Çolpan İlhan : le cinéma de Yeşilçam endeuillé.

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Une grande dame du cinéma et du théâtre turc vient de quitter la scène, Çolpan İlhan a été foudroyée par une crise cardiaque le 25 juillet à Istanbul. Née à Izmir en 1936, elle était  la petite sœur de l’écrivain Attila Ilhan, un des hommes qui a compté dans sa vie et qui dès sa jeunesse l’a soutenue dans sa vocation d’actrice.

 

La dame aux camélias (1957) de Sakir Sirmali avec Colpan Ilhan
La dame aux camélias (1957) de Sakir Sirmali
avec Colpan Ilhan

C’est en 1957, elle a alors 21 ans, qu’elle sera la Dame aux Camélias dans « Kamelyali kadin », son premier grand rôle.

Qu'Allah te punisse Osman bey, un film d'Atif Yilmaz avec çolpan Ilhan
Qu’Allah te punisse Osman bey, ( 1961) de Atif Yilmaz avec çolpan Ilhan

A partir de ce film, son nom ne disparaîtra plus des affiches de Yeşilçam. Jusqu’aux débuts des années 70, elle tournera plusieurs films par an ( 7 en 1967 !). Le rythme se calme ensuite mais elle ne cessera jamais de jouer.   A l’instar de beaucoup d’artistes (comédiens ou chanteurs) elle apparaîtra aussi dans plusieurs dizi (séries), comme Aşk-ı Memnu (1974) ou Nefes (2009). Tous genres confondus elle a joué dans une centaine de films .

Çolpan İlhan (1959) Sadri Alsik
Colpan Ilhan et Sadri Alışık (1959)

En avril  dernier le festival du film d’Istanbul. présentait « Yalnızlar Rıhtımı » (Le quai des solitudes ) (1959) du  réalisateur Ömer  Lütfi Akad. Une belle histoire bercée au rythme du tango d’un fabuleux accordéoniste de gazino. Dans le port d’Istanbul qui n’est pas sans rappeler celui du Quai des brumes,  se  croisent marins,  mauvais garçons et  jolies filles perdues.  Caché  sous le pseudo d’Ali Kaptanoglu   – peut-être par jeu, ce nom signifiant « le fils du capitaine » –  Attila Ilhan a cosigné le scénario.  Il semble que son empreinte  est prégnante dans le film. Mais faute d’avoir pu lire  l’œuvre du romancier, qui refusait qu’elle soit traduite (alors qu’il était lui-même un grand traducteur, de Malraux notamment ) je n’ai pas eu accès à son univers romanesque. Je n’ose donc pas l’affirmer.

La très belle Çolpan İlhan y est une chanteuse de gazino à la voix déchirante. Sadri Alışık, le capitaine Kivan dans le film,  deviendra son mari dans la vraie vie peu après le tournage.  Ce n’était pas son premier fiancé, mais il restera son époux pour la vie.

 

Après le décès de Sadri Alışık en 1995,  elle ouvre un théâtre et une école de comédiens auquel elle donne le nom de celui-ci. C’est aussi le retour à sa première passion. Avant de devenir une actrice de cinéma, elle avait étudié l’art dramatique au conservatoire d’Istanbul et fondé une troupe avec une bande de copains.

 

Çolpan-İlhan théâtre sonbahari beklerken

En 2012, le Centre culturel  Sadri Alışık mettait en scène la pièce « Sonbahari beklerken » (En attendant l’automne), toujours à l’affiche pour la seconde saison.  Çolpan İlhan y tenait le rôle  de la romancière Iris Murdoch atteinte de la maladie d’Alzheimer. Elle avait choisi un rôle difficile comme adieu à la scène.

Recep Tayyip Erdogan ne veut plus de cohabitation (entre étudiants) avant le mariage.

L’absence de polémiques qui a accueilli l’entrée de quatre femmes députées portant le foulard islamique à l’Assemblée aurait-t-elle frustré Tayyip Erdogan ? L’opposition CHP a en effet soigneusement évité de tomber dans le piège et de transformer ces 4 députées, jusque là incolores, en victimes des laïcs, alors que le chef de gouvernement AKP semble se mouvoir comme un poisson dans l’eau dans les tensions.

Son objectif est-il surtout d’embêter les étudiants du mouvement Gezi et d’exercer une surveillance encore plus étroite sur eux à un moment où le YÖK (haut conseil à l’éducation) vient d’adopter de nouvelles règles qui interdisent la distribution de tracts ou la pose d’affiches, sous peine d’exclusion de l’université ?  Ou estime-t-il que ses succès électoraux successifs ont fait de lui un nouveau « père »  (Ata) du pays et de sa population dont il doit surveiller les mœurs et  à laquelle sa propre famille, à laquelle il ne cesse de faire référence, doit  servir de modèle ?

Toujours est-il que la semaine dernière, ses considérations en matière de mœurs ont à nouveau provoqué un tollé. Prenant pour prétexte l’existence d’un important parc locatif non déclaré auquel les étudiants ont recours par manque de places en foyers universitaires – un réel problème avec l’augmentation massive du nombre d’étudiants – il s’en est pris avec virulence aux logements privés dans lesquels étudiants de sexes différents cohabitent.

Et dieu sait ce qu’ils font alors…..

Une cohabitation qu’il déclare contrainte par le manque de logements universitaires  et dont selon lui les voisins de ces logements  se plaindraient, tandis que les parents pleurent et demandent  : «  Que fait l’état ? ».  Comme l’ex président Nicolas Sarkozy, Recep Tayyip Erdogan raffole inventer un interlocuteur imaginaire qui lui demanderait d’agir. Cette fois ce sont « les parents »,  tous sensés partager sa morale personnelle –  comment de « vrais parents » pourraient-ils tolérer une chose pareille ! – et de tout aussi imaginaires « voisins » importunés ( sans doute voyeurs, pour observer ainsi ce qui se passe à l’intérieur de ces logements) .

Ce sont donc ces très improbables parents  qui le supplient de remette de l’ordre (moral) à cela. Sa réponse est immédiate et  il annonce que si nécessaire, il prendra des initiatives en matière légale. En attendant, les gouverneurs sont sommés d’être vigilants et de surveiller ce qui se passe dans les logements étudiants, privés et …universitaires.

Il paraît que même dans les cités universitaires il se passerait des choses que sa morale réprouve (!) Pourtant, à part quelques universités ultra privilégiées comme Bogazici à Istanbul, les cités universitaires ne proposent pas de chambres individuelles. Les étudiant(e) s sont au moins 4 par chambre et les sanitaires communs à l’étage  qui est non mixte,  et même tout le bâtiment (pour celles que je connais) Si on imagine d’éventuels garçons parvenant à s’infiltrer la nuit dans le bâtiment des filles, ce ne doit être drôlement difficile d’y dénicher un endroit quelque peu intime

L’été dernier j’ai passé une partie de la nuit à partager des verres de thé avec les 2 agents chargés de la sécurité (güvenlik) de la toute neuve cité universitaire de Dersim. Selon la « gardienne » des filles, ce n’est pas du tout un job « peinard ». Il y a des bagarres entre filles, pour des histoires aussi puériles que « vous dites du mal de nous ! » (étudiantes turques) quand d’autres filles parlent en kurde (paranoïa sans doute exacerbée si elles sont pestes), des descentes de police (à l’aube) etc…mais il n’a pas été question d’orgies qu’elle aurait du interrompre. Et même en plein festival, aucun homme ne s’est introduit dans le bâtiment des filles, pourtant contigüe. Or il y avait beaucoup d’étudiants venus de tout l’ouest du pays avec les bus des dernek alevis.  Cela ne doit pas  donc pas être dans leurs habitudes.

(La bagatelle à mon avis devait plutôt se passer sous les tentes. Mais il vaut mieux éviter que certains l’apprennent, ils risqueraient de faire interdire le camping pendant le festival de Dersim.

Muammer Güler, le ministre de l’intérieur a renchéri en affirmant que les logements  où les étudiants de sexes différents cohabitaient, servaient de…centres de recrutement pour les organisations terroristes !  Bref, il est urgent que l’État prennent la place de ces parents inconscients qui tolèrent  que leur fille vive avec son petit copain – ou des copains tout court, la vouant ainsi à devenir une poseuse de bombes.

La cohabitation entre étudiants de sexes différents reste sans doute moins courante à Istanbul qu’à Berlin. Mais c’est une situation qui n’a rien d’exceptionnelle et est de plus en plus tolérée, même si elle reste proscrite dans certains quartiers. Et même dans des petites villes provinciales comme Van, le temps n’est plus où les copains turcs qui nous rendaient visite dans la maison que nous louions dans un quartier (encore) populaire du centre d’Istanbul prenaient la peine de s’adresser en anglais à quelques voisines, pour éviter les plaintes près des propriétaires (personne ne se mêlait de ce que nous pouvions faire entre étrangers).

Et cela n’a rien de nouveau. Ömer, le héros de mon roman préféré « le Diable qui est en nous » – dont l’auteur (Sabahattin Ali)  est mort assassiné très probablement par l’état profond en 1948 –  un étudiant pauvre d’Istanbul , s’était installé avec sa petite amie, une cousine (je crois) venue de province, qui certes avait rompu tous ses liens avec sa famille, et dans un logement dont la loueuse est grecque. Mais cette cohabitation qui n’avait rien de chaste, mais n’a nullement  « fait la perte » de la jeune femme, puisqu’après avoir quitté son amant, elle épouse un jeune homme moins « tourmenté  » et « bien sous tout rapport », quoique sans doute bien trop peu fortuné pour prétendre devenir le gendre de Tayyip Erdogan.

Or il s’avère que s’il y a bien eu de nombreuses plaintes de voisinage contre des logements locatifs non déclarés dans la ville de Denizli (5000 places en logements universitaires pour 45 000 étudiants) , comme  le chef de gouvernement le déclarait pour appuyer sa démonstration, ce ne serait pas des étudiants cohabitant avec leur petite copine qui seraient l’objet de ses plaintes, selon le journal Radikal qui a enquêté depuis, mais des logements utilisés par des dealers ou pour la prostitution. On comprend que le voisinage n’apprécie pas beaucoup.  Et si l’Etat décide s’en prendre aux étudiants de la ville plutôt qu’aux trafiquants,  ils ne sont pas prêts d’avoir la paix.

Or dès le lendemain des déclarations de Recep Tayyip Erdogan, une étudiante d’Istanbul qui partage son logement avec son copain dans le quartier de Tophane a eu la mauvaise surprise d’apprendre  que la police était venue enquêter sur eux, posant des questions indispensables au maintien de l’ordre public comme s’ils rendaient souvent visite à leurs parents. Selon elle, même son propriétaire, un électeur de l’AKP qui la connaît depuis longtemps (cela fait cinq ans qu’elle loue son logement et il ça m’étonnerait qu’il croit au coup de la «  dangereuse  terroriste ») n’aurait pas du tout apprécié.

Les propos de Tayyip Erdogan ont-ils donné des idées à quelque voisin mauvais coucheur qui aurait estimé de son devoir de  dénoncer ce comportement asocial au commissariat voisin ?

La loi turque n’autorise pas l’Etat à interférer dans le domaine privé.  A part envoyer sa police enquêter sur des gens qui n’ont rien fait, au lieu de s’occuper des trafics de drogue ou des réseaux de prostitution, on voit mal comment il pourrait empêcher ces cohabitations estudiantines sans s’en prendre à toute la société. Les étudiants  sont dans leur immense majorité des citoyens adultes comme les autres.

Imagine-t-il pouvoir transformer tout étudiant en mineur légal ? Ou envisage-t-il que la législation contraigne tous les couples à vivre selon les règles qui régissent sa propre famille ? Ce qui serait le propre d’un état totalitaire…. même  si ceux qui le dirigent sont élus par le peuple.

Et ce qui embêterait même des électeurs AKP. J’en connais qui jusqu’ici n’ont rien trouvé de mal à cohabiter  tout à fait ouvertement avec leurs petites amies successives.

Sa  façon de se mêler de la façon dont vivent les gens ne fait même pas l’unanimité au sein de l’AKP.  Bülent Arinç le président de l’Assemblée a  émis de sévères réserves. (Cela étant, quitte à être mauvaise langue, je soupçonne que ça en arrange certains, qui ne voient pas d’un bon œil son rêve de devenir le président du pays.

Mais pointer une nouvelle fois du doigt ceux qui ne vivent pas comme devraient le faire « de bons croyants » ne peut que favoriser la polarisation d’une société qui l’est encore davantage depuis le mouvement Gezi. C’est peut-être une stratégie électorale. Mais les citoyens de Turquie vont peut-être finir par avoir envie de leaders qui les réconcilient. D’autant que le drame de la  la Syrie ne les rassurent pas .

Ou à défaut, des leaders qui  ne décident pas d’interférer comme ça dans leur vie privée.

Bonne année 2013 (quand-même) monsieur Ahmet Altan.

Ahmet Altan  vient  une nouvelle fois de  quitter le tumulte et l’urgence des rédactions et annoncé qu’il allait renouer avec son travail solitaire d’écrivain  Il a terminé l’année 2012 en tirant  sa révérence au journal Taraf dont il était le rédacteur en chef depuis sa fondation en 2007. Il ne part pas seul.: Yasemin   Çongar  qui le secondait , ainsi que Neşe Düzel  et Murat Belge ont aussi  démissionné en bloc . Orhan Miroglu a rejoint le quotidien Star.

La nouvelle a fait l’effet d’une bombe dans le monde des médias en Turquie. Beaucoup y voient  la fin annoncée de Taraf. En tout cas c’est  celle du quotidien  tel qu’il existait jusque là.  Une fin qui  me rappelle celle de l’hebdomadaire  de gauche Nokta, dont le  propriétaire Ayhan Durgun  avait été contraint de jeter l’éponge en avril 2007,  après la publication des extraits du journal intime d’un haut gradé – une affaire  dans laquelle se profilait l’ombre d’Ergenekon .  Peu après  Ahmet Altan avait  posé  sa plume de romancier pour retrouver celle du journaliste qu’il avait été et prenait la tête de la rédaction d’un nouveau né : Taraf. Le nouveau quotidien annoncera tout de suite  la couleur. Il s’engageait  à contribuer  au mouvement de démocratisation de la Turquie. La  puissante institution militaire  deviendra une des cibles du journal et d’un grand nombre des éditoriaux d’Ahmet Altan.  Beaucoup ne donnaient  pas cher alors de la peau du journal.

De révélations fracassantes en révélations fracassantes, Taraf est devenu le journal des affaires Ergenekon et leurs dérivés. De nombreux documents utilisés par les procureurs avaient auparavant été publiés par Taraf – qui les avait  vraisemblablement reçus de sources policières, rappelle Mustafa Akyol dans Hürriyet. Des sources sur lesquelles,  le journal avait parfois  négliger  de trop s’interroger – certaines « révélations » se sont ensuite révélées des faux – comme sur le fonctionnement des juridictions spéciales.

Et c’est alors que les procès de ces  accusations de tentatives de coup d’état  s’achèvent,  qu’ Ahmet Altan été poussé à présenter sa démission. Difficile de n’y voir qu’une coïncidence. Cette démission serait survenue après des mois de froid  avec Arslan, le propriétaire du journal, qui ne pouvait plus résister aux pressions du gouvernement selon  Today’s Zaman.

Il faut dire que depuis un certain temps,  c’est contre le  « nouvel etablishment » que  l’éditorialiste aiguisait ses flèches les plus acérées, l’autoritarisme de plus en plus affiché du chef de gouvernement devenant sa cible de prédilection. Les procès que Recep Tayyip Erdogan  intentait au journal et à ses rédacteurs – dernièrement,  un tribunal a condamné Ahmet Altan à lui verser 15 000 TL (environ 7000 euros) – ne bridaient pas celui qui en 1995, quand il était rédacteur en chef de Milliyet,   avait osé écrire un article intitulé Atakurde, ce qui lui avait valu d’être condamné à une peine de prison avec sursis par le MGK ( Cour de Sûreté de l’Etat) que les tribunaux anti terrorisme  ont remplacé ensuite.  Au contraire. Et ces derniers temps  le ton était devenu passionnel, selon Mustafa Akyol. (Hurriyet)

Avec les procès Ergenekon, des « coups obscurs » comme les meurtres ciblés de Chrétiens ont cessé en Turquie. Mais ces procès  ne sont restés que  ceux  de complots contre l’AKP, certains allant jusqu’à n’y voir qu’un des instruments privilégiés du pouvoir pour écarter ses opposants. En tout cas, ils ne sont pas devenus ceux de l’état profond. Certains des commanditaires de l’assassinat de Hrant Dink dorment sans doute à Silivri, mais ils n’ont pas eu à  répondre de ce crime et les observateurs s’inquiètent des suites de celui des assassins de Malatya. Les milliers de victimes kurdes n’ont pas eu droit à davantage de justice, malgré l’arrestation des fondateurs du sinistre JITEM comme le général Veli Kucuk. Quant au procès des incendiaires de Sivas il a été clôturé sans que le voile ne soit levé.  Et maintenant que les procès Ergenekon  s’achèvent ,  Taraf est prié de rentrer dans le rang.   Même si le journal continue, c’est la fin de son indépendance.

 

Le 29 décembre 2012, le lendemain du massacre de Roboski (Uludere) comme beaucoup de lecteurs  je m’étais précipitée sur Taraf. L’Etat a bombardé ses propres citoyens titrait le journal.  La  veille les grands médias, télévisuels notamment, avaient attendus plus de 15 heures et le feu vert des autorités pour diffuser l’information qui s’était déjà largement propagée par les médias kurdes et via les réseaux sociaux, ce qui en dit long sur la façon dont ils fonctionnent.  Or durant ces cinq dernières années Taraf avait souvent été le premier à publier des informations sur bien des sujets sensibles. Au cœur des tensions et des débats qui traversent le pays, c’était une référence. Pour ses lecteurs comme pour ceux que sa ligne éditoriale agaçaient ou horripilaient, la fin du journal va créer un vide.

Quant au romancier  Ahmet Altan va-t-il retrouver les fantômes d’un passé qui éclaire si bien le présent ou faire surgir en pleine lumière des ombres d’aujourd’hui restées cachées ?  L’année qui vient le révélera sans doute.

A Izmir, Yasemin écrit avec passion les légendes kurdes de Tatvan (village de Çorsin)

Lac de Van (photo anne guezengar)

Elle vient d’envoyer son manuscrit à la maison d’édition kurde Avesta. Un travail d’écriture qui lui a pris des années. Mais Yasemin ne voulait pas que les légendes  qu’un de ses oncles racontait et que tous écoutaient avec avidité quand elle était enfant dans son village de Çorsîn  (un village kurde du lac de Van dont le vrai nom – je ne connais pas son nom turquifié –  révèle l’origine arménienne) disparaissent avec sa génération. Personne ne raconte plus ces légendes. La télévision a  fait taire les conteurs. Et la plupart des villageois de Çorsîn ont quitté Tatvan, pour Izmir, Istanbul ou un pays d’exil.

Le village de pierre a été rasé par l’armée turque en 1995, en même temps que les villages voisins d’Axkûs et d’Axeta.  Un autobus d’une firme de Van avait été stoppé, vidé de ses passagers et  brûlé par le PKK  sur la route qui les bordent. Personne n’a jamais su si ceux qui s’étaient chargés de cet « avertissement » venaient de ces villages . Mais ceux-ci  avaient la réputation de ne pas être dociles. Dans les années 70 déjà, leurs jeunes étaient qualifiés de « Komutist » et ça chauffait parfois avec ceux de certains villages voisins. Ils ont payé pour le bus.

A Buca, un quartier d’Izmir, où nous assistions à un mariage de la communauté villageoise, le dernier en cette veille de Ramadan,  Yasemin m’a montré ses petites cousines, de jolies adolescentes qui dansaient les halay kurdes. « On les a recueillies à Izmir quelques jours après la destruction du village. Elles étaient presque des bébés, leurs chaussettes étaient toutes crottées de leur fuite ». Depuis quelques années les villages sont à nouveau libres d’accès, C0rsin a été reconstruit et certains s’y sont réinstallés. Mais des femmes m’ont raconté  sa destruction avec une colère toujours intacte.

Yasemin l’avait déjà quitté alors. Elle n’avait que 14 ans quand sa mère a décidé de la marier avec un cousin qui vivait à Izmir. Une décision qu’aujourd’hui elle ne comprend toujours pas, alors qu’elle était la fille adorée d’une tribu de garçons (sa seule sœur était encore toute petite). Les mariages sont surtout une affaire de femmes.  Son père ne s’en était pas mêlé.

C’était un imam éclairé (son frère en parlait  comme d’ « un imam démocrate » quand j’avais fait sa connaissance au Kurdistan irakien) – selon elle car c’était à la medrese de Tatvan qu’il avait été formé. Il avait ensuite suivi  les cours d’un imam hatip (lycée professionnel religieux d’Etat) pour devenir fonctionnaire . Un imam fonctionnaire plus fidèle à Mustafa Barzani qui le connaissait personnellement qu’à la République kémaliste. Un Tatvanli rencontré à Paris m’avait  dit que c’était lui qui leur avait appris qu’ils étaient kurdes quand il était encore enfant.  Dans les années 70 il était proche du DDKO.  Plus tard il est devenu membre de l’institut kurde d’Istanbul. Et je crois qu’il a collaboré  à la traduction du Coran en kurde.

Il était aussi très libéral avec les principes religieux Aucun de ses  enfants, qui  parlent de leur père avec une  immense admiration, ne jeûne pendant Ramadan. Cet été dans  la famille seule une gelin…alévie l’observait .  Je ne le connais malheureusement que par les grandes photos qui ornent les murs du salon de sa femme . Il est mort renversé par une voiture l’été où j’avais fait connaissance d’un des frères de Yasemin à Erbil.

Elle était scolarisée comme ses frères et comme eux elle fréquentait régulièrement le cinéma de Tatvan. Son départ d’un village kurde de l’Est du pays  pour le gecekondu de Gültepe, dans la grande métropole égéenne, a été tout le contraire d’une émancipation. « Au village il y avait une culture villageoise. Ma belle famille l’avait perdue sans avoir pour autant acquis la culture urbaine. Je me suis retrouvée dans un milieu sans culture du tout. J’étais très sociable et je riais beaucoup. Ma belle-mère m’interdisait de sourire aux invités. Cela ne se faisait pas. D’autant que j’étais très jolie et que ça me plaisait de l’être ».  Elle est devenue une  gelin obéissante et comme sa belle-famille a oublié le kurde. Dans les années 80, qui avaient complètement interdit la langue kurde, il était très  fortement déconseillé  aux migrants d’afficher leur kurdité dans les villes de l’ouest.  Un autre Tatvanli me disait que son père était mort de trouille quand il avait décidé d’apprendre la langue que celui-ci  avait évité de  transmettre à ses enfants.

Elle a perdu son mari quand elle était encore très jeune et a ensuite élevé seule ses deux fils. Pas tout à fait seule cependant, puisque ses beaux parents et la famille de son beau –frère vivaient à l’étage supérieur. Et entretemps sa famille à elle  s’était aussi installée à Izmir, à deux pas de leur maison.  Son imam de père a tout de suite été accepté  de ses voisins turcs. Et il est vite  devenu  très populaire chez les Mardinli de Kadifekale, le joli quartier kurde, aujourd’hui en voie de destruction, qui surplombe la baie d’Izmir.

Après le décès de son mari, elle a repris un cursus scolaire interrompu en « açik okul » (par correspondance) et a atteint le niveau de fin de lycée. Et surtout elle a décidé de se réapproprier sa langue. Aujourd’hui elle enseigne le kurde à Kurdi- Der, dont les fenêtres ont vue sur l’Agora romaine d’Izmir.

C’est en kurde qu’elle a écrit les légendes, telles que l’oncle les racontait à Tatvan et qu’elle les  écoutait avec fascination quand elle était petite.:« De toutes mes cousines, c’est moi qui m’en souviens le mieux ». Mais toute la mémoire familiale a été mobilisée pour préciser tel ou tel détail, ce qui  a occupé bien des après-midi où les cousines se retrouvent pour boire le thé .  Des réunions durant lesquelles on se fait un point d’honneur à ne parler que kurde maintenant. Celle de sa belle-mère a  aussi été mise à contribution, qui sur la fin de sa vie passait de plus en plus de temps « en bas » chez sa gelin, avec laquelle elle prenait plaisir à faire revivre ses souvenirs.

C’est la nuit, qu’elle a écrit ces légendes. Ses journées sont consacrées aux petits enfants, comme celles de beaucoup de (jeunes) grand-mères en Turquie. Ses deux belles-filles sont salariées et les crèches sont très chères en Turquie. Le week-end, quand les enfants restent chez leurs parents, elle file au centre ville  donner ses cours de kurde. Ne restait que le calme de la nuit profonde pour écrire.

Elle a passé des heures et des heures à reconstituer sur son ordinateur une dizaine de très longues légendes. Les écrivant, puis les ciselant, encore et encore,  ajoutant un détail, sans cesse en quête du mot juste. Une quête partagée avec son professeur de kurde, avec lequel elle échange par mail.

Fin Août, quand je l’ai quittée, elle venait juste d’en achever la rédaction . Mais elle voulait encore faire quelques ultimes corrections. Toujours aussi minutieuses. C’est seulement fin octobre, après que son professeur de kurde ait déclaré ses « textes  magnifiques », qu’elle a envoyé le manuscrit à Avesta.

La maison d’édition lui avait assuré depuis longtemps que ces légendes seraient publiées, mais elle voulait lui envoyer un texte parfait.  Avec les histoires qui ont enchanté son enfance, elle  veut  aussi transmettre son amour pour sa langue, telle  qu’on la parle à Tatvan. «  J’ai choisi d’écrire, car ce que je fais va durer. Et si je ne le fais pas, qui le fera ?  ». Mais elle en parle avec un tel plaisir que ça m’étonnerait que son travail d’écriture s’achève avec la publication de ces légendes.

Pour les photos du village, il faudra attendre un peu. Impossible d’être à la fois à Corsîn, dans un village de la montagne d’Adiyaman et à Yüksekova pour les fêtes de Kurban Bayram. Mais un jour, promis….

Le très prévisible « crazy project » d’Erdogan pour Diyarbakir.

Un nouvel aéroport, un nouveau barrage (à Silvan !), une nouvelle autoroute d’Urfa à la frontière irakienne, deux nouveaux hôpitaux, des aires de loisirs. Et surtout un nouveau stade de football, de 30 000 places.  Tayyip Erdogan a révélé ce matin  son « crazy project » pour Diyarbakir …enfin si on peut appeler « crazy » un projet qui va faire le bonheur des entrepreneurs du BTP , comme les « crazy project pour Istanbul et Ankara, mais  ne révèle plus vraiment  de surprise.

Diyarbakir, porte de Mardin

 

Comme je l’avais prédit dans mon précédent billet – parce que c’était prévisible, pas parce que je l’aurais lu dans le marc de café – les belles murailles en basalte vont faire l’objet de toute la sollicitude du gouvernement Comme je le prévoyais aussi, les habitants de Diyarbakir ne sont pas vraiment concernés. C’est bien pour les touristes, pas pour eux, que les murailles de leur ville seront restaurées.

En meeting l’après midi à Diyarbakir, Tayyip Erdogan a évoqué le passé de la vieille ville dans son discours . Mais pas un mot sur son héritage chrétien qu’Abdhullah Demirbas, le maire de Sur, pourtant revendique, comme beaucoup d’autres habitants . Seul le passé musulman de la cité  est glorifié. Le chef du gouvernement ignore-t-il qu’on n’y  restaure pas seulement la belle mosquée  Ulu Cami, mais aussi  la grande église arménienne de Surp Giragos ? Ce serait dommage.

Eglise en restauration Diyarbakir

La restauration du  splendide konak Cemil Pasa aussi a commencé.  Sur ce projet là au moins municipalité et Etat coopèrent (ouf!)

Les villageois déracinés qui ont élu domicile dans la cité historique, et dont les logements illégaux (gecekondu) seront détruits,  iront  peupler les cités nouvelles que TOKI (un organisme gouvernemental) va construire pour eux. Et pas seulement.pour eux. 1770 immeubles devraient être construits. Je ne sais pas si ça leur fait ou non plaisir. Et je ne m’avancerais  pas pour eux

Je ne sais pas quel nom a été choisi pour ces nouveaux quartiers . Après « Ville Jour »(Güney Kent) de la future ville nouvelle d’Ankara, Ville Soleil (Günes Kent)  pourrait ne pas déplaire à certains.

Il n’est pas encore dévoilé  où ils se seront construits. Ni s’ils le seront en concertation avec la municipalité (quand même élue par ses habitants, même si elle ne plait pas à tout le monde). Il faut espérer  que ce ne sera pas sur le mont  KIRKLAR qui domine la ceinture verte des jardins maraîchers d’Hevsel, auquel  un amoureux de sa ville, l’écrivain kurde  Seymus Diken consacre un chapître dans son récit DIYARBAKIR (Collection Turquoise – un ouvrage dont je recommande vivement la lecture )…même si les  relogés y auraient une vue imprenable sur la porte de Mardin et sur leur ancien quartier.

diyarbakir les jardins d'Hevsel

 

En tout cas, pour payer les nouveaux loyers de ces logements neufs, ils devraient trouver sans problème de l’embauche sur un chantier. Celui de leur futur logement ou un autre.

Un nouvel aéroport, international et uniquement civil cette fois, sera construit. Il en est question depuis un moment et  ne constitue donc pas vraiment une surprise. On ne dit pas non plus si les annonces s’y feraient aussi en kurde pour tous ces ignares (cahil) qui ne parlent pas turc et même pas anglais. Je conseille une petite escale à Papeete – dans un aéroport de l’aviation civile française – à ceux qui sont persuadés qu’on n’entend QUE le français et l’anglais dans tous les aéroports français. Tayyip Erdogan, pour sa part n’est pas allergique à la langue kurde et ne devrait à priori pas y mettre de véto, si le projet était un jour dans l’air..

L’autoroute Urfa – Habur, n’est pas vraiment une surprise non plus. En fait c’est  le prolongement logique  des travaux d’agrandissement du poste frontière et du tronçon  Silopi-Habur. Comme l’aéroport; elle consacre l’importance des échanges entre Diyarbakir et le Kurdistan irakien – et sans doute le reste de l’Irak si j’en juge le nombre de copains qui ont des chantiers à Bagdad.  Espérons que son tracé  ne traverse pas les terres Izol à Siverek (ou que les relations entre le député exclu de la liste AKP et son ancien parti s’améliorent d’ici là).

La population devrait aussi se sentir concernée par la construction de deux hôpitaux. Je ne sais pas si  est prévue la création d’une faculté de médecine de qualité pour former ceux qui y prodigueront des soins. L’hôpital tout neuf de Yüksekova a aussi besoin de bons médecins.

Pas plus étonnante la promesse d’un  nouveau stade de football, quand on connait le goût du premier  Ministre pour ce sport. Et qu’on a vu le gigantisme du stade de football d’Urfa, dont franchement je suis incapable de dire s’il lui arrive d’être à moitié rempli. Qu’il n’y ait pas de « projets fous  » de médiathèque ou de centres de recherche n’est pas une surprise non  plus.

La marche vers le progrès noiera bien Hasankeyf sous les eaux du Tigre. Et les habitants de Silvan vont être contents d’apprendre qu’eux aussi auront leur barrage. Mais comme ils râlent tout le temps dans le district de la famille  d’Abdullah Öcalan, ce qu’ils en pensent ne présente sans doute pas beaucoup d’intérêt.

Vidéo du crazy project AKP – Diyarbakir 2023

Finalement à voir la vidéo, on se demande si c’est bien utile de conserver une municipalité à Diyarbakir, puisque le gouvernement central semble avoir tout prévu. Ça tombe bien car une partie de la municipalité a été envoyée en prison ces derniers mois.

Un « crazy project » qui ne devrait pas mécontenter l’électorat de Diyarbakir  déjà acquis.à l’AKP. Et qui ne doit pas surprendre non plus ceux qui n’attendaient rien de cette visite et l’ont montré en boudant. Certains  (il n’y avait pas vraiment de mot d’ordre selon le Daily Hürriyet) avaient fermé les volets de leurs commerces  – à Baglar essentiellement, peut-être par crainte de troubles avec des groupes de jeunes énervés – dans une ville tellement quadrillée par les forces de l’ordre qu’on dirait une ville en état de siège.

jour de protestation à Diyarbakir

jour de protestations à Diyarbakir

Une ambiance très différente de celle qui régnait à Diyarbakir  le jour  du meeting de Tayyip Erdogan lors de la campagne pour les élections municipales, en février 2009. J’y étais ce jour là. J’avais été un peu surprise d’ailleurs que tous les magasins soient restés ouverts. La ville était très calme et n’avait pas de faux  air d’état de siège.

J’avais suivi le meeting sur l’écran de TV d’une coiffeuse chez laquelle je me faisais faire un brushing. Une électrice de l’AKP. Sa mère aimait tellement son premier Ministre,  qu’elle était au meeting. Un grand jour. A près de 70 ans ,c’était la première fois qu’elle se rendait à un meeting politique Je présume qu’elle y avait été entraînée par des voisines, mais elle ne se sentait sûrement pas menacée par le reste du voisinage. Ni par des « brigands » qui menaceraient tous ceux qui ne fréquentent pas les mêmes meetings qu’eux. Et si l’ambiance lui a plu, il est probable qu’elle y est retournée aujourd’hui, avec ses copines. (ces derniers temps on lit des choses surprenantes dans la presse turque pro gouvernementale..)

 

Un jeune de Diyarbakir, qui n’allait sûrement pas voter AKP, près duquel j’avais exprimé un certain étonnement de trouver la ville si peu hostile le jour d’un meeting d’Erdogan  m’avait expliqué  -: »On a choisi de manifester deux jours plus tôt. Aujourd’hui, qu’il parle. C’est la démocratie« . Le mot  avait l’air de lui plaire. Aux élections le parti kurde – que dans son discours le premier Ministre a qualifié de « terroriste » et de « fachiste« –  avait remporté toutes les mairies de la ville avec 65,5 % des suffrages (contre 47 % aux législatives de 2007) .

L’AKP –  41% des suffrages 2 ans plus tôt –  ne récoltait plus que  à 31 % des suffrages aux élections municipales de 2009. Le 12 septembre dernier ils étaient  65% à suivre les consignes de boycott du parti kurde à Diyarbakir.

Pour qu’il n’y ait pas de jaloux, Izmir aussi à son  » cilgin projesi » .J’ignore aussi s’il a été conçu avec sa municipalité CHP, dont une cinquantaine de ses membres viennent d’être mis en examen , (quoique si eux aussi sont  des « brigands » ) …

… enfin pas de jaloux, c’est vite dit. Tokat et Agri vont peut-être réclamer elles aussi leur « crazy project » et un  stade de football aussi beau que celui d’Urfa.

 

Les clients d’Avrenos : Istanbul au temps d’Atatürk (Cauchemar d’un ministre de l’immigration)

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« De ma conversation avec mon chef, il résulte que… cette jeune fille pourrait continuer à vivre (dans notre pays) si elle épousait légalement une personne ayant elle – même le droit d’y résider ». Un policier, chef du service des étrangers de la plus grande ville du pays, suggère à un ressortissant étranger d’épouser une petite entraineuse hongroise afin de lui éviter l’expulsion qui la menace.

Ouf ! Ce n’est pas dans la France contemporaine que se situe l’intrigue de ce roman de Georges Simenon. Son auteur aurait risqué d’être accusé d’incitation au crime de haute trahison.(Quoique sa nationalité belge lui  aurait sans doute évité la haute trahison… )

C’est dans la Turquie des années 30 et des débuts de la République que nous plonge Les clients d’Avrenos. Même si « le Gazi (Atatürk) est très strict sur l’application des règlements » et que « la police était bien faite et que tout étranger était surveillé dès son débarquement », les petits arrangements sont toujours possibles. Ce qui permet de respirer. Et il n’est pas question de bakchich, le policier qui connait Bernard Jonsac est réellement embêté et avait cherché une solution. L’employeur du drogman, l’ambassade de France, n’y voit rien à redire non plus.

La république naissante avait décidé d’être morale. « Depuis un mois les étrangers n’ont plus le droit d’exercer chez nous certaines professions. C’est le cas entre autre pour les danseuses, les coiffeurs et des manucures », explique le policier. C’est ainsi que Bernard de Jonsac décide d’épouser Nouchi, une danseuse hongroise, rencontrée au Chat Noir, un cabaret d’Ankara, la nouvelle capitale du pays. Il n’avait pas réalisé lors de cette rencontre, à quel point la jeune femme trop malingre le fascinait. Pourtant il avait  accepté de l’emmener avec lui à Istanbul, fuir l’ennui d’une capitale surgie de la steppe par la volonté du fondateur de la toute jeune République. C’est en apprenant l’imminence de son expulsion qu’il découvre qu’il y est attaché.

Le dandy français, aristocrate  polyglotte fauché et la petite entraineuse d’Europe centrale, qui hait la pauvreté parce qu’elle garde un souvenir épouvantable de la misère à laquelle elle a été confrontée petite fille, pendant la grande dépression qui avait durement frappé la Hongrie, forme un couple un peu étrange, uni par un lien mystérieux.  Aujourd’hui il serait carrément suspect. Epouser une entraîneuse de l’Est menacée d’expulsion, on imagine ! Probable que les futurs conjoints seraient sommés de déballer leur intimité à quelque fonctionnaire des services consulaires avant de convoler. Ce qui est heureusement épargné au couple et au lecteur.

 

Nouchi va bientôt mener la danse, parmi les amis de Bernard de Jonsac, clientèle bohème du restaurant Avrenos. Et le lecteur découvre dans son sillage ce petit monde istanbouliote (celui fréquenté par les expatriés français du moins) du début de la république : ceux qui y ont perdu et ceux qui ont profité du nouveau régime, des jeunes filles émancipées à l’âme trop romanesque, le Pera Palas où réside le couple à son arrivée, les appartements de célibataires désargentés à Pera et les fêtes dans les beaux yalis du Bosphore, les virées en automobile ou en yacht privé dont Nouchi raffole… Et un drame, bien sûr, dans une ville cosmopolite qui conservait pour deux décennies encore son caractère multiconfessionnel, notamment une importante population grecque (chassés par les événements de septembre 1955 , puis par la crise de Chypre, ils ne sont plus qu’une poignée) – Avrenos est évidemment une taverne grecque – où on pouvait flâner dans « les jardins de Taxim qui dominent la Corne d’Or »- (existaient-ils vraiment, ces jardins ? Aujourd’hui on les chercherait en vain)

Le parc de l’Ambassade de France était bien réel par contre. D’ailleurs le beau jardin du Palais de France, existe toujours. Les chercheurs de l’IFEA (Institut Français d’Etudes Anatoliennes) dont les locaux sont abrités au sein de cette ancienne Ambassade sont les rares privilégiés à travailler dans la verdure de ce quartier, comme leurs voisins du lycée Galatasaray.

Mustafa Kemal, dit Atatürk hante les esprits. Nouchi l’a même rencontré. La veille de sa fuite en train de nuit avec Bernard Jonsac, les danseuses du Chat Noir avaient été conviées à une soirée de « la Ferme », où le dirigeant de la Turquie recevait des amis. C’est Nouchi qui avait eu la préférence du Gazi (le Victorieux). Et c’est après cette rencontre, que le destin de la petite danseuse hongroise sera bouleversé.

 

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Je connaissais depuis longtemps l’existence de ce Simenon, mais j’en avais oublié le titre exact. Cela avait été une bonne surprise en découvrant Les clients d’Avrenos dans les rayons du bouquiniste où je faisais, comme avant chaque été, la provision de romans policiers que je sème sur ma route après les avoir lus. Celui là, je l’ai conservé. J’ai presque regretté que cette fois, aucun policier ne m’ait demandé quelques éclaircissements sur mes lectures de l’été, sur la route d’Hakkari. Cela m’aurait amusé de raconter la trame de ce Simenon, sans commissaire Maigret.

 

La maison d’enfance de Hrant Dink à Malatya (4 ans déjà depuis son assassinat)

malatya quartier de Hrant Dink photo anne guezengar 

Pour l’anniversaire de l’assassinat du journaliste arménien Hrant Dink, voici  un billet que j’avais mis en ligne il y a quelque temps, sur les lieux où il avait vécu ses premières années à Malatya. C’est le moment aussi de rappeler que malgré le temps écoulé, sa famille, ses amis et tous ceux qui le soutiennent attendent toujours que la justice fasse la  lumière sur cet assassinat.  

 Au train où avance son procès, Ogün Samast, son assassin,  risque d’être libéré dans un an. Il a bénéficié d’une récente modification de la législation qui  a permis d’adoucir le sort des mineurs kurdes mis en examen pour « soutien à une organisation terroriste »  et souvent incarcérés après avoir  pris part  à des manifestations violentes. Dorénavant, un mineur ne peut plus être incarcéré plus de cinq ans sans jugement.  Or, Ogün Samast avait 17 ans quand il a tiré sur Hrant Dink, le 19 janvier 2007, dans une rue du quartier de Sisli, devant le siège de son journal Agos. Et il est désormais jugé par un tribunal pour enfants.

Surtout à ce jour seuls quelques lampistes sont jugés pour ce crime. Les avocats de la famille Dink, soutenus par Reporters sans Frontière réclament en vain que la Cour examine les liens entre des prévenus de l’affaire  Ergenekon (une organisation clandestine sise au sein de l’Etat, accusée d’avoir formenté des complots contre le gouvernement AKP) et les assassins. Orhan Kemal Cengiz, journaliste et avocat des familles des missionnaires  évangélistes de Malatya assassinés peu après Dink (encore par de très jeunes hommes!), met en cause  le manque de culture démocratique au sein de la justice turque. La plupart des juges en Turquie  se sentent  davantage chargés de protéger l’Etat contre ses citoyens – que de défendre ceux-ci. De nombreux articles de la presse turque dénoncent aussi le manque de volonté politique de faire avancer les choses. Et en septembre dernier, la Cour européenne des droits de l’homme condamnait la Turquie.

Depuis les arrestations au sein de l’organisation Ergenekon, les assassinats ciblés contre des Chrétiens ont cessé en Turquie. Et Hrant Dink est devenu un symbôle pour tous ceux qui attendent un acilim (ouverture démocratique) de la justice en Turquie.  Le président du tribunal chargé du procès vient d’être limogé, un rapport demandé par le ministère de la justice ayant établi que le précédent aurait des liens avec…des membres d’Ergenekon ! Et Kemal Kiliçdaroglu, le nouveau président du CHP (opposition ) demande que justice soit faite. Ce qui change de son prédécesseur.

 De quoi donner peut-être un peu d’espoir que la lumière soit faite sur cet assassinat trop programmé et sur les autres assassinats politiques restés « inexpliqués ». A commencer par celui de mon écrivain turc préféré, Sabahattin Ali, mort assassiné en…1948. Aujourd’hui sa famille à lui aussi était devant le journal Agos à Sisli.    

(……)

L’été qui a suivi l’assassinat de Hrant Dink, je suis allée comme d’habitude voir mes amis à Malatya. Je pensais bien qu’Arméniens et Alévis devaient y  vivre dans les mêmes quartiers.  Je ne me trompais pas. Un des voisins de Zeynep, alévi comme elle, qui arrivait de l’Est de la  France pour passer l’été « au pays », m’a bientôt appris qu’il avait vécu dans la même rue que « Hrant Dink, le journaliste arménien que des fascistes ont assassiné en Janvier ». Zeynep connaissait aussi bien ce quartier pour y avoir vécu  elle aussi quand elle était arrivée du village avec son mari et son premier enfant. Dès le lendemain nous nous y rendions avec Zeynep.

 

J’avoue que je craignais un peu d’indisposer le voisinage. Peu de temps auparavant des missionnaires chrétiens évangéliques avaient été assassinés dans des circonstances effroyables à Malatya.  Je pense que si j’avais été  seule, j’aurais renoncé à m’y rendre cet été là, par crainte de me montrer trop indiscrète.  Mais avec Zeynep qui connaissait le quartier et les « siens » c’était différent. C’était même d’autant plus touchant d’aller à la fois sur les traces de Dink et sur celles de l’histoire d’une amie. Dans le quartier, nous avons croisé quelques unes de ses anciennes voisines qui étaient contentes de la revoir là.

 

Malatya la rue  de Hrant Dink photo anne guezengar

 

Malatya, la capitale des abricots est une grande ville prospère. Mais Çavuşoğlu  est un quartier  un peu excentré, qui n’a pas du beaucoup changer depuis l’époque où Hrant Dink y vivait enfant avec sa famille, avant  que sa mère ne parte pour Istanbul où ses trois enfants seront confiés à l’orphelinat arménien. J’ignore si nous avons eu de la chance ou si tous les habitants de la rue nous auraient fait le même accueil, mais dans la rue nous avons croisé un groupe de femmes qui se sont empressées de nous montrer la maison où Hrant avait vu le jour. C’est une petite maison blanche, toute simple dont voici l’image :

Malatya maison de Hrant Dink photo anne guezengar

 

C’était des gens qui résidaient là depuis très longtemps. Le mari de la plus âgée d’entre elles avait d’ailleurs bien connu le père de Hrant, le tailleur Hashim, qui aimait trop les jeux d’argent. Et elle avait sans doute  une certaine « autorité » dans le quartier, parce qu’elle n’a pas hésité à frapper à la porte de la maison pour que je puisse aussi en photographier l’intérieur. J’ai eu beau dire que ce n’était pas la peine – j’imagine que ceux qui y vivent maintenant n’apprécient pas forcément d’être dérangés par des inconnus et ce d’autant plus que la période était plutôt tendue – c’est elle qui prenait les choses en main.  Ses habitants nous ont laissées entrer dans la cour mais j’ai eu le sentiment que ceux qui nous ouvraient ainsi leur porte n’étaient pas franchement emballés de le faire. Je me suis donc dépêché de prendre quelques photos de la cour en évitant de photographier ceux qui y vivaient (je ne sais pas si j’ai bien fait ou si ça les a blessés)

 

Malatya maison de Hrant Dink photo anne guezengar

Cela étant c’était vraiment émouvant de découvrir cette cour qui elle non plus n’a pas du beaucoup changer depuis l’époque où  Hrant Dink enfant y vivait avec ses deux frères.

 

Cette femme nous a ensuite invitées à prendre un thé chez elle,  en compagnie de sa fille, de son mari et de ses petits enfants, dans la jolie cour de sa maison.  La fraîcheur de ces cours intérieures est un bienfait en août à Malatya. Nous avons parlé de choses et d’autres, d’Haci Bektas où je devais me rendre peu après, de la rue qui serait toujours arménienne et de l’église murée, parce que le toit s’effondrait et que certains entraient « y faire des cochonneries » (pislik).

 

église arménienne Toshoron à Malatya

 

église arménienne Toshoron à Malatya photo anne guezengar

 

église arménienne Toshoron à Malatya photo anne guezengar

Nos hôtes  étaient très vraisemblablement eux-mêmes  arméniens. Mais à aucun moment ils ne l’ont dit. C’est vrai que je ne leur ai pas demandé non plus – c’est le genre de questions que je ne pose que quand je connais la réponse avec certitude. Mais quand nous sommes reparties, Zeynep n’était pas contente. « Je leur ai bien dit que j’étais alévie, pourquoi ils n’ont pas dit qu’ils étaient arméniens ? Les Alévis et les Arméniens se sont toujours bien entendus ».

Je pense que depuis l’assassinat des missionnaires, ils étaient tout simplement très inquiets et qu’ils préféraient se faire le plus discrets possible.

 

Une fondation musulmane a décidé de prendre en charge la rénovation de l’église  Toshoron. Je suppose que c’est en concertation avec la petite communauté arménienne de Malatya,  et que pour eux c’est une bonne nouvelle.  C’en est  aussi  une pour la ville de Malatya qui commencerait aini à renouer avec un passé qu’elle avait enfoui.

En attendant que la justice  décide de démêler les liens entre cette série de meutres inquiétants,  comme le demande la défense de Hrant Dink, c’est aussi le signe d’un climat moins sombre que celui évoqué par un article d’Ovipot à l’époque de l’assassinat des missionnaires, il y a deux ans et demi.

(ne pas reproduire ce billet sans mon autorisation svp).

 

église arménienne Toshoron à Malatya photo anne guezengar