troupeaux) , ni d’électricité. Et le chemin qui y conduit est en mauvais état.   Depuis trois ans, des villageois revenaient  y passer la belle saison sous des tentes, sans doute à la suite d’une récente autorisation.  Mais l’été dernier une centaine de moutons ont été massacrés lors d’opérations militaires  dans cette province et Ramazan Orhan prévoit que cette année personne n’y passera la belle saison.

Hecer Hozan est celui qui jouait le rôle du petit garçon qui meurt dans le film. Après la destruction d’Anitos ,  il  s’était réfugié à Van avec sa famille. Lui aussi revenait passer la  belle saison au village  ces toutes dernières années. Mais les siens non plus n’y passeront pas le prochain été. Au mieux  ils y feront  un bref séjour pour y récolter leurs noix.  Les tracasseries de l’armée qui les en ont chassés  l’été dernier les en ont dissuadés. « Ceux qui n’aiment pas les villages, ne sont pas humains »  déclare l’ancien petit garçon  au destin tragique d’ « Une Saison à Hakkari »  aux Yüksekova Haber.

Le muktar estime que les 70 foyers qui peuplaient le village d’Anitos lors de sa destruction sont aujourd’hui 350  et représentent  une population de 1500 personnes réfugiées dans les chefs lieux de province voisins ou à l’Ouest du pays.  Pas plus que les villages alévis de Liç et de Pinargaban (Askale) n’ont  disparu de la mémoire des jeunes franco turcs de la  troisième génération qui en sont issus,  le village d’Anitos n’a  disparu de celle de ses anciens villageois. Le traumatisme de leur destruction en prime,  devenu  partie prenante de ce qui aujourd’hui fait leur kurdité, qu’ils aient grandi à Hakkari merkez, Van,   Mersin ou Istanbul….

Kayip Mezar (la tombe perdue) a fait de sa réalisatrice, Mizgin Mujde Arslan, une suspecte kurde de plus..

C’est sa propre histoire que la réalisatrice kurde Mizgin Mujde Arslan raconte dans ce film, qui sera présenté au festival du film d’Istanbul, qui commence le 31 mars prochain. Celle de son père, qu’elle n’a jamais connu. En 1982, un an après sa naissance, il avait rejoint le PKK. Des années plus tard, sa famille apprendra qu’il a été tué. Une histoire qui est aussi celle de milliers de familles en Turquie et qui est tellement peu une apologie de la guerre, que sa réalisation a été subventionnée par  le ministère de la culture et du tourisme…qui devait bien avoir connaissance du sujet !

Pour le réaliser, elle a suivi les traces de ce père jamais connu jusqu’au  camp de réfugiés de Mahmur, au Kurdistan irakien. Et voilà ce qui par les temps qui courent a suffi à en faire une dangereuse suspecte. On se souvient que le mois dernier, Idris Naim Sahin, le ministre de l’intérieur a clairement désigné les artistes kurdes trop engagés à son goût, comme de dangereux » propagandistes de la terreur », une terreur qui selon lui était « plus difficile à combattre que dans la montagne ». (quoiqu’on ne voit pas très bien en quoi  arrêter une réalisatrice est une opération particulièrement risquée…)

Elle, ainsi que l’acteur-  réalisateur Ozay Sahin se sont donc retrouvés  en garde à vue, embarqués dans la dernière grande opération dit du KGK, le 13 février dernier. Depuis ils ont été remis en liberté et Mizgin Müjde Arslan pourra présenter son film au festival du film d’Istanbul, un film que les procureurs  de l’affaire du KCK auront donc pu visionner en avant-première, titre le journal Radikal.

Ému par ces arrestations, le monde du cinéma s’est mobilisé dans une lettre ouverte signée par de grands noms du cinéma turc, comme Semih Kaplanoglu, Özcan Alper ou Yesim Ustaoglu à laquelle Mizgin Müjde Arslan qui a travaillé comme journaliste pour l’agence kurde  Dicle Haber, a consacré un livre.

Même si leur remise en liberté est une bonne nouvelle, placer des réalisateurs en garde à vue n’est  vraiment pas génial et rappelle une époque pas si lointaine et qu’on croyait pourtant révolue, où les plus beaux films du cinéma turc étaient censurés dans leur pays.

 

Il était une fois en Anatolie … où rodent des esprits.( Nuri Bilge Ceylan)

Le photographe d’Uzak qui voulait rompre ses racines anatoliennes, était devenu incapable d’en photographier les paysages. Nuri Bilge Ceylan n’est pas atteint de cette infirmité. Dès les premières images d’ « Il était une fois en Anatolie », on sent vibrer cette terre anatolienne, magique et familière à ceux qui la connaissent. Une terre savoureuse malgré le drame qui s’y joue, comme Naci bey, le commissaire auquel Yilmaz Erdogan donne toute son  humanité :   explosant en colère brutale  quand il se sent humilié, puis capable  d’élans d’immense générosité. Truculent aussi parfois. Mais j’avoue que dans la salle, j’étais la seule à qui il arrivait de rire.  Je devais aussi être la seule à comprendre le turc et à saisir toute la saveur des propos échangés ( et dans une voiture qui roule dans la nuit, surtout anatolienne, on discute beaucoup).

 

Toprak, la terre, c’est aussi le nom de celui qui vient d’être assassiné  ( et celui de sa jolie et mystérieuse épouse) et dont  Kenan, un homme à l’étrange tête d’oiseau a avoué le meurtre au  commissaire Naci.   Il ne restait plus qu’à se rendre sur le lieu où son corps a été enfoui et à obtenir des aveux complets ( on ignore les mobiles du crime). Une simple formalité à priori. Sauf que la steppe anatolienne en a décidé autrement. Le convoi formé de la voiture des policiers, où ont pris place le suspect mutique et un médecin, de celle du procureur  venu tout exprès d’Ankara  et de celle des gendarmes qui transporte le frère complice de Kenan, est condamné  à une longue  errance dans la nuit anatolienne, battue par le vent, la pluie et l’orage, en quête d’une source près d’un arbre.

Une terre qui n’a que faire des limites administratives dans laquelle le gendarme tente piteusement de la brider et dont tout le monde se fiche. Mais  qui révèle dans un éclair d’énigmatiques statues de pierre. «  La nuit, il ne faut pas passer par là », me disait aussi mon amie Zeynep en me montrant le  sentier de montagne courant après les pierres sacrées de son village d’Adiyaman. « Ceux qui l’empruntent s’égarent et ne retrouvent plus jamais leur chemin ».

Cette terre anatolienne de Kirikkale ( le château brisé),  désertée des vivants est hantée par ses morts. Le muktar du village où le convoi épuisé fait une pause, rêve de construire une morgue qui permettrait de conserver ceux du village (sans qu’ils puent) en attendant l’arrivée de leurs proches. Ils sont  partis vivre au loin – comme la famille déchirée des Trois Singes –  et  ne reviennent que pour  y revoir leurs morts une dernière fois. Une morgue  qui permettrait d’enclore le cimetière, dont un mur s’est effondré. Les chiens y entrent  ce qui met les morts en colère, se plaint le muhktar.  D’autres chiens feront une apparition  plus tard, bien plus terrifiants que des chiens de village (qui déjà sont parfois impressionnants dans les villages anatoliens).

Avec l’électricité, les tupapau (fantômes) se font plus discrets à Tahiti, déclarait la tante d’une copine tahitienne qui m’avait reçue à Sydney. Mais ils sont toujours là. Quand je me rendais à Papeete, Louise , une parente  retrouvée là bas, me prêtait le petit fare en planches où sa mère – la « princesse tahitienne » qu’un cousin de ma grand-mère avait aimée – avait vécu. « Si cette nuit tu entends les chiens hurler, ne t’inquiète pas. Ce sont les tupapau qui passent. Ils ne te veulent aucun mal » . Au cœur de la nuit, les chiens avaient hurlé à mort. Je m’étais un peu recroquevillée dans mon lit. Mais Louise avait dit vrai, ils ne m’ont rien fait. Je ne suis pas sûre que les tupapau trouvent toujours un passage, depuis que le terrain a été vendu et ses deux maisons rasées pour construire un super marché.

Dans le village anatolien où tout le monde se restaure du repas préparé par la femme du muktar, la tempête provoque une coupure d’électricité. C’est cette panne qui permet la révélation qui va changer le cours de l’histoire, dans une scène belle à en arracher des larmes à Kenan. C’est aussi le moment où le fantôme choisit de se manifester, à la façon  dont à Tahiti ceux qui viennent de  partir rendent une petite  visite aux vivants, dans les jours qui suivent leur départ .

L’aube se lève  lorsque le convoi reprend sa route et trouve le chemin qui conduit à la source, tandis qu’un mystérieux regard l’observe d’un sommet. Des voiles pesant sur des secrets se lèveront les uns après les autres. Mais sans que leur mystère ne se dissipe pour autant.  Au contraire.

Décidemment, avec Kiarostami, Nuri Bilge Ceylan est un de mes cinéastes préférés.

 

 Il était une fois en Anatolie (Bir zamanlar Anadolu’da) ; Film  de Nuri Bilge Ceylan avec Muhammet Uzuner, Yilmaz Erdogan, Taner Birsel, Firat Tanis. (2 h 37.)