Le seul député CHP d’Adiyaman rejoint l’AKP : ses électeurs alévis doivent être ravis.

La province d’Adiyaman n’avait qu’un député CHP (opposition kémaliste) .  Les 4 autres étaient AKP. Le parti de Recep Tayyip Erdogan y avait emporté 67 % des suffrages aux élections législatives de 2011  ! Un beau score . Et dorénavant  la province  qui, au début des années 2000 encore était dirigée par le CHP, n’est  plus représentée que par  des députés pro gouvernementaux.

5 députés sur 5 ! A ma connaissance c’est le seul cas en Turquie où le parti gouvernemental domine ainsi de façon exclusive.

Une prouesse acquise grâce à la bonne volonté de Salih Firat,   le seul député CHP, qui  vient de retourner sa veste et de rejoindre l’AKP. Sans demander l’avis de ses électeurs bien sûr. Or le député, lui même  sunnite, devait largement son élection aux voix alévies de la province. Et ce n’est certainement pas  « les Alévis sont musulmans et le seul lieu de culte des musulmans est la mosquée » répété dernièrement par Recep Tayyip Erdogan qui a pu les faire changer d’avis ces derniers temps.

Chacun sait en Turquie que les Alévis ne fréquentent pas les mosquées. Avec leur urbanisation et surtout depuis l’émigration vers l’Europe, leur lieu de culte est la cemevi. (maison du cem) Au village,  ils n’en avaient pas de spécifique. Et ça m’étonnerait que les Sunnites religieux  apprécieraient beaucoup  qu’ils accomplissent leurs rituels, partagés par les hommes et les femmes non séparés, à l’intérieur d’une mosquée ! Cela risquerait même de se terminer très mal dans certains coins si certains avaient la mauvaise idée de prendre le chef du gouvernement au mot   !

Ce qui n’ont aucune idée des rituels alévis pourront se faire une idée en visionnant la première séquence du beau film Umuda Yolculuk – Voyage vers l’Espoir – de Xavier Koller

 

Il y a quelques mois le député d’Adiyaman avait défrayé la chronique en démissionnant de son parti en protestation   aux propos très controversés de Birgül Ayman Güler une députée de son parti. La députée d’Izmir  – une kémaliste pure et dure –  estimait qu’on ne devait pas mettre sur un pied d’égalité la nation kurde et la nation turque..  Mais prudemment, il avait choisi de siéger sous l’étiquette « indépendant » après cette démission fracassante.

Ce n’était qu’une étape. Comme le craignaient les Alévis d’Adiyaman qui avaient voté pour lui, il n’a pas tardé à porter leurs voix au parti dominant. Et aujourd’hui la démission  du député kurde semble davantage être le résultat d’une cuisine locale qu’un acte de protestation sincère.

Ce n’est pas le premier élu qui se comporte comme s’il était propriétaire des voix qui l’ont élu et change de parti après les élections . C’est même assez banal en Turquie. Il y a quelque temps  une mairie AKP touchée par la grâce (selon les sympathisants BDP qui m’en parlaient) est  passée  au BDP, sans que les électeurs n’aient été consultés par les urnes non plus.

Cela étant je me demande comment  Salih Firat va expliquer cette nouvelle étiquette à ses électeurs alévis (et sunnites allergiques à l’AKP, ça existe aussi)   d’Adiyaman ! Il va peut-être éviter de les croiser dans les rues d’Adiyaman  ou faire comme Oya Eronat, élue à Diyarbakir par les voix « fauchées » aux électeurs d’Hatip Dicle (BDP) : s’installer à Ankara et  éviter soigneusement de se rendre dans sa circonscription. Au moins pour un temps.

 

Restera-t-il un maire BDP en liberté …et un sympathisant AKP à Diyarbakir ? ( Arrestation du maire de Siirt)

« Dans cette pièce nous avons tous voté Hatip Dicle. Nos neuf voix ont été volées » me disait un habitant de Kayapinar, un arrondissement de Diyarbakir, peu après le dernières élections législatives. Hatip Dicle, le candidat du parti pro kurde (BDP) l’avait largement emporté. Mais son élection avait été invalidée et ses voix « données » à une  candidate AKP, Oya Eronat (qui n’a pas du rendre souvent visite à ses électeurs depuis).Le maire de Kayapinar  est  lui aussi en prison, arrêté en même temps qu’Hatip Dicle et une cinquantaine d’autres élus, cadres du parti et présidents d’association proches du mouvement kurde, lors de la première grande rafle contre le KCK, le jour de Noël 2009.

Difficile pour un habitant de Kayapinar de penser que son vote est pris en considération.

Depuis les arrestations se sont multipliées. «Ca favorise le renouvellement des cadres au sein du parti » ironisait un de ses sympathisants. Mais cela crée  un drôle de climat dans la région, où il n’est pas rare que Recep Tayyip Erdogan soit désormais comparé à la très détestée Tansu Ciller, qui dirigeait la Turquie dans les années 90,  des années noires pour les Kurdes. Après les élections de 2007, quand l’AKP jouait la carte démocratique, j’entendais assez régulièrement des électeurs du parti kurde reconnaître  que le chef de gouvernement AKP était « très bien pour les Turcs » (même s’il ne l’était pas pour les Kurdes selon eux) , ce qui était quand-même une façon de lui reconnaître des qualités. Les grandes opérations contre le KCK y a mis fin.  L’ électorat AKP aussi a chuté : depuis 2007, chaque élection a montré son recul dans la région. Tout le monde reconnait que si le barrage de 10 % n’avait pas contraint le parti kurde à présenter des candidats indépendants, c’est entre 60 et 75 députés BDP qui auraient été élus en juin 2011 , au lieu  36 ( une trentaine siégeant, les autres sont incarcérés).

Cet  été lorsque le père d’amis de Van avait déclaré qu’il était  sympathisant de Tayyip Erdogan, j’étais toute contente de rencontrer ce qui m’a paru être devenu un « oiseau rare » dans le coin.  Il n’avait cependant convaincu ni sa femme, ni ses enfants et se gardait bien de déclarer ses sympathies hors du cadre familial. C’est dire à quel point son environnement ne doit pas les partager. J’ai cru comprendre que ce sont surtout les méthodes du PKK que réprouvait ce monsieur, qui avait aimé  le concept de « kardeslik » (fraternité) prôné par l’AKP. Mais il détestait le ministre de l’intérieur Idriss Naim Sahin qui « déteste les Kurdes » et le massacre de Roboski (Uludere) lui restait au travers de la gorge.

