Ouf ! Le Soliman de la série culte Muhteşem Yüzyıl (le Siècle Magnifique) restera en liberté !

 

Ouf ! On est rassuré. La très populaire série Muhteşem Yüzyıl (le Siècle Magnifique)  a beau avoir été « censurée » par la Turkish Airline, au motif qu’elle donnerait une image insuffisamment glorieuse du sultan Soliman le Magnifique – en  fait sans doute  surtout car elle ne convient pas à l’image que Recep Tayyip Erdogan le chef de gouvernement s’en fait – un procureur d’Istanbul a décidé qu’il n’y avait pas « insulte contre le Sultan ».

Après celui de l’insulte  à la turcité ou à la mémoire d’Atatürk, espérons que ce nouveau délit ne sera pas instauré et que la Turquie d’Erdogan ne va pas se mettre à statufier le grand Législateur. Ce serait désolant.  En attendant d’en être tout à fait sûrs, on sait au moins  le réalisateur et les deux acteurs principaux de la série ne seront donc pas poursuivis.

Ce sont surtout les millions d’accrocs à la série qui vont être rassurés d’apprendre que « leur » Soliman  pourra continuer à être amoureux de la belle  Roxelane/ Hürrem Sultan et le Harem à être  le lieu d’intrigues en tous genres. La dernière fois que j’en ai suivi (par moments) un épisode, une des dames venaient de se faire défigurer par une rivale  je présume jalouse – Une vacherie de Roxelane/Hûrrem peut-être.  Mais je ne suis pas certaine du motif. Peut-être qu’un lecteur ou une lectrice aura  la gentillesse de nous éclairer.

Cela étant même si je suis bien incapable d’en expliquer  l’intrigue, les fragments que j’en ai vus chez des amis sont ceux d’une série de qualité. Les acteurs sont beaux, les costumes et les décors splendides et pour le scénario on peut faire  confiance à la grande Meral Oktay, disparue il y a quelques mois.  Si sur mes derniers vols avec la Turkish Airline j’avais eu la possibilité d’en visionner tranquillement quelques épisodes, c’est avec plaisir que je l’aurais fait. Quant à ceux qui ne connaissent pas encore cette série, ils peuvent s’en donner une idée en se baladant sur son site.

Ceux qui veulent avoir la peau de la série  n’ont sans doute pas encore réalisé que bien loin de nuire à l’image de Soliman, la série l’a popularisé dans plus d’une vingtaine de pays, parmi lesquels l’Iran, le Maroc, la Grèce, le Liban,  la Russie ou l’Ukraine, d’où aurait été originaire la belle esclave devenue sultane. Et sans doute beaucoup parmi cet immense public ont tout simplement découvert  qu’un sultan ottoman qui se nommait Soliman avait existé.

En tout cas, la lecture et le cinéma ne devaient pas être le plaisir favori de ces ronchons dans leur jeunesse. Sinon, ils sauraient qu’une fiction ne représente  pas la réalité,  mais qu’elle présente l’avantage de donner une « chair et un cœur » à des personnages qui avaient semblé bien austères et ennuyeux à des générations d’élèves. Les Trois Mousquetaires ont sans doute  fait bien  plus pour la postérité de Richelieu et Anne d’Autriche que tous les manuels d’histoire depuis l’invention du Lavisse. L’intimité avec ces grands personnages historiques que seule  la fiction est capable de créer, peut donner  l’envie de les connaître davantage.Qui sait le nombre de  vocations d’historiens de l’Empire Ottoman , ou de simples passionnés, cette fiction va susciter ?

Mais plutôt que de traîner la série préférée de centaines de milliers de spectateurs  devant les tribunaux, ils feraient mieux de  se décider à faire leur propre série sur le sujet, avec un austère Soliman, plus conforme à l’image qu’ils veulent en avoir. Il y auront peut-être quelques spectateurs en Turquie. Mais je ne suis loin d’être certaine que le film  Fetih 1453 (la Conquête de 1453)  qui a fait venir des millions de spectateurs dans les salles  en Turquie s’exporte aussi bien que Muhteşem Yüzyıl….

Cela étant je  soupçonne un peu leurs agissements d’avoir pour véritable motif de faire encore plus de publicité pour la série. Mais heureusement que le procureur a été raisonnable. Si la justice se mettait à censurer les dizi préférées de la population, on risquerait de voir surgir  « un printemps turc » dans le pays.

 


 

 

 

Metin et Kemal Kahraman : une élégie pour Hrant Dink (ağıt )

 

Je viens de découvrir cette chanson « Göcmeyen Kuslar » (les oiseaux ne fuient pas)  que je trouve extrêmement émouvante.  Elle est dédiée à Hrant Dink, le journaliste arménien assassiné à Sisli devant les bureaux de son journal Agos.

Comme on peut s’en douter à leur musique , les deux frères sont alévis. Ils sont nés à Dersim dans le district de Pülümür et chantent aussi en zazaki.

 

 

 

 

Müslüm Baba a tiré sa dernière arabesk…

Un des princes  de la musique arabesk en Turquie vient de quitter définitivement la scène. Müslüm Gurses – Müslüm baba – est mort ce matin à l’âge de 59 ans. Et cette fois sa sortie est bien définitive. Il laisse des millions de fans orphelins.

Celui qui deviendra une des voix du peuple des gecekondus est né en 1953 dans un village du district d’Halfeti dans la province d’Urfa. La ville où est né  Ibrahim Tatlises  – qui a survécu à la tentative d’assassinat dont il a été victime, mais a cessé de chanter depuis. Les deux chanteurs urfali sont  issus l’un comme l’autre de familles modestes et ni l’un ni l’autre ne renieront jamais leur origine. Mais tandis qu’Ibo a adopté  un style de vie de nouveau riche flambeur et a défrayé  la chronique avec  ses frasques amoureuses ,  Müslum Gürses s’est distingué  par sa modestie affichée. En 1986 il épouse l’actrice Muhterem Nur, qui restera sa femme pour la vie.

Pour pouvoir survivre sa famille migrera  dans la ville d’Adana où le jeune Müslüm Aktas commencera très tôt à travailler comme tailleur puis cordonnier. Un destin partagé par des centaines de milliers d’Anatoliens qui désertent leurs villages et viennent peupler les gecekondus des grandes métropoles à l’aube des années 70.

Cette migration et la perte de son petit frère  marqueront ses chansons, pleines de larmes, de regrets (Gurbet)  et d’amours et destins (kader) contrariés.

C’est à Adana où il se fera remarquer dès l’âge de 14 ans en remportant une compétition musicale , qu’il débutera sa carrière en chantant dans des cabarets puis  comme chanteur à la radio Cukurova. C’est là aussi qu’il se choisit son nom de scène Müslüm Gürses et qu’en 1967, il  enregistre son premier single « Ovada Taşa Basma » (n’écrase pas les pierres de la plaine) Le succès est immédiat avec 300 000 disques vendus.

Il enregistrera ensuite des dizaines d’albums, vénéré par les uns, honni par les autres – notamment par les militaires putschistes  qui décréteront la musique arabesk interdite après le coup d’état de 1980.

Ce qui n’empêcha pas Müslüm Gürses de tourner dans son premier film Ağlattı Kader (Une destinée pleine de larmes) en 1984. Je conseille  à ceux qui souhaitent  saisir l’âme de la musique arabesk et n’ont jamais eu la chance de passer une partie de la nuit dans un gazino (un vrai, pas un machin pour touristes),  de visionner au moins les premières séquences.

Est-il à l’origine de l’expression effet « damar« ? En tout les cas dans les années 90 certains de ses fans ont pris l’expression au pied de la lettre. Ils iront jusqu’à s’auto- blesser  avec des rasoirs, durant les fameux « jiletli konseri« . C’est dire jusqu’où peut aller l’expression de l’émotion en Turquie.

Moins d’effet damar dans les années 2000 et une inspiration sans cesse renouvelée.

Ici en duo avec la grande chanteuse pop Sezen Aksu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Kazim Koyuncu, Fuat Saka et autres voix rebelles de la Mer Noire : lettre d’un Karadenizli .

L’été dernier Meh laissait un long commentaire, très dense comme d’habitude, sur un billet que j’avais consacré, il y a quelque temps déjà,  au chanteur laze Kazım Koyuncu et qu’il aurait été dommage de laisser dans la discrétion des commentaires d’un billet déjà ancien, même s’il reste régulièrement visité

Pour (re) découvrir Kazım Koyuncu, mais aussi d’autres chanteurs de la Mer Noire comme Fuat Saka, Volkan Konak ou Bayar Şahin, voici donc  cette  » lettre d’un Karadenizli  » :

« Je découvre ce billet sur Kazım Koyuncu et je vous en remercie. Peut-être arrivera -t- il aux oreilles de francophones qui ne le connaissent pas et qui découvriront ainsi tout un univers musical extrêmement émouvant. Vous vous doutez bien, avec la relation particulière qui est la mienne avec la région de Karadeniz (Mer Noire) d’une part et avec la musique en général de l’autre que je suis vraiment touché.
Je tiens à préciser que la chanson  du film de Fatih Akın est elle aussi interprétée en compagnie Şevval Sam, fille de l’artiste Leman Sam et comme sa mère une très bonne chanteuse.  Ces deux chansons sont à l’évidence extrêmement belles, avec leur douce nostalgie …et le couteau jamais très loin pour se couper les veines. Mais on échappe à l’effet « damar » grâce à la réelle grâce de ce duo de voix parfaites. Cette chanson a fait l’effet d’une bombe dans toute la Turquie quand elle a été interprétée par Şevval et Kazım dans une scène de musique de rue dans la célèbre et très bonne série  Gülbeyaz (Rose blanche) qui passait à la TV il y environ 10 ans. L’histoire se déroulait en Karadeniz justement. Et  voici la chanson dans la série qui a fait connaître la beauté de la voix et le talent de Kazım Koyuncu dans tout le pays :

Et ici une version où il la chante seul (plus belle, plus triste…) :

Permettez-moi aussi de rajouter en complément de votre billet que, certes, Kazım Koyuncu était issu d’une famille laze (tout comme le PM R.T. Erdoğan et le chanteur Fuat Saka) et qu’il a créé le premier groupe de musique moderne chantant en laze, mais le phénomène Koyuncu est bien plus énorme que ça. Tout comme l’excellent Fuat Saka, son prédécesseur en quelque sorte,

Kazım Koyuncu a chanté dans plusieurs langues parlées dans la région : en laze et en turc, mais aussi dans le dialecte arménien parlé encore dans la région (arméniens musulmans sunnites présents surtout dans les districts de Hemşin, Çamlihemşin, Hopa et Borçka) ainsi qu’en géorgien, la langue de l’autre côté de la frontière (Şevval Sam en plus du turc a chanté aussi en langue zaza, alors qu’elle n’est pas zaza ). Cette richesse linguistique et musicale que le chanteur a utilisé pour son art était un statement en soi : Kazım Koyuncu n’avait pas seulement une très belle voix, mais cette voix très douce et ses arrangements musicaux à la fois traditionnels et modernes faisaient passer un message de fraternité de façon très paisible dans un monde de brute. Et dans un pays qui est tout de même une des coins historiquement les plus métissées du monde, dans un pays aussi où, justement, on le sait, les cultures minoritaires sont un sujet des plus controversés, Kazım a contribué à faire connaître et accepter la diversité linguistique de cette partie orientale de la région Karadeniz (Mer Noire).

Ce n’était pas évident de prime abord, sachant que les Lazes ont en Turquie le rôle que les Belges ont en France ou les Écossais en Grande-Bretagne, où on se moque traditionnellement de leur accent, de leurs long nez ou de leur lenteur. Imaginez de plus que le laze ou le hemşince/hemichi sont des langues peu parlées et c’est à peine si elles ont une tradition écrite.

Sa popularité et son charisme ont fait de Kazım Koyuncu un vrai « fils rebelle de la Karadeniz (Mer Noire) » comme on l’a surnommé. On sent d’ailleurs en lui le souffle romantique révolutionnaire de Nazım Hikmet. Il a en fait non seulement su marier le rock avec les mélodies populaires laze comme vous l’écrivez mais avec les mélodies populaires de toute la région de la Mer Noire (turcophone, laze ou autres, c’est la même !). Il a été écouté dans toute le pays et est entré dans les cœurs de ses habitants dans les dernières années de sa vie où il avait entamé une carrière solo à partir de sa vie istanbuliote.

Je vous assure qu’il a une influence énorme dans la culture musicale des jeunes générations urbaines. Personnellement il m’arrive souvent de laisser couler une larme en l’écoutant… Décédé beaucoup trop tôt à l’âge de 33 ans, il est pour ma part LE phénomène musical turc parmi les plus grands, les plus créatifs et les plus fédérateurs depuis la grande Sezen Aksu et son énergie créatrice dans toutes les directions possibles et inimaginables, comme il y avait eu auparavant les phénomènes Zeki Müren, Orhan Gencebay ou Ahmet Kaya. Il y a sur Internet des centaines de vidéos de lui à écouter.

Pour finir, un autre chanteur de la région très connu, Volkan Konak, qui a popularisé ce thème de la vague de cancers dans la région de la côte nord-est de la Mer Noire due à Tchernobil. Ici en l’hommage à son père :

 

Et ici en hommage à Kazım Koyuncu, son ami de même génération :

http://www.dailymotion.com/video/x4225s_volkan-konak-gardas-by-aluxton_music

N’oublions pas Bayar Şahin, frère d’âme de Saka, Koyuncu ou Konak. Bayar Şahin, qui a lui aussi su travailler avec les éléments turc, laze, géorgien, megrelce/megrelien, , hemşin/hemichi et abkhaze :

 

 

 

 

L’incendie de l’université Galatasaray : Quand l’hôtellerie de luxe profite de ces incendies

Etudiants et anciens étudiants ayant eu  la chance d’étudier dans une université admirablement bien située à Besiktas, au cœur de la ville, et dont la vue plonge  sur le Bosphore, professeurs  ou simples habitants d’Istanbul, ils  étaient nombreux à être restés une partie de la nuit  du  mardi 22  janvier  sur les lieux où les flammes ravageaient  l’université franco turque Galatasaray . Et beaucoup étaient en larmes.  En quelques heures, l’ancien palais Feriye à la structure de bois,  construit en 1871 et accueillant l’ université depuis  1992, n’était plus qu’une ruine.

Dans le désastre une bibliothèque a été complètement détruite, réduisant en cendre plus de 6000 ouvrages originaux et exemplaires uniques . C’est sans doute car l’incendie s’est déclaré peu après 19 heures, à une heure où les locaux étaient presque désertés qu’il n’y a pas eu de victimes.

Les autorités ont rapidement déclaré que l’origine du sinistre était  probablement du à une défection du système électrique. Mais cette explication n’a pas suffi à faire taire la rumeur qui  s’est répandue à travers  les médias sociaux que l’université serait transformée en complexe hôtelier de luxe. Très vite un groupe d’étudiants Galatasarayli lançait  une pétition réclamant  au ministre du tourisme (qui est aussi celui de la culture) l’assurance que ce ne sera pas le destin de leur campus.

« Je ne crois pas à l’existence d’un tel projet. La faute en est plutôt à la négligence alla turca » me « mailait » un ami ancien galatasarayli.  Mais cette rumeur n’est pas seulement à mettre sur le compte du goût des Turcs pour les théories du complot. En effet les  constructions situées sur les bords du Bosphore ou dans des quartiers historiques à fort potentiel touristique font l’objet de fortes convoitises dans une ville où la spéculation va bon train et où certains promoteurs n’hésitent pas à faire appel à des çete (crime organisé) pour déloger des petits propriétaires récalcitrants.

Il  y a vingt cinq ans on détruisait  des parcs princiers dans le cœur d’Istanbul (qui souffre cruellement aujourd’hui d’espaces verts)  pour construire des verrues géantes  comme l’hôtel Hilton  ou le Swiss hôtel. Ces dernières années la mode est plutôt de céder des bâtiments publics historiques à des acteurs privés du secteur de l’hôtellerie de luxe. Or l’incendie de ces bâtiments a parfois  été  une aubaine pour ce secteur,  comme le rappellent un article de Todays Zaman et un autre du  site Rotahaber(favorable à la thèse du projet hôtelier ).

Le cas le plus connu  est celui de la belle gare Haydarpasa sur la rive asiatique du Bosphore,  elle aussi ravagée par un incendie en 2010 et qu’un projet municipal a décidé de transformer en hôtel de luxe avec vue imprenable sur le Bosphore et la ville historique. Un projet qui me fend le cœur. J’adorais cette gare d’où j’avais pris le Vangölü espressi qui m’avait conduite jusqu’au bord du lac de Van après avoir traversé toute l’Anatolie. Un voyage de deux jours et trois nuits  qui m’avait laissé le loisir de voir défiler les paysages, de lire  et de sympathiser avec  des voyageurs, les contrôleurs, le chef du wagon restaurant et les machinistes du train qui m’invitaient à leur table – m’évitant ainsi de me contenter de toasts pendant la durée du voyage.

Combien d’habitants d’Istanbul sont arrivés  de leur campagnes anatoliennes par cette gare dans les années 60-80 de fort exode rural ? A l’avenir seule une clientèle internationale  ultra privilégiée aura le droit de pénétrer dans ce lieu de mémoire collective, encore vivant  il y a 3 ans à peine.

En 2002,  c’est le yali Narine  Sultan transformé  en école primaire Gaziosmanpasa dans le quartier d’Ortaköy qui  était détruit par un incendie. Son jardin avait été immédiatement converti en parking. Et actuellement, à l’emplacement du sinistre…c’est un complexe   qui est en construction. La Turkish Airline est partenaire

En 1993, il n’avait fallu qu’une semaine après l’incendie du yali  Sultan Fehime près du pont du Bosphore, pour que son emplacement  devienne un parking, alimentant les spéculations que le sinistre aurait  été provoqué par des propriétaires de boîtes de nuit voisines. En tout cas, il avait  fait leur bonheur. Le bâtiment restauré fera partie du complexe hôtelier de la  THY.

Et tout récemment, le 25 décembre dernier, c’est un bâtiment historique  appartenant au ministère de l’éducation  qui brûlait, là encore avec toutes ses archives,  dans le quartier de Cağaoğlu, proche de Sultanahmet.  Dans ce haut lieu touristique la rumeur courrait  déjà  qu’un hôtel serait construit sur ses ruines, selon le site Rotahaber.

Quant aux  projets de chasser les étudiants d’universités trop bien placées  pour les remplacer par des touristes au portefeuille bien garni, ils n’ont pas eu besoin d’attendre un sinistre  pour voir le jour. Il y a deux ans les étudiants de l’université technique Yildiz manifestaient leur opposition à un projet d’expédier les départements artistiques (cinéma, musique…) qui ont la chance d’être situés dans les splendides bâtiments de la partie historique de l’université à Besiktas là encore,  à deux  pas du Bosphore et des ferries pour Üsküdar,  sur le  campus construit dans une périphérie lointaine de la ville. Leur université devait être transformée en hôtel de luxe et en centre de conférence. J’avoue ignorer où en est ce projet.

 

S’il y a  peu de  risque de voir un hôtel de luxe remplacer l’université Galatasaray,  la façon dont deux bâtiments historiques ont été détruits par les flammes en l’espace d’un mois, provoque à nouveau l’indignation sur la désinvolture qui règne en ce qui concerne  la protection des bâtiments historiques en Turquie.  Cela fait longtemps que les organisations professionnelles alertent les autorités sur la négligence qui règne en la matière  et qu’elles  réclament l’adoption de normes de sécurité strictes , et des inspections de contrôle  dignes de ce nom pour la construction ou la rénovation de bâtiments  dénonce  Mücella Yapıcı,  de la chambre des architectes  d’Istanbul dans l’article de  Today’s Zaman.  En vain.  Elles sont mises à l’écart des procédures et des systèmes de contrôle. Quant aux procès qu’elles ont intentés après l’incendie de la gare d’Haydarpacha ils n’ont pas abouti, faute d’une législation adéquate.

D’ailleurs il n’y a pas que les bâtiments historiques qui s’enflamment. Lors d’un de mes séjours en Turquie c’est un immeuble tout récent de très haut standing – du moins dont les appartements avaient été vendus comme tels –  qui avait brûlé à Sisli-répandant une épaisse fumée noire sur une partie de la ville.  J’étais alors à Hakkari, bien contente d’échapper à ce gaz toxique.

Avant d’être une richesse touristique (et une source de revenus juteux) le patrimoine historique d’une ville comme d’un pays devrait être considéré comme le bien commun de ses habitants. Les touristes ne font que passer et ne pâtissent d’ailleurs jamais d’une politique culturelle d’abord destinée aux habitants des villes qu’ils visitent.  Et c’est sans doute  la trop grande légèreté  du sentiment de bien commun à sauvegarder pour les générations actuelles et à venir le principal responsable de ces sinistres à Istanbul.

On peut voir une photogalerie des incendies sur le Bosphore depuis un siècle  ICI

 

 

 

 

Bonne année 2013 (quand-même) monsieur Ahmet Altan.

Ahmet Altan  vient  une nouvelle fois de  quitter le tumulte et l’urgence des rédactions et annoncé qu’il allait renouer avec son travail solitaire d’écrivain  Il a terminé l’année 2012 en tirant  sa révérence au journal Taraf dont il était le rédacteur en chef depuis sa fondation en 2007. Il ne part pas seul.: Yasemin   Çongar  qui le secondait , ainsi que Neşe Düzel  et Murat Belge ont aussi  démissionné en bloc . Orhan Miroglu a rejoint le quotidien Star.

La nouvelle a fait l’effet d’une bombe dans le monde des médias en Turquie. Beaucoup y voient  la fin annoncée de Taraf. En tout cas c’est  celle du quotidien  tel qu’il existait jusque là.  Une fin qui  me rappelle celle de l’hebdomadaire  de gauche Nokta, dont le  propriétaire Ayhan Durgun  avait été contraint de jeter l’éponge en avril 2007,  après la publication des extraits du journal intime d’un haut gradé – une affaire  dans laquelle se profilait l’ombre d’Ergenekon .  Peu après  Ahmet Altan avait  posé  sa plume de romancier pour retrouver celle du journaliste qu’il avait été et prenait la tête de la rédaction d’un nouveau né : Taraf. Le nouveau quotidien annoncera tout de suite  la couleur. Il s’engageait  à contribuer  au mouvement de démocratisation de la Turquie. La  puissante institution militaire  deviendra une des cibles du journal et d’un grand nombre des éditoriaux d’Ahmet Altan.  Beaucoup ne donnaient  pas cher alors de la peau du journal.

De révélations fracassantes en révélations fracassantes, Taraf est devenu le journal des affaires Ergenekon et leurs dérivés. De nombreux documents utilisés par les procureurs avaient auparavant été publiés par Taraf – qui les avait  vraisemblablement reçus de sources policières, rappelle Mustafa Akyol dans Hürriyet. Des sources sur lesquelles,  le journal avait parfois  négliger  de trop s’interroger – certaines « révélations » se sont ensuite révélées des faux – comme sur le fonctionnement des juridictions spéciales.

Et c’est alors que les procès de ces  accusations de tentatives de coup d’état  s’achèvent,  qu’ Ahmet Altan été poussé à présenter sa démission. Difficile de n’y voir qu’une coïncidence. Cette démission serait survenue après des mois de froid  avec Arslan, le propriétaire du journal, qui ne pouvait plus résister aux pressions du gouvernement selon  Today’s Zaman.

Il faut dire que depuis un certain temps,  c’est contre le  « nouvel etablishment » que  l’éditorialiste aiguisait ses flèches les plus acérées, l’autoritarisme de plus en plus affiché du chef de gouvernement devenant sa cible de prédilection. Les procès que Recep Tayyip Erdogan  intentait au journal et à ses rédacteurs – dernièrement,  un tribunal a condamné Ahmet Altan à lui verser 15 000 TL (environ 7000 euros) – ne bridaient pas celui qui en 1995, quand il était rédacteur en chef de Milliyet,   avait osé écrire un article intitulé Atakurde, ce qui lui avait valu d’être condamné à une peine de prison avec sursis par le MGK ( Cour de Sûreté de l’Etat) que les tribunaux anti terrorisme  ont remplacé ensuite.  Au contraire. Et ces derniers temps  le ton était devenu passionnel, selon Mustafa Akyol. (Hurriyet)

Avec les procès Ergenekon, des « coups obscurs » comme les meurtres ciblés de Chrétiens ont cessé en Turquie. Mais ces procès  ne sont restés que  ceux  de complots contre l’AKP, certains allant jusqu’à n’y voir qu’un des instruments privilégiés du pouvoir pour écarter ses opposants. En tout cas, ils ne sont pas devenus ceux de l’état profond. Certains des commanditaires de l’assassinat de Hrant Dink dorment sans doute à Silivri, mais ils n’ont pas eu à  répondre de ce crime et les observateurs s’inquiètent des suites de celui des assassins de Malatya. Les milliers de victimes kurdes n’ont pas eu droit à davantage de justice, malgré l’arrestation des fondateurs du sinistre JITEM comme le général Veli Kucuk. Quant au procès des incendiaires de Sivas il a été clôturé sans que le voile ne soit levé.  Et maintenant que les procès Ergenekon  s’achèvent ,  Taraf est prié de rentrer dans le rang.   Même si le journal continue, c’est la fin de son indépendance.

 

Le 29 décembre 2012, le lendemain du massacre de Roboski (Uludere) comme beaucoup de lecteurs  je m’étais précipitée sur Taraf. L’Etat a bombardé ses propres citoyens titrait le journal.  La  veille les grands médias, télévisuels notamment, avaient attendus plus de 15 heures et le feu vert des autorités pour diffuser l’information qui s’était déjà largement propagée par les médias kurdes et via les réseaux sociaux, ce qui en dit long sur la façon dont ils fonctionnent.  Or durant ces cinq dernières années Taraf avait souvent été le premier à publier des informations sur bien des sujets sensibles. Au cœur des tensions et des débats qui traversent le pays, c’était une référence. Pour ses lecteurs comme pour ceux que sa ligne éditoriale agaçaient ou horripilaient, la fin du journal va créer un vide.

Quant au romancier  Ahmet Altan va-t-il retrouver les fantômes d’un passé qui éclaire si bien le présent ou faire surgir en pleine lumière des ombres d’aujourd’hui restées cachées ?  L’année qui vient le révélera sans doute.

A Izmir, Yasemin écrit avec passion les légendes kurdes de Tatvan (village de Çorsin)

Lac de Van (photo anne guezengar)

Elle vient d’envoyer son manuscrit à la maison d’édition kurde Avesta. Un travail d’écriture qui lui a pris des années. Mais Yasemin ne voulait pas que les légendes  qu’un de ses oncles racontait et que tous écoutaient avec avidité quand elle était enfant dans son village de Çorsîn  (un village kurde du lac de Van dont le vrai nom – je ne connais pas son nom turquifié –  révèle l’origine arménienne) disparaissent avec sa génération. Personne ne raconte plus ces légendes. La télévision a  fait taire les conteurs. Et la plupart des villageois de Çorsîn ont quitté Tatvan, pour Izmir, Istanbul ou un pays d’exil.

Le village de pierre a été rasé par l’armée turque en 1995, en même temps que les villages voisins d’Axkûs et d’Axeta.  Un autobus d’une firme de Van avait été stoppé, vidé de ses passagers et  brûlé par le PKK  sur la route qui les bordent. Personne n’a jamais su si ceux qui s’étaient chargés de cet « avertissement » venaient de ces villages . Mais ceux-ci  avaient la réputation de ne pas être dociles. Dans les années 70 déjà, leurs jeunes étaient qualifiés de « Komutist » et ça chauffait parfois avec ceux de certains villages voisins. Ils ont payé pour le bus.

A Buca, un quartier d’Izmir, où nous assistions à un mariage de la communauté villageoise, le dernier en cette veille de Ramadan,  Yasemin m’a montré ses petites cousines, de jolies adolescentes qui dansaient les halay kurdes. « On les a recueillies à Izmir quelques jours après la destruction du village. Elles étaient presque des bébés, leurs chaussettes étaient toutes crottées de leur fuite ». Depuis quelques années les villages sont à nouveau libres d’accès, C0rsin a été reconstruit et certains s’y sont réinstallés. Mais des femmes m’ont raconté  sa destruction avec une colère toujours intacte.

Yasemin l’avait déjà quitté alors. Elle n’avait que 14 ans quand sa mère a décidé de la marier avec un cousin qui vivait à Izmir. Une décision qu’aujourd’hui elle ne comprend toujours pas, alors qu’elle était la fille adorée d’une tribu de garçons (sa seule sœur était encore toute petite). Les mariages sont surtout une affaire de femmes.  Son père ne s’en était pas mêlé.

C’était un imam éclairé (son frère en parlait  comme d’ « un imam démocrate » quand j’avais fait sa connaissance au Kurdistan irakien) – selon elle car c’était à la medrese de Tatvan qu’il avait été formé. Il avait ensuite suivi  les cours d’un imam hatip (lycée professionnel religieux d’Etat) pour devenir fonctionnaire . Un imam fonctionnaire plus fidèle à Mustafa Barzani qui le connaissait personnellement qu’à la République kémaliste. Un Tatvanli rencontré à Paris m’avait  dit que c’était lui qui leur avait appris qu’ils étaient kurdes quand il était encore enfant.  Dans les années 70 il était proche du DDKO.  Plus tard il est devenu membre de l’institut kurde d’Istanbul. Et je crois qu’il a collaboré  à la traduction du Coran en kurde.

Il était aussi très libéral avec les principes religieux Aucun de ses  enfants, qui  parlent de leur père avec une  immense admiration, ne jeûne pendant Ramadan. Cet été dans  la famille seule une gelin…alévie l’observait .  Je ne le connais malheureusement que par les grandes photos qui ornent les murs du salon de sa femme . Il est mort renversé par une voiture l’été où j’avais fait connaissance d’un des frères de Yasemin à Erbil.

Elle était scolarisée comme ses frères et comme eux elle fréquentait régulièrement le cinéma de Tatvan. Son départ d’un village kurde de l’Est du pays  pour le gecekondu de Gültepe, dans la grande métropole égéenne, a été tout le contraire d’une émancipation. « Au village il y avait une culture villageoise. Ma belle famille l’avait perdue sans avoir pour autant acquis la culture urbaine. Je me suis retrouvée dans un milieu sans culture du tout. J’étais très sociable et je riais beaucoup. Ma belle-mère m’interdisait de sourire aux invités. Cela ne se faisait pas. D’autant que j’étais très jolie et que ça me plaisait de l’être ».  Elle est devenue une  gelin obéissante et comme sa belle-famille a oublié le kurde. Dans les années 80, qui avaient complètement interdit la langue kurde, il était très  fortement déconseillé  aux migrants d’afficher leur kurdité dans les villes de l’ouest.  Un autre Tatvanli me disait que son père était mort de trouille quand il avait décidé d’apprendre la langue que celui-ci  avait évité de  transmettre à ses enfants.

Elle a perdu son mari quand elle était encore très jeune et a ensuite élevé seule ses deux fils. Pas tout à fait seule cependant, puisque ses beaux parents et la famille de son beau –frère vivaient à l’étage supérieur. Et entretemps sa famille à elle  s’était aussi installée à Izmir, à deux pas de leur maison.  Son imam de père a tout de suite été accepté  de ses voisins turcs. Et il est vite  devenu  très populaire chez les Mardinli de Kadifekale, le joli quartier kurde, aujourd’hui en voie de destruction, qui surplombe la baie d’Izmir.

Après le décès de son mari, elle a repris un cursus scolaire interrompu en « açik okul » (par correspondance) et a atteint le niveau de fin de lycée. Et surtout elle a décidé de se réapproprier sa langue. Aujourd’hui elle enseigne le kurde à Kurdi- Der, dont les fenêtres ont vue sur l’Agora romaine d’Izmir.

C’est en kurde qu’elle a écrit les légendes, telles que l’oncle les racontait à Tatvan et qu’elle les  écoutait avec fascination quand elle était petite.:« De toutes mes cousines, c’est moi qui m’en souviens le mieux ». Mais toute la mémoire familiale a été mobilisée pour préciser tel ou tel détail, ce qui  a occupé bien des après-midi où les cousines se retrouvent pour boire le thé .  Des réunions durant lesquelles on se fait un point d’honneur à ne parler que kurde maintenant. Celle de sa belle-mère a  aussi été mise à contribution, qui sur la fin de sa vie passait de plus en plus de temps « en bas » chez sa gelin, avec laquelle elle prenait plaisir à faire revivre ses souvenirs.

C’est la nuit, qu’elle a écrit ces légendes. Ses journées sont consacrées aux petits enfants, comme celles de beaucoup de (jeunes) grand-mères en Turquie. Ses deux belles-filles sont salariées et les crèches sont très chères en Turquie. Le week-end, quand les enfants restent chez leurs parents, elle file au centre ville  donner ses cours de kurde. Ne restait que le calme de la nuit profonde pour écrire.

Elle a passé des heures et des heures à reconstituer sur son ordinateur une dizaine de très longues légendes. Les écrivant, puis les ciselant, encore et encore,  ajoutant un détail, sans cesse en quête du mot juste. Une quête partagée avec son professeur de kurde, avec lequel elle échange par mail.

Fin Août, quand je l’ai quittée, elle venait juste d’en achever la rédaction . Mais elle voulait encore faire quelques ultimes corrections. Toujours aussi minutieuses. C’est seulement fin octobre, après que son professeur de kurde ait déclaré ses « textes  magnifiques », qu’elle a envoyé le manuscrit à Avesta.

La maison d’édition lui avait assuré depuis longtemps que ces légendes seraient publiées, mais elle voulait lui envoyer un texte parfait.  Avec les histoires qui ont enchanté son enfance, elle  veut  aussi transmettre son amour pour sa langue, telle  qu’on la parle à Tatvan. «  J’ai choisi d’écrire, car ce que je fais va durer. Et si je ne le fais pas, qui le fera ?  ». Mais elle en parle avec un tel plaisir que ça m’étonnerait que son travail d’écriture s’achève avec la publication de ces légendes.

Pour les photos du village, il faudra attendre un peu. Impossible d’être à la fois à Corsîn, dans un village de la montagne d’Adiyaman et à Yüksekova pour les fêtes de Kurban Bayram. Mais un jour, promis….