La ville sinistrée de Van aussi a perdu son maire. Bekir Kaya a été arrêté dans le cadre des opérations contre le KCK en Juin dernier. « La suite logique de la compétition entre l’AKP et le BDP lors du séisme de Van. L’AKP  a voulu  éliminer un maire compétent pour qu’un tocard le remplace et que la population sinistrée soit exaspérée », estimait un Vanli. Je ne sais pas si c’est  le but de la manœuvre, mais les  quelques bénéficiaires d’appartements Toki que j’ai rencontrés n’ étaient pas ravis de la solution qui leur  avait été offerte par l’Etat (la personnalisation du pouvoir est devenue telle en Turquie qu’ils  disaient «  par Basbakan » (le chef de gouvernement).  Quitte à devoir payer un nouveau logement, ceux qui possèdent un terrain auraient préféré qu’on leur facilite l’accès au crédit.

Évidemment quelques rencontres ne font pas une opinion générale. Mais la reconquête de la mairie de Van par l’AKP n’est pas gagnée d’avance.

Et voilà que le maire de Siirt Selim Sadak vient à son tour d’être arrêté  en même temps que 73 personnes, ce week-end dans sa résidence à Diyarbakir. Une arrestation qui survient dans une période particulièrement tumultueuse pour l’AKP, où course à la présidentielle aidant, l’ambiance  doit ressembler à celle qui devait régner au sein de l’UMP bien avant sa défaite électorale.

En tout cas rien ne va plus avec les Kurdes de l’AKP, qui avaient déjà exprimé leur colère après le massacre de Roboski. C’est la pagaille à Diyarbakir, où Halit Atvan président de la section AKP vient de démissionner, peut-être à la demande de Tayyip Erdogan  qui n’avait pas apprécié l’entretien qu’il a accordé au journal Taraf. Il faut dire qu’il y critiquait son parti et reconnaissait que dans sa circonscription même les électeurs pieux votaient majoritairement BDP ( J’y ai entendu un des députés BDP de Van déclarer dans un discours que les Kurdes étaient de « fervents musulmans ». Inimaginable il y a quelques années pour un parti de gauche ) La présidente de la branche féminine du parti a elle aussi donné sa démission.

De son côté  Galip Ensarioglu, député AKP de Diyarbakir, mène la fronde au sein de l’Assemblée. Il  vient  de déclarer qu’il refuserait de voter la levée de l’immunité de 10 députés BDP à laquelle  le chef de gouvernement vient de se déclarer favorable. Des députés qui cet été avaient embrassé un combattant du PKK ayant  stoppé leur convoi, alors qu’ils rendaient dans des villages du district de Semdinli où de violents combats opposaient le PKK et les forces armées…devant des caméras de télévision.  Les images avaient naturellement provoquées un choc dans l’opinion turque, ce qui était sans doute le but. Le matin des faits j’avais vu leur convoi traverser  Yüksekova et j’avoue que j’avais été interloquée en découvrant ces images, même si avec l’ambiance qui régnait dans le coin, elles n’étaient pas vraiment surprenantes.

Des milliers de gens sont emprisonnées en Turquie pour bien moins que ça. Mais si la levée de l’immunité de ces députés en satisferait sans doute beaucoup à l’ouest , elle anéantirait toute possibilité de résolution politique de la question kurde, comme en 1994, quand celles de Leyla Zana et de ses compagnons (dont Hatip Dicle) avaient été levées. Le président Gül, lui aussi entré en campagne,  s’est déclaré opposé à cette mesure. Galip Ensarioglu et ses amis ont là un soutien de poids.

Le député qui avait dénoncé il y a quelques mois les arrestations en masse des membres du BDP dans un article accordé au journal kurde Rudaw ne doit certainement pas se réjouir de l’arrestation de Selim Sadak et de 80 membres du BDP.  Et il est très peu probable que la décision d’un tribunal administratif, en juillet dernier, de faire interdire  les noms kurdes données par la municipalité  à des parcs et à  des bâtiments de la ville – cet été  19 places  étaient devenues  « sans nom » à Diyarbakir-   ait beaucoup plu à ses électeurs.  Le centre culturel  Cegerxwîn  a ainsi perdu son nom. Ce grand poète kurde évoqué par Recep Tayyip Erdogan à l’occasion d’un discours devant l’Assemblée  qui avait arraché des larmes à certains députés n’était pourtant un chef du PKK ! Sinon voici la liste des noms interdits :  Zembilfiroş Park, 33 Kurşun Park, Derwişî Ewdî Park, Nefel Park, Daraşîn Park, Bêzar Park, Ciwan Park, Sosin Park, Jiyanan Azad Park, Aşîti Park, Yek Gûlan Park, Beybun Park, Şilan Park, Roşna Park, Rojbîn Park, Rojda Park, Berfin Park, Gülistan Park and Roşan Park…

Pas plus que n’a du leur plaire la décision  du YÖK de restreindre le nombre d’étudiants autorisés à étudier dans le tout jeune département de kurdologie de l’université Dicle ou à l’universite Artuklu de Mardin, une nouvelle université multilingue et un projet auquel le chef du gouvernement tenait pourtant beaucoup.

Mais les effets les plus désastreux sont certainement ceux causés par le peu d’empressement des autorités à faire la lumière sur les circonstances dans lesquelles 34 petits contrebandiers kurdes ont été massacrés par des F16 de l’armée, le 28 décembre dernier, à Roboski (Uludere) . Près d’un an plus tard les familles réclament toujours justice.

 

Si ça continue à ce rythme il n’y aura bientôt plus un seul maire  BDP en liberté dans la région.  Mais  restera-t-il encore des  Kurdes à Diyarbakir pour y défendre la politique  de l’AKP  ?

 

Ajout du 12 : Selim Sadak a finalement été remis en liberté après avoir été interrogé par un procureur.

20 ans plus tard, Leyla Zana revient à l’Assemblée…et les arrestations continuent

On s’y attendait évidemment, même s’ils avaient laissé planer le suspens. Apo lui même semblait le préconiser avant qu’on lui cloue le bec (ses avocats ne peuvent plus lui rendre visite depuis plusieurs semaines. « conditions météo » trop difficiles pour faire la traversée jusqu’à lîle d’Imrali paraît-il.. Difficile de savoir si « ça l’arrange » au fond, ou s’il est furieux. Mais ses sympathisants le sont)

Le premier octobre, les 30 députés de la plate forme pro kurde  rescapés (5 sont en prison)  ont fini par rejoindre l’Assemblée de Turquie, pour l’ouverture parlementaire du premier octobre dernier. Et comme les autres, Leyla Zana y a prêté serment. Un serment bien plus « sage » qu’il y a vingt ans, quand elle avait provoqué l’hystérie dans l’hémicycle. Il faut dire qu’elle avait osé le prononcer en kurde, ce qui annonçait la  fin de la Turquie. Et que le bandeau qu’elle portait dans les cheveux était rouge -vert- jaune, les couleurs du drapeau du kurde. Autant dire qu’elle se doutait bien qu’elle allait provoquer un tumulte. Leyla Zana et trois autres députés kurdes avaient ensuite été envoyés en prison pour dix ans, histoire de méditer sur l’unité du pays.. L’un d’eux, Hatip Dicle, un 6 des candidats du BDP élu à Diyarbakir y est à nouveau. Quant à son  élection, elle a été invalidée et ses voix refilées à  une candidate…AKP ! Ce qui fait drôlement plaisir au 70 000 électeurs qui avaient voté pour lui !

Cette fois pas de bandeau aux couleurs kurdes dans les cheveux. C’est une députée kurde bien sage, qui a prêté serment…Enfin sage. Elle n’a quand même pas accepté de le réciter mécaniquement, et a choisi de remplacer l’expression « peuple turc » par  de » peuple de Turquie ». Elle n’a quand même pas passé 10 ans en prison pour se proclamer « Turque » en revenant à l’Assemblée. Évidemment, ça a fait couler un peu d’encre dans les rédactions, mais cette fois personne n’a frisé l’apoplexie dans l’hémicycle.

http://www.dailymotion.com/video/xlf4ip_leyla-zana-yemin-metnini-yanlyy-okudu_news

Il faut dire qu’elle aurait pu préférer cette robe à son sage tailleur noir…Elles sont à la mode lors des fiançailles dans la province d’Hakkari (ou d’ailleurs).

Et puis l’opinion en Turquie a fini par se faire à l’idée qu’il pouvait peut-être y avoir des citoyens kurdes en Turquie. Et même qu’on puisse voir de telles robes dans le pays.  C’est  surtout la fin du boycott des députés du parti kurde (et leurs alliés) qui a fait l’actualité. Et qui en soulage pas mal quand même. Depuis que le PKK a rompu son dernier cessez le feu, en juillet dernier, tout le monde a remarqué qu’il y a avait une « petite différence » (entre avant et après). Il y a des morts à peu près tous les jours, sans compter les enlèvements – qui heureusement jusqu’à maintenant ne se terminent pas de façon dramatique, mais permettent au PKK d’imposer « son ordre ».   Et même si certains éditorialistes annoncent – une fois de plus- la fin (toujours) prochaine du PKK – la situation n’est pas vraiment reluisante. A défaut d’être déjà instauré, une ébauche de dialogue peut au moins être espérée.

Cela étant si les vagues d’arrestations (qui fichent vraiment leur électorat en colère) continuent au même rythme, pas sûre que l’électorat du BDP  soit convaincu qu’un processus démocratique  se remet en marche. On annonce 120 interpellations dans le cadre des grands procès du  KCK aujourd’hui, qui viennent s’ajouter à des milliers d’autres arrestations. Bref l’été kurde a été très chaud, on verra ce que donnera  l’automne. Mais pour le moment les températures restent toujours très élevées.

 

 

 

Comme la Turquie était jolie sous la botte des militaires …

Ouf,  l’entretien de Nora Seni mis en ligne par le journal le POINT était un entretien tronqué auquel  un titre racoleur avait été accolé. A vrai dire je m’en étais un peu douté en le lisant. Je ne connais pas Madame Seni, mais j’avais du mal  à croire  que la directrice de l’IFEA pouvait avoir une analyse aussi simpliste que celle présentée dans la première version de l’entretien . Ou alors c’était inquiétant pour cet institut.

Quand on veut racoler les lecteurs avec un titre comme « le risque islamiste existe  en Turquie« , en supprimant notamment le passage où la chercheuse disait justement  que le pays  ne risquait pas de « sombrer dans l’islamisme » (sous entendu à l’iranienne), dans le seul objectif de  plaire à un lectorat avide de choc des civilisations, c’est le lecteur en quête d’information solide et de quelques clefs pour décrypter un monde en mouvement qu’on méprise. C’est d’autant plus grave qu’avant que le POINT.fr ne publie  le véritable entretien, il y avait eu tentative de  se servir de  la caution intellectuelle d’une chercheuse reconnue,  dans l’objectif de tromper ce lecteur. ( Ajout : mais  possible qu’il y ait eu malentendu tout simplement – les infos se succédant- mais de toute façon le titre, le contenu  et l’approche de l’article  étaient nuls. L’enjeu en Turquie reste bien plus entre autoritarisme  et libertés à mon avis, que risque d’islamisation à l’iranienne.).

Une chercheuse qui dirige un centre de recherches français connu et respecté en Turquie qui plus est. Malheureusement ce qui était  devenu une analyse proche du degré zéro  a eu le temps d’être repris par certains médias turcs –  qui n’étaient pas obligés de copier ces sottises.    Le premier à en avoir proposé une traduction en ligne  est  Firat Haber, une agence de presse réputée proche  du PKK.

Quand on prétend s’inquiéter pour la démocratie du voisin, ça devrait être l’occasion idéale aussi pour scruter la sienne, par effet de miroir. Or voici ce que répond Nora  Seni à la question qui lui était posée  sur un éventuel  risque islamique en Turquie :

« Celui-ci (électorat AKP)  a atteint en juin dernier 50 % des votants. Cette catégorie sociale affiche ses convictions religieuses par ses codes vestimentaires (foulard noué d’une certaine façon par les femmes) et sa sobriété (non-consommation d’alcool), sa piété (fréquentation de la mosquée), un ensemble d’usages ostentatoires qui permet d’être avantagé lors d’arbitrages par les pouvoirs publics ».

La formulation qui laisse entendre que l’électorat AKP se réduirait  à une catégorie sociale affichant ostensiblement des codes extérieurs  de « bons croyants » me gêne un peu. Il y a bien  des buveurs d’alcool et des femmes sans foulard qui ont voté AKP, simplement parce qu’ils considèrent que c’est un gouvernement compétent et que depuis qu’il est aux manettes du pays, personne n’a  vu surgir  de « gardiens de la morale » musclés exigeant que les femmes cachent leurs cheveux .  Et je connais des tas de familles kurdes  BDP  où les femmes mettent le foulard porté maintenant façon AKP – devenue une façon urbaine de le porter – dès qu’elles se marient et dont le père fait ses prières quotidiennes, mais  où on déteste viscéralement l’AKP ces derniers temps.

Mais Nora Seni dit surtout qu’il est devenu de  bon ton en Turquie d’afficher des signes extérieurs de respectabilité musulmane pour être avantagé lors d’arbitrages par les pouvoirs publics. Bref que lors de ces arbitrages, les copains ou ceux qui s’affichent comme tels, seraient  avantagés. Ce qui n’arrive jamais chez nous  peut-être ? Il me semble qu’il y a eu quelques affaires retentissantes ces derniers temps qui auraient peut-être mérité que les médias s’interrogent davantage sur la bonne marche de notre démocratie.

Il y a peu de risque par contre  que dans notre société modèle,  afficher une épouse foulardée et préférer boire un coup en douce plutôt que de le faire ostensiblement à  la terrasse du restaurant  du coin (d’autant que les lieux servant de l’alcool sont devenus chers en Turquie) constitue un atout pour obtenir un  avantage des pouvoirs  publics. Mais à compétences égales, il est quand même souvent plus facile de s’ y appeler Albert qu’Ali. Certains estiment même que le bon citoyen musulman est celui « qui boit de la bière  et mange du cochon » et dont bien sûr  la femme ne porte pas de foulard .C’est  pourtant une conception des libertés aussi crétine et dangereuse que celle qui estime qu’un bon citoyen ne boit pas  d’alcool et qu’une bonne citoyenne doit afficher sa vertu avec ce même foulard.

Les citoyens de Turquie ont certes raison d’être vigilants et d’exiger que les libertés  de tous soient respectées, pas seulement celles du parti majoritaire et de son supposé électorat.  Et un militaire doit avoir le droit d’avoir des opinions politiques (et à une justice équitable ) ainsi que  tous les citoyens. Mais en tant que citoyen. Est-ce le rôle de l’institution militaire de se comporter comme un parti politique ?. (et de fomenter des troubles dans l’objectif d’instaurer un climat propice à un coup d’état, comme certains sont suspectés.).

Mais imagine- t- on en France le  site de l’état major décréter la République en danger  quand notre président est allé faire le chanoine à Rome ? Ou demander sa démission sous prétexte que sa nouvelle épouse ne correspondrait pas  aux critères de la « bonne épouse » d’un militaire et qu’il est le  chef suprême des armées ? ( ou parce qu’une épouse légitime et une concubine cohabiteraient  à l’Élysée). Ou encore le chef d’état major affirmer  qu’il est absolument opposé à l’introduction du corse ou du breton dans les écoles de ces provinces ?  Surtout quand cette « opinion » est donnée dans le contexte d’une tentative pour  régler des tensions ayant  les formes d’une rébellion armée qui dure depuis 27 ans.

Et c’est  quand-même la Constitution de 1982, héritage du coup d’état militaire du 12 septembre 1980  qui est la principale responsable du manque  actuel de contre pouvoirs à celui du parti dominant. Certains estiment apparemment  que  le contrôle qu’elle avait donné à l’armée et à ses alliés sur les institutions civiles en était un .  Et bien il avait de sacrés  airs de  liberté surveillée ce contre pouvoir,  jusqu’à ce que les réformes entamées dans le cadre des négociations d’intégration à l’UE ait transformé le Conseil de Sécurité (MGK) en simple organe consultatif dont la présidence a été confiée à un civil.

Les citoyens de Turquie viennent  d’élire une Assemblée dont la principale tâche devrait  être d’élaborer une Constitution civile.   Et les électeurs n’ont pas donné carte blanche à Recep Tayyip Erdogan pour le faire  (même s’il aurait évidemment préféré) , n’en déplaise à un certain éditorialiste du Figaro qui n’a pas jugé bon de vérifier ses sources non plus. N’étant pas abonnée au journal je n’ai pas lu  la suite de l’article, mais le début publié sur son  blog est assez inquiétant.

En effet l’ AKP le parti de Tayyip Erdogan  n’a pas obtenu la majorité des sièges à l’Assemblée le 12 juin dernier, ce  qu’il ne sait peut-être pas.  Mais de toute façon, je ne vois pas  comment l’armée turque aurait pu s’opposer à l’instauration d’un régime présidentiel (à la française ! Tiens il n’est donc pas si terrible que ça ? )  si c’était effectivement le projet de l’AKP et si le parti avait obtenu les 2/3 des sièges à l’Assemblée, ce qui lui aurait laissé les mains libres . En envoyant les chars  envahir les  villes du pays ?

Sympa comme conception de la liberté pour le voisin.

En attendant ce n’est pas cet été que l’état major turc s’est plié face au pouvoir civil, mais à la réunion du YAS de l’été dernier. D’ailleurs cette fois, il n’a pas donné son opinion avant les élections de juin. La démission de ses plus hauts gradés  est certes le signe d’un malaise chez certains ( et peut-être un effet de  mode, tout le monde boycotte à un moment ou un autre ces derniers temps en  Turquie, avec pour toile de fond les grands procès Ergenekon et KCK). Avec un général sur 10 emprisonnés, cela se comprend. Mais  elle constitue aussi  un symbole. Il n’y a pas si longtemps, ce sont les généraux  qui démissionnaient les gouvernements qui ne leur convenaient pas, maintenant ce sont eux qui démissionnent . Ce n’est certes pas idéal, mais c’est moins autoritaire comme démarche.

Si au moins certains prenaient la peine de s’informer correctement, ils pourraient réellement  informer leurs lecteurs par la même occasion. Une tâche dont la liberté de presse dont ils jouissent  ne devrait pas les dispenser quand-même.

Quand je le disais qu’on n’avait pas fini d’entendre des sottises sur la Turquie !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le parti kurde bien moins macho que les partis turcs.

24 hommes, 1 femme dans le nouveau gouvernement AKP !  a titré  Bianet. Contre 2 dans le précédent.  Au moins l’AKP atteint un score qu’il  ne peut plus diviser par 2. Et que lui octroie-t-on  comme ministère à madame Fatma Şahin ? Celui des Affaires  familiales et sociales bien sûr. Ces messieurs n’allaient quand même pas demander à un homme de s’occuper de ces trucs là.

Quant à la nouvelle Assemblée, ce n’est pas folichon non plus. Le costume cravate y domine largement (d’autant que depuis l’ouverture  le BDP boycotte).

On est loin de la parité réclamée par des associations féministes comme Ka-der, analyse un article d’Ovipot, qui estime que depuis la politique très volontariste en la matière d’Atatürk, on ne peut vraiment pas parler de « modèle turc » et qu »‘à l’évidence les partis politiques turcs sont peu sensibles à ce dossier des femmes en politique ».

Je suis très loin d’être une spécialiste certes, mais  je suis un peu la vie politique de Turquie. Pourtant  je suis incapable de nommer une seule femme politique AKP ou MHP. Au  CHP je ne connais que Canan Aritman dont l’influence au sein du parti ne doit pas être énorme – espérons le. Et à ma connaissance la seule grande municipalité (IL) tenue par une élue CHP (le parti d’Ataturk quand même) est celle d’Aydin sur la mer Egée, qui reste une ville d’importance assez relative.

Par contre on ne peut pas dire que  le BDP, le parti kurde (devenu kurdo- turco-syriaque ces derniers temps) soit  peu sensible à la question des femmes en politique.  Et si le modèle turc n’est pas à recommander,  on peut peut-être parler par contre de modèle kurde (qui pourrait peut-être  finir par inspirer la France, qui sait)14  des 19 femmes maires du pays appartiennent au parti kurde (élues sous l’étiquette DTP) et la seconde grande municipalité (IL) ayant à sa tête  une femme est Tunceli, dont la mairesse est BDP. Le parti kurde  a  11 femmes  sur les 36 députés élus (mais un, Hatip Dicle a été invalidé par le YSK  ) soit  près du tiers . Ce  n’est pas  encore la parité, mais c’est nettement mieux que les autres partis.

L’AKP  a 45 femmes  sur 326  députés(46 depuis qu‘Oya Eronat a pris le siège laissé vacant par l’invalidation de Hatip Dicle), le CHP 19 sur 135  et le MHP … 3 sur 56.  14 % de femmes,   c’est mieux que dans la précédente Assemblée (9,1 %), et  surtout qu’en 2002 (4.4 %). Mais 78 femmes députées ce n’est  toujours pas terrible. C’est même pire qu’en France (107 – et seulement 71 en 2002) ce qui n’est vraiment pas un compliment. L’AKP a  le même nombre de députées que l’UMP de Sarkozy – je ne sais pas si ça va leur faire plaisir de l’apprendre. Mais j’espère  que ceux qui relèvent régulièrement  que le BDP ne représente  « que » 3 millions d’électeurs ont aussi remarqué qu’1 femme  élue députée sur 7 est BDP. (Mais en réalité ça m’étonnerait  qu’ils l’aient remarqué).

La parité est par ailleurs  scrupuleusement respectée à la tête du parti avec l’instauration d’une co-présidence systématiquement mixte (actuellement Hamit Geylani/ Filiz Kocali). C’est la même chose  pour le duo Ahmet Türk /Aysel Tugluk à la tête du DTK.

Et le moins qu’on puisse dire est que  les femmes du  BDP ne sont pas des potiches qu’on relègue aux affaires familiales. Aysel Tugluk, Leyla Zana,  Sebahat Tuncel, Emine Ayna, Gülten Kisanak etc.. on les apprécie ou non, mais on les entend et  au moins on connait leur nom. Alors que jusqu’ici qui connaissait madame Fatma Şahin pourtant parlementaire depuis 2002 nous révèle Ovipot ?

Ka-der qui avait écorché les partis politiques aux dernières municipales avait épargné le parti kurde auquel il peut difficilement être reproché de ne pas avoir une politique volontariste en la matière. Présenter une femme  ( de Tatvan ) comme candidate à la municipalité de Yüksekova en Mars 2009 n’était pas  vraiment une évidence, mais  n’a pas constitué de handicap non plus. Ruken Yetiskin y  a été élue avec 93 % des voix.  Difficile de mieux faire. Un homme aurait probablement obtenu le même score, ce qui prouve que le problème ne vient pas des électeurs… A moins qu’on soit moins macho à Yüksekova ou à Urfa  – dont la municipalité de Viransehir est aussi tenue par une femme BDP, Leyla Güven – que sur la Mer Egée. Je  me garderai de trancher. Mais la seule femme ministre AKP, c’est à Gaziantep qu’ils sont allés la chercher. Une ville qui n’est pas vraiment à l’ouest du pays.

D’ailleurs si lors de la campagne 2011 les drapeaux kurdes étaient brandis et même à profusion dans les meetings du parti kurde, ce n’était pas le cas en 2007. Les candidats indépendants se présentaient alors au sein  du  mouvement Umut (Espoir). La  couleur de leur drapeau qu’on peut  voir sur la vidéo,  ce n’est pas celle du mouvement féministe par hasard ?

Sur la vingtaine de député(e)e du parti kurde  à entrer pour la première fois à l’Assemblée depuis le début des années 90, 8 étaient des femmes en juillet 2007. Comme quoi la couleur des drapeaux, ce n’était pas juste un coup de comm’.

Je ne sais pas si le BDP est « nationaliste », « marxiste-stalinien », ou si sa principale obsession est de  » créer  des tensions » (comme  le répètent certains chroniqueurs pro AKP). Mais une chose est certaine, il n’est pas conservateur. Et pour le moment, c’est bien le seul.

Sebahat Tuncel et Sirri Süreyya Önder avaient pris part  à la Gay Pride d’Istanbul le 26 juin, avant de rejoindre une manifestation de soutien à Hatip Dicle à Sisli, où ils ont été la cible de gaz lacrymogènes lancés par la police –  pas tout à fait considérés comme des élus de la nation peut-être les députés BDP ? En tous cas heureusement qu’ils sont là pour préserver l’héritage « féministe » d’Atatürk.

 

Personne n’a sauvé l’Assemblée de Turquie, et voilà le football frappé à son tour

 

Les médias ont largement couvert l’événement. La crise parlementaire n’a pas pu être résolue avant la séance d’ouverture de la nouvelle assemblée et le 28 juin 2011 restera une des dates historiques de la République turque.  Près du tiers des députés étaient « portés absents ».  Comme ils l’avaient annoncé, les  30  élus du BDP (en liberté) ont donc boycotté la séance d’ouverture et avaient choisi de se réunir à Diyarbakir, la plus grande ville kurde du pays. Un choix hautement symbolique.  Le  CHP de  Kemal Kiliçdaroglu suivait l’exemple, tout en montrant sa différence. Ses députés n’ont pas boycotté, mais ils ont refusé de prêter serment, sauf un parce qu’en tant que doyen il avait la charge d’ouvrir l’Assemblée.  Ce qui revient au même,  sauf qu’ils étaient bien à Ankara.

Et ironie de l’histoire, quand on pense au  mal que Tayyip Erdogan s’est donné pour éliminer le MHP de cette Assemblée, les députés d’extrême droite étaient les seuls  à prêter serment avec ceux de l’AKP !

Pourtant le soir du 12 juin, quand les résultats étaient connus, tout le monde pouvait se montrer satisfait. L’AKP avait obtenu un score historique, le CHP avait progressé, et le MHP avait résisté. Quant aux Kurdes et à leurs alliés du bloc ils étaient les seuls dont la satisfaction n’était ternie d’aucune ombre  : malgré le barrage des 10 % qui les handicapent, ils avaient presque doublé le nombre de leurs députés (36 )

Recep Tayyip Erdogan n’avait pas réussi à gagner la majorité (et encore moins la majorité qualifiée) des sièges qui lui aurait permis d’élaborer tranquillement la nouvelle Constitution avec l’aide de la société civile, comme il avait dit en avoir l’intention. Il  prenait acte de la volonté du pays de ne pas lui laisser les mains trop libres en annonçant  qu’il rechercherait le consensus. Pour  prouver sa bonne volonté, il allumait le calumet de paix en s’excusant auprès de ceux qu’il aurait pu blesser pendant sa campagne (il n’y était pas allé le dos de la cuillère, il faut dire !) et dans la foulée renonçait à 14 plaintes qu’il avait déposées contre le leader du CHP, Kemal Kiliçdaroglu, celui du MHP Devlet Bahçeli et plusieurs journalistes dont Ahmet Altan qui n’avait pas du tout l’intention de s’excuser pendant le procès qui avait déjà débuté. Le contraire aurait été étonnant de la part de l’éditorialiste de Taraf.

Les oppositions avaient accepté le calumet, du bout des lèvres certes, mais l’avaient accepté quand-même, tout en promettant qu’elles avaient bien l’intention de dire leur mot lors de l’ élaboration de cette Constitution (logique). Et on pouvait penser que les noms d’oiseaux cesseraient de voler après une campagne très imaginative en la matière. Bref, ça s’annonçait plutôt pas mal pour l’élaboration de la nouvelle Constitution, d’autant que la nouvelle orientation sociale démocrate du CHP conduite par Kiliçdaroglu promettait de porter les débats sur le terrain de la question démocratique. Évidemment on pouvait  (et on peut encore ) se demander si le CHP n’allait pas imploser entre courant social démocrate et courant kémaliste dur.

Sauf que la justice a décidé une fois de plus d’y mettre les grains de sable qui ont tout fait dérailler. Le Haut conseil électoral décidait d’annuler l’élection d’Hatip Dicle (les émeutes et les victimes d’Avril ne leur avaient pas apparemment pas suffit), et une série de tribunaux refusaient la libération de 9 députés que les électeurs avaient choisi d’élire, même si la justice les avaient envoyés en prison préventive en attendant de les déclarer ou non coupables des délits dont ils sont accusés.

Au moins du côté de la justice, le consensus était clair pour empêcher les députés emprisonnés de sortir prêter serment. Et la confirmation de la  condamnation par une Cour d’Appel de Hatip Dicle pour « propagande pour une organisation terroriste » 4 jours avant les élections, tombait très bien aussi. Que les dirigeants du BDP qui n’ont pas au moins un procès sur le dos dans le cadre de la législation anti terroriste  se lèvent ! Ils ne doivent pas être nombreux. Ahmet Türk et Ayse Tugluk, pour ne citer qu’eux, ont été condamnés à des peines faramineuses.  Heureusement que les procès ont l’habitude de traîner, parce que des gens qui ont un « dossier » (procès) sur le dos, qu’ils soient militants, journalistes ou simples manifestants il y en a un paquet (ils ne sont pas tous en prison, re-heureusement).

Par contre entre l’AKP et les oppositions plus question de consensus. Ces décisions de justice ont  servi de révélateur : pour régler les problèmes, on compte davantage sur  les  rapports de force que sur le compromis  en Turquie, un peu comme en France. C’est juste un peu pire…Et à nouveau tout le monde se dispute et rejette la faute de la crise sur le voisin.

Mais Tayyip Erdogan, furieux naturellement, a beau dire que l’Assemblée fera son boulot sans les absents, il va bien falloir la résoudre cette crise parlementaire. On imagine mal toute une législature avec une Assemblée uniquement AKP/MHP…(quoique je n’ose plus trop m’avancer).

En tout cas, Kemal Kiliçdaroglu a annoncé que l’élection de Cemil Ciçek, le candidat AKP,  comme Président de l’Assemblée serait une bonne nouvelle. Le ministre d’État est réputé pour ses qualités de négociateur. Naturellement ni le CHP, ni le BDP ne prennent part au vote. Il sera forcément élu au troisième tour.

Quant au  président Abdullah Gül, plus conciliant lui aussi comme d’habitude, il a reçu Ahmet Türk et Serafettin Elçi, deux élus BDP.  Et il a reconnu avec eux que ces décisions de justice posent problème. Un son de cloche à nouveau différent de celui du chef du gouvernement, qui clamait que le BDP a récolté ce qu’il cherchait  Il n’avait qu’à pas présenter Dicle. Et puis l’AKP n’avait pas boycotté l’Assemblée quand sa propre élection avait été invalidée en 2002. Une accusation qui lui a valu la réponse acérée de Sirri Süreyya Önder, qu’on entend beaucoup ces derniers temps (c’est vrai qu’il est député  BDP d’Istanbul ce qui est pratique pour les TV).

Tayyip Erdogan oublie juste de rappeler que la place qu’il avait laissée vacante en 2002 avait été occupée par le suivant de sa propre liste alors que madame Oya Eronal, de la liste AKP n’a pas trainé pour prendre celle laissée par le député BDP.  Et ce barrage de 10 % qui contraint le BDP à présenter des candidats indépendants, il tenait beaucoup à le conserver.

Et naturellement, si le BDP en rencontrant le président Gül montre qu’il est en quête de solution par le dialogue, le PKK de son côté tient ses promesses. Il a renoncé au cessez le feu déclaré en Août dernier. Du moins c’est ce qu’il semble  : il y a presque chaque jour des soldats tués.

 

Et pour tout arranger, voilà que  la justice fait encore la UNE en Turquie. Mais cette fois c’est à nouveau le milieu du football qui est touché. Aziz Yildirim président du club Fenerbahçe, (champion de Turquie 2011) arrêté et de nombreuses interpellations dans le cadre d’une enquête sur des matchs truqués, rien que ça .Voilà au moins ce qui doit passionner tout le monde en Turquie. Ouf, Besiktas n’a pas l’air d’être mis en cause.

Il y en a qui vont jusqu’à  affirmer que Fenerbahçe est victime d’une machination politique  et de » l’Etat policier »(ben voyons). Aie, est-ce que les clubs mis en cause vont se mettre à leur tour à boycotter  les stades ?

 

 

 

Qui va sauver l’Assemblée de Turquie après le véto des juges contre Hatip Dicle ?

Décidément le haut conseil électoral (YSK) a le don de provoquer des crises. En avril dernier, il avait refusé de valider la candidature de 12 candidats, dont 7 soutenus par le BDP (le parti kurde) . Avant qu’il ne revienne en partie sur sa décision,  il y avait eu un tué, plusieurs blessés et de très nombreuses arrestations  dans des émeutes réprimées sans ménagement. Et le BDP avait  menacé alors de boycotter le scrutin si ses candidats  ne pouvaient plus se présenter.

Il  fallait donc s’attendre à  ce que les autres députés du groupe (enfin les 30 sur 36 qui sont en liberté)   décident  de boycotter l’ouverture de l’Assemblée et la cérémonie du serment du 28 juin prochain, après l’invalidation de l’élection d’Hatip Dicle, par ce même YSK. Une décision « motivée » par le fait  que l’élu BDP de Diyarbakir  a été condamné pour « propagande pour une organisation terroriste ». La cour d’appel avait  confirmé ce jugement…4 jours avant les élections. Auparavant l’ YSK avait validé sa candidature.

Si le BDP  persiste dans cette décision, cela va créer un sacré bazar. En effet, cela voudra dire que  plus de 5% des sièges resteront vacants., ce qui devrait entraîner  de nouvelles élections locales. En attendant, ça pourrait bouillonner  dans les villes et les quartiers kurdes. Et Demirtas, député BDP d’Hakkari, a  prévenu que cela  risquait de remettre en cause la prolongation du  cessez le feu du PKK annoncée par Öcalan. Certains n’ont  d’ailleurs pas attendu le signal d’Imrali : 2 policiers ont été tués dans la province de Tunceli

Cette fois même Devlet  Bahceli, le leader du MHP (extrême droite) est furieux contre la décision prise par le YSK qu’ il accuse de créer de très dangereuses tensions.

Depuis un tribunal d’Istanbul vient de refuser la remise en liberté du général Engin Alan en  prison préventive parce qu’il est suspecté d’avoir pris part à une tentative de coup d’État et qui venait  d’être élu à Istanbul sous l’étiquette MHP. Un autre tribunal avait refusé celles du  journaliste de Cumhurriyet Mustafa Balbay et du  cardiologue  Mehmet Haberal, incarcérés en attente de leur jugement dans le cadre du procès Ergenekon. Ils ne pourront donc pas prêter serment le 28 juin prochain.

Sebahat Tuncel, députée BDP d’Istanbul, était elle aussi en prison quand elle avait été élue pour la première fois en 2007.  Elle avait été libérée. Autant dire que la volonté du peuple dépend du bon vouloir (et de l’opinion) de simples juges.

5 autres députés BDP, dont Ibrahim Ayhan, élu à Urfa, incarcérés dans le cadre des grands procès du KCK attendent de connaître leur sort.

 

Ce n’est pas la première fois qu’une invalidation par le  YSK fait du tapage. En 2002 il  avait invalidé l’élection de … Tayyip Erdogan à Siirt, parce qu’il  avait été  condamné et  emprisonné  4 mois pour avoir récité un poème.  C’est Abdullah Gül qui avait dirigé pendant quelques mois le premier gouvernement AKP, le temps que l’Assemblée  modifie la loi (avec le soutien du CHP)  et que Tayyip Erdogan soit à nouveau élu à Siirt.

Pour tenter de calmer la crise Bülent Ariç, le président de l’Assemblée, préconise  que la même solution que celle appliquée alors pour Tayyip Erdogan le soit  dans le cas d’Hatip Dicle. Il demande au BDP de renoncer au boycott pour choisir  de  régler cette crise  au sein du Parlement. Sezgin Tanrikulu, un avocat kurde  de Diyarbakir et nouveau député CHP d’Istanbul, promet aussi  le soutien de son parti pour voter l’amendement à la Constitution indispensable pour débloquer la situation.

Le problème, c’est qu’avec ce fichu  barrage de 10 % qui contraint le BDP à présenter des candidats indépendants s’il veut avoir des élus, on n’est plus vraiment dans le cas de figure de  Tayyip Erdogan en 2002. En effet, après l’invalidation de son élection , c’est le candidat suivant sur la liste AKP qui avait été déclaré élu. Or, faute de candidat suivant, le siège d’Hatip Dicle a été attribué à … une candidate AKP.

Et quelle candidate ! Difficile d’imaginer qu’un parti qui maîtrise autant les techniques  de  communication  ait  attribuée complètement par hasard la place de sixième sur sa liste à Oya Eronat . Une femme de Diyarbakir dont le fils de 17 ans a été tué dans un attentat du PKK qui avait atterré la ville (et les proches du poseur de bombe qui l’auraient dénoncé m’y avait-on dit . Il avait été très vite arrêté en tout cas. Les TAK qui sévissent à l’Ouest le sont rarement par contre).  L’AKP devait bien se douter  que le BDP obtiendrait le même score qu’aux municipales et n’y aurait sans doute que 5 élus. On ne gagne pas Diyarbakir en faisant une campagne destinée à racoler les voix de l’extrême droite.  Et l’invalidation de l’élection de Hatip Dicle par le YSK, sans être certaine était envisageable .

Le profil de mère éprouvée de la nouvelle députée  AKP  permet d’éclipser la façon peu démocratique de son élection. Ou en tout cas de mieux  faire passer la pilule sur les infos TV turques. Comme on peut le voir sur cette vidéo.

 

Et  pour la rue BDP, déjà très remontée contre l’AKP  (ces derniers temps je n’ entendais plus comme en 2007,  de sympathisants du BDP assurer qu’ils trouveraient que  Tayyip Erdogan est un très bon chef de gouvernement …s’ils étaient Turcs) le YSK roule pour l’AKP.

A Kayapinar, qui fait partie de  la « zone officieuse » attribuée par son parti à Hatip Dicle,  ses électeurs doivent être excédés. En Décembre 2009  déjà c’est le maire qu’ils venaient d’élire qui comme pas mal d’autres était flanqué en prison ( et l’AKP n’y était pas pour rien) Maintenant leur député est invalidé. Difficile dans ces conditions d’estimer   son vote  pris en considération. Avec moins du tiers des suffrages, les députés AKP  sont maintenant majoritaires à Diyarbakir ( 6 AKP contre 5 BDP malgré près de 65 % des suffrages)

Et difficile pour les élus BDP de se montrer confiants en la main tendue par Arinç.  D’autant que la position de l’AKP reste ambigüe. Certains, comme Bozdağ, y claironnent que le cas de Dicle n’est pas comparable à celui d’Erdogan en 2002. En gros l’invalidation de ce dernier avait été une mesure injuste. Mais pour le député kurde, c’est la justice qui a tranché. Une posture qui donne raison à des amis kurdes, qui ajoutaient aussi que l’AKP était démocrate…pour lui-même seulement.

Et Erdogan, qui a donné l’exemple en se présentant à des élections alors qu’il savait que sa candidature serait invalidée, se tait. Pour le moment du moins.

Des élus du bloc BDP  demandent  à ce que pour résoudre la crise Oya  Eronat renonce à son mandat.  Son  parti demandera – t- il  à celle qui se présente candidate de la paix de se retirer ? Ce serait en tout cas la meilleure façon de restaurer la confiance, qui permettrait d’entrevoir un déblocage de la crise.

Hatip Dicle a fait appel. Mais sans élément nouveau qui pourraient justifier le changement d’une décision prise à l’unanimité de l’YSK, ce serait étonnant que sa requête aboutisse.

Après la dissolution du DTP, le précédent parti kurde. en novembre 2009, c’est Abdullah Ocalan qui avait calmé tout le monde, alors que la rue kurde risquait d’exploser, en décrétant qu’une dissolution n’était pas la fin du monde. Les députés du nouveau parti BDP avaient repris le chemin de l’Assemblée. Mais il a déjà montré sa volonté d’apaisement, en annonçant le prolongement du cessez le feu, signifiant que  l’élaboration d’une nouvelle Constitution ouvrait la voie à un règlement politique de la question kurde  Alors que Karayilan à Kandil menace de rompre le cessez le feu, Öcalan pour sa part a fait savoir qu’il soutient le BDP dans sa décision de boycott si le véto contre Hatip Dicle était maintenu.

Avec sa trentaine de députés (en liberté) le mouvement kurde (turco-syriaque) dispose cette fois d’une arme plus efficace que les kalachnikovs du PKK. D’autant que le CHP évoque aussi un boycott comme une éventualité pour soutenir ses propres élus incarcérés. Sans doute davantage pour accentuer la pression que comme une menace réelle. Il ne manque plus que le MHP soit atteint à son tour  par la contagion et elle sera chouette la séance d’ouverture de la nouvelle Assemblée. Que des députés AKP. Les journalistes étrangers contraints de changer de poncif : Erdogan ne leur évoquera  plus Poutine, mais Brejnev.

 

Cette fois c’est sans doute  Tayyip Erdogan, qui vient d’être élu avec près de 50 % des suffrages, devenu chef de gouvernement malgré le véto du YSK, qui est le seul à pouvoir résoudre cette crise. Enfin seul… peut-être avec l’aide d’Oya Eronat, cette mère kurde qui se présente candidate pour la paix et qui pourrait devenir un  symbole de réconciliation si elle acceptait de renoncer  à son mandat de députée.

Et celle peut-être aussi  du président Abdullah Gül dont l’intervention avait contribué à régler la crise en avril dernier.

Pour  le moment après les violences d’Istanbul mercredi, tout le monde semble vouloir tenter de calmer la rue. A Diyarbakir, des milliers de personnes ont manifesté jeudi jusqu’à Kayapinar, sans que cela ne dégénère. Cette fois la manifestation avait probablement été autorisée. C’est généralement quand elles sont interdites – et bloquées par des forces de l’ordre qui ne font pas dans la dentelle – que ça chauffe.

 

A Yüksekova ce même jeudi les magasins sont restés fermés en signe de protestation (comme dans d’autres villes kurdes). Mais apparemment aucune manifestation d’ampleur n’avait été organisée. Seuls quelques dizaines de gençler se sont adonnés à leur sport préféré.  Un enfant de 8 ans a été blessé. A Cizre, aussi des gençler survoltés se sont manifestés. Des véhicules ont brûlé. Mais comme à Yüksekova, ça paraît pour le moment limité à de petits groupes.

 

Et d’ici le mardi 28 juin bien des choses peuvent se passer, dans le sens de l’apaisement, ou du durcissement de la  crise. Crise dont la Turquie qui a assez de souci sur sa frontière avec la Syrie  n’a pas vraiment besoin.

Je suis  plutôt optimiste et je parie un flacon de Chanel n° 5 qu’une solution va être trouvée d’ici là.  Depuis qu’un jour j’ai traversé la frontière irakienne en pleine crise Turco – Kurdistani – Erdogan et Barzani s’échangeait des  noms d’oiseaux et des volées de bois vert (bonjour l’ambiance à la frontière) – j’ai souvent remarqué que plus on faisait de bruit, moins il y avait de casse dans le coin.  En général, c’est plutôt quand on ne s’y attend pas que ça pète.

C’est sans doute une interprétation très personnelle. Mais au moins,  maintenant, tout le monde, de l’AKP aux BDP en passant par le CHP et le MHP, semble convaincu  que des institutions plus démocratiques ne seraient pas plus mal.

Tayyip Erdogan peut se réjouir, il a  son consensus avant même que les nouveaux députés aient prêté serment.

 

Ajout : Le président Abdullah Gül, puis Tayyip Erdogan viennent de s’exprimer. Ils demandent à tous les députés (qui le peuvent) de rejoindre l’Assemblée .  Erdogan appelle à une nouvelle Constitution et une réforme de la législation (dommage que l’AKP n’y ait pas pensé plus tôt). Gül s’est pour sa part montré critique vis à vis des décisions de justice qui viennent d’interdire à des élus de siéger.  Mais le parti kurde dont l’histoire se confond avec celle de ses interdictions estiment que ce n’est pas suffisant pour renoncer au boycott.

Question : Que va décider Oya Eronat ? Elle reste discrète sur son intention de prêter ou non serment le 28 juin prochain, comme 6ème député(e) AKP de Diyarbakir, « élue » avec les 78 220 voix d’Hatip Dicle.  Mais pour le moment il n’est pas question qu’elle y renonce.

Ajout 26 juin : Samedi soir, le tribunal de Diyarbakir a refusé la libération d’Hatip Dicle et  de 3 autres députés  BDP :  Selma Irmak et Faysal Sarıyıldız (élus à Sirnak) et Kemal Aktaş (Van) . Et aujourd’hui c’est sans surprise celle d’Ibrahim Ayhan (Urfa) et de Gülser Yıldırım (Mardin) qui ont été refusées.

Donc même si le BDP renonçait à boycotter l’Assemblée, il n’y aurait plus que 30 députés au lieu de 36…

Ça promet de beaux jours dans certaines villes kurdes où il y a déjà eu plusieurs blessés, dont un homme de 56 ans dans un état grave à Nusaybin (province de Mardin). A Diyarbakir, Altan Tan, un des députés BDP de l’ouverture, a appelé à ne pas saluer les députés AKP, bref à leur rendre la rue hostile, pour protester contre le siège « gagné » par Oya  Erdonat.  Bonjour l’ambiance. Espérons qu’à Diyarbakir on continuera quand même à se saluer entre cousins ou collègues de travail, même quand les bulletins de vote ont été différents.

Aujourd’hui, dimanche, la police s’en est prise à des députés BDP qui participaient à une manifestation à Sisli. Sirri Süreyya Önder est furieux (vidéo). Ce n’est pas la première fois que ça arrive, mais comme  il est turc et que rares sont ceux qui suspectent  le cinéaste d’être un « terroriste », peut -être que certains vont finir par trouver que ce n’est pas très normal de viser des élus du peuple avec des jets de gaz lacrymogènes. Résultat, ça barde à Istanbul (vidéo) et les marchands de gaz lacrymogènes doivent continuer à se frotter les mains. 10 blessés et 23 interpellations.

Aucun des 9  candidats élus alors qu’ils étaient  en prison préventive dans le cadre des procès du KCK , Ergenekon ou Sledgehammer ne sont donc  autorisés à prêter serment le jour de l’ouverture de la nouvelle Assemblée. Les tribunaux ont décidé qu’ils restaient tous en prison.

Le CHP et le  MHP protestent. Le MHP a annoncé que ses députés assisteraient cependant à la séance d’ouverture de l’Assemblée. Kiliçdaroglu prévient que le CHP n’avait pas encore pris de décision, mais que les 550 députés élus devaient tous  y assister. Le CHP pourrait donc lui aussi la boycotter